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Full text of "Papineau, 1786-1871 [i.e. mil sept cent quatre-vingt-six à mil huit cent soixante et onze]"

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University  of  Ottawa 


http://www.archive.org/details/papineau1786187100deceuoft 


L.-J.    l'Al'INBAU. 


ALFRED    D.    DE    CELLES 

Conservateur  de  la  bibliothèque  du  parlement  fédéral,   membre  de  la  Société 

Royale,  Docteur  ès-lettres,  Chevalier  de  la  légion  d'honneur, 

Officier  de  l'instruction  publique  de  France  et 

>  lauréat  de  l'Académie  des  sciences 

morales  et  politiques. 


PAPINEAU 


1786-1871 


MONTREAL 


LIBRAIRIE  BEAUCHEMIN  [^îts£] 
256,  rue  St-Paul. 


Cie  CADIEUX  &  DEROME 
1666,  rue  Notre-Dame. 


F 
SÔJZ 

P3Î)43 


e-op 


.  3 


Enregistré  conformément  à  l'Acte  du  Parlement  du  Canada,  en  l'année  1905 

par  A.  D.  DE  CELLES, 

au  bureau  du  ministre  de  l'Agriculture. 


AVIS  AU  LECTEUR 


En  1904,  la  maison  Morang,  de  Toronto,  publiait,  dans 
la  série  anglaise  de  ses  Makers  of  Canada,  une  bio- 
graphie de  Papineau  que  l'auteur  donne  aujourd'hui  en 
français.  Il  a  développé,  pour  cette  dernière  édition, 
quelques  parties  de  son  travail  isans  rien  changer  à  sa 
manière  de  juger  la  carrière  du  grand  patriote. 

L'auteur  se  propose  de  donner  une  suite  au  présent 
volume  en  publiant  les  biographies  de  La  Fontaine  et  de 
Cartier.  L'ensemble  de  ces  trois  études  formera  une 
histoire  politique  du  Canada  dans  ses  grandes  lignes, 
car  la  cloison  qui  sépare  de  notre  histoire  la  vie  publique 
de  ces  hommes  est  tellement  mince  que  l'une  et  l'autre 
se  confondent.  Pour  compléter  cet  aperçu  général, 
l'auteur  a  fait  précéder  la  biographie  de  Papineau  d'un 
précis  des  événements  passés  avant  son  entrée  en  scène. 

Il  y  a  dans  cette  histoire,  trois  périodes  dont  l'auteur 
s'est  efforcé  de  préciser  les  tendances  et  de  marquer 
l'effort  avec  ses  résultats.  Papineau,  c'est  la  lutte  du 
sujet  britannique  de  nationalité  française,  obstiné  à 
réclamer  les  droits  que  comporte  cette  qualité,  com- 
battant l'Angleterre  avec  ses  propres  doctrines,  lui 
opposant,  pour  revendiquer  nos  libertés,  les  arguments 
dont  elle  s'est  servie  pour  combattre  l'absolutisme  des 
Stuart. 

Avec  La  Fontaine  la  lutte  change  de  caractère.  La 
partie,  en  apparence  perdue  par  Papineau,  est  reprise 


II  AVERTISSEMENT 

avec  une  nouvelle  tactique  par  La  Fontaine,  aidé  de 
Baldwin.  Le  bureau  colonial  avait  déposé  sur  notre  sol 
la  bonne  semence  de  la  responsabilité  ministérielle  dans 
le  dessein  de  lui  faire  porter  une  double  moisson  :  du 
bon  grain  pour  les  Anglais  et  du  poison  pour  noue.  Ce 
fut  le  grand  mérite  de  La  Fontaine  de  rendre  aux  choses 
leur  cours  naturel  et  d'en  obtenir  un  produit  fécond  et 
bienfaisant  pour  tout  le  monde. 

Lorsque  parut  Cartier,  le  pays  en  pleine  possession  de 
ses  droits  civils  et  politiques,  aspirait  à  une  politique 
nouvelle;  trop  longtemps  ses  intérêts  matériels  avaient 
été  négligés  et  il  devenait  urgent  de  s'en  occuper. 
Cartier,  Hincks  et  Macdonald,  commencèrent  donc  à 
ouvrir  nos  voies  de  transports,  qui  augmentèrent  rapide- 
ment la  fortune  publique.  Notre  concitoyen,  dans  ce  trio 
d'hommes  pratiques,  avait  dit  un  jour:  «Ma  politique 
est  une  politique  de  chemin  de  fer.  »  Il  tint  paro'le, 
depuis  l'heure  où  il  donnait  l'existence  légale  au  Grand- 
Tronc  jusqu'à  celle  où  il  présentait  au  parlement  fé- 
déral la  première  charte  du  Pacifique-Canadien. 

L'évolution  politique  et  économique  du  Canada  s'est 
effectuée  avec  le  concours  de  trois  des  nôtres  dont  il  nous 
a  paru  utile  de  faire  connaître  le  rôle  sans  vouloir 
affaiblir  la  part  de  mérite  qui  revient  à  leurs  collabo- 
rateurs dans  ce  grand  œuvre. 


Il  nous  fait  plaisir  de  nous  acquitter  d'un  devoir  de 
reconnaissance  en  remerciant  ici  M.  Bourassa  et  M.  le 
colonel  Neilson  qui  nous  ont  permis  de  consulter  des 
lettres  de  Papineau,  lesquelles  nous  ont  été  d'un  grand 
secours  dans  notre  travail. 


INTBODUCTION 


NOTRE  PROVINCE  AVANT  PAPINEAU 


Lorsque  le  drapeau  anglais  vint  remplacer  l'étendard 
aux  fleurs  de  lys  sur  le  sol  canadien,  il  mit  en  présence 
deux  races  ennemies  depuis  des  siècles.  L'une  se  pré- 
sentait avec  l'orgueil  du  vainqueur  exaspéré  par  la  lutte 
et  avec  des  haines  non  refroidies;  abandonnée  meurtrie 
sur  le  champ  de  bataille,  il  ne  restait  à  l'autre  qu'à  pren- 
dre l'attitude  de  la  soumission  conforme  à  son  malheur, 
en  attendant  qu'il  plût  à  ses  nouveaux  maîtres  de  lui 
faire  connaître  leurs  desseins  à  son  égard. 

Chaque  fois  que  le  sort  des  armes  fait  passer  une 
nation  sous  l'autorité  d'une  autre,  l'ambition  vient  natu- 
rellement au  vainqueur  de  s'assimiler  sa  conquête. 
C'est  ce  qu'atteste  trop  souvent  l'histoire  du  monde. 
On  a  presque  toujours  vu  les  peuples,  visant  à  la  concen- 
tration du  pouvoir  en  une  seule  main,  s'efforcer  de 
courber  toutes  les  volontés  pour  les  diriger  vers  un 
même  objet  et  fondre  les  idées  divergentes  ou  contra- 
dictoires    en    une    masse     commune.     Bien     que    non 


b  INTRODUCTION 

» 

formulée  en  dehors  de  la  France,  partout  en  Europe 
la  maxime  française  «  un  roi,  une  foi,  une  loi  »,  s'é- 
rigeait en  règle  de  conduite.  Ce  dessein  se  heurta 
souvent  dans  son  exécution  à  des  résistances  invincibles: 
témoin  l'Irlande  encore  presque  aussi  éloignée  de  la 
fusion  recherchée  par  l'Angleterre  qu'au  premier  jour, 
et  la  Pologne  arc-<boutée  à  la  compression  à  outrance 
exercée  sur  elle  par  la  Russie  et  la  Prusse  pour  lui  en- 
lever sa  langue  et  sa  foi. 

Il  est  patent  que  les  ministres  de  George  III  for- 
mèrent le  projet  de  nous  dénationaliser;  les  premières 
mesures  prises  par  le  gouverneur  Murray  témoignent 
de  leurs  intentions:  nomination  de  juges  anglais  pour 
juger  les  différends  entre  Canadiens,  proscription  des 
lois  françaises,  serment  du  test,  mis  en  vigueur  pour 
fermer  aux  nouveaux  sujets  la  route  à  tous  les  emplois  et 
à  toutes  les  charges,  c'étaient  autant  de  mesures  attenta- 
toires ~à  leurs  droits  de  citoyens.  Le  plus  frappant 
exemple  de  cet  ostracisme  se  présente  en  1764.  Au  cours 
de  cette  année,  Murray  convoque  les  délégués  des  pa- 
roisses à  une  réunion  à  Québec.  Ils  répondent  à  l'appel 
du  gouverneur  qui  leur  pose  comme  condition  absolue,  à 
leur  entrée  dans  l'assemblée,  l'obligation  de  prêter  'le  ser- 
ment du  teM,  c'est-à-dire  l'abjuration  de  leur  foi  reli- 
gieuse. C'était  les  inviter  à  entrer  dans  une  maison  en 
leur  en  fermant  la  porte  alors  qu'ils  mettaient  le  pied 
sur  le  seuil. 

Murray,  militaire  de  valeur,  compagnon  d'armes  de 
Wolfe,  semble  avoir  joué  au  Canada  un  rôle  dont  la  fin 


INTRODUCTION  7 

contredit  le  commencement.  Sa  conduite  tout  d'abord 
concorde  parfaitement  avec  les  vues  des  ministres 
anglais  et  il,  gouverne  d'une  main  rigide.  Avec  le  temps 
sa  sévérité  s'atténue  et  il  s'efforce  de  tempérer  par  mille 
ménagements  le  draconisme  des  instructions  de  ses 
supérieurs.  Son  entourage  et  les  quelques  cents  Anglais, 
accourus  ici  avec  la  faim  et  les  serres  d'oiseaux  de  proie, 
ne  tardent  pas  à  le  taxer  de  modération:  crime  aux 
yeux  de  gens  qui  s'inspiraient  du  rœ  victis! 

Papineau  et  M.  de  Gaspé  assez  rapprochés  de  Murray, 
pour  avoir  pu  recueillir  les  plaintes  des  Canadiens  ou 
plutôt  de  quelques  Canadiens,  l'accusent  de  cruauté  '. 
Il  est  difficile  de  concilier  cette  accusation  avec  sa  con- 
duite à  notre  égard,  puisqu'il  fut  dénoncé  à  Londres  à 

i  L.  J.  Papineau,  au  cours  d'une  conférence  faite  â  Montréal,  en 
1867,  rapporte  le  fait  suivant,  qui  se  serait  passé  après  la  capitulation  de 
Québec  en  1759: 

"A  douze  lieues  de  Québec,  un  malheureux  propriétaire  d'un  moulin  a 
vent  n'a  pas  été  à  l'armée.  Il  en  était  exempté  par  son  état  et  par  la  né- 
cessité de  ne  pas  laisser  mourir  de  faim  les  femmes,  les  enfants  et  les  vieil- 
lards du  voisinage.  Il  fallait  y  laisser  quelqu'un  qui  pût  mouturer  le  peu 
de  grain  qui  pourrait  échapper  au  feu,  au  pillage,  à  la  dévastation  générale. 
Il  avait  quelques  minots  de  blé  de  plus  qu'il  ne  lui  en  fallait  pour  la  con- 
sommation de  sa  famille:  "Le  roi  de  France,  avait- il  dit,  n'abandonnera 
"pas  le  Canada.  Nos  gens  reviendront  au  printemps,  je  leur  donnerai  mon 
"blé  plutôt  que  de  le  vendre  aujourd'hui." 

Rapport  de  ce  grave  propos  est  fait  au  général  Murray.  Sa  fureur  est 
partagée  (par  son  entourage  et  ne  connaît  plus  de  bornes.  Il  faut  un  ex- 
emple. Il  faut  frapper  le  pays  de  terreur!  hurle  d'un  commun  accord  la 
bande  forcenée. 

De  suite  l'ordre:  "Un  sergent,  un  caporal  et  un  parti  de  huit  hommes 
se  rendront  à  Saint-Thomas,  demanderont  au  meunier  s'il  ne  se  nomme  pas 
Nadeau,  et  sur  sa  réponse  affirmative,  le  pendront  à  la  vergue  de  son  mou- 
lin, y  resteront  deux  heures,  et  après  s'être  assurés  qu'il  est  bien  mort,  re- 
viendront à  Québec." 


8  INTRODUCTION 

raison  de  son  esprit  de  justice,  et  obligé  de  se  défendre 
du  reproche  de  nous  avoir  témoigné  trop  d'humanité. 
C'est  à  ce  moment  qu'il  fit  la  célèbre  peinture  si  fidèle 
de  l'administration  coloniale  et  des  abus  criants  dont 
les  Canadiens  étaient  victimes.  Les  causes  particu- 
lières de  plaintes  se  perdent  dans  cet  acte  de  courage 
et  ne  peuvent  monter  jusqu'à  la  hauteur  de  sa  justice, 
même  tardive. 

I^e  nom  du  successeur  de  Murray,  Carleton,  est  resté 
gravé  dans  la  mémoire  des  Canadiens,  entouré  d'une 
auréole  de  respect  et  de  reconnaissance.  Ses  heureuses 
dispositions  à  notre  égard  se  manifestèrent  dès  les 
premiers  jours  de  son  arrivée.  Les  lois  françaises  repa- 
rurent dans  une  certaine  mesure  et  pour  les  faire  con- 
naître aux  Anglais,  il  donna  instruction  à  Cugnet  de 
publier  un  résumé  de  la  Coutume  de  Paris.  L'affection 
des  nôtres  qu'il  s'était  attirée  lui  rapporte  au  centuple; 
il  les  voit  à  ses  côtés  lorsque  ses  alliés  naturels  se 
montrent  si  distants  et  si  froids  aux  jours  de  l'invasion 
américaine.  Sa  grandeur  d'âme  illumine  d'un  premier 
rayon  d'espérance  le  ciel  alors  si  sombre  des  Canadiens. 
Nul  plus  que  Carleton  n'a  contribué  à  nous  obtenir  le 
commencement  de  justice  si  lente  à  venir  de  l'«  Acte  de 
Québec  »  de  1774  et  de  la  Constitution  de  1791. 

Avec  Haldimand,  ce  militaire  suisse  qui  nous  a  laissé 
un  journal  écrit  dans  notre  langue,  reparaissent  les 
mesures  coercitives  et  les  persécutions  mesquines,  qui 
ne  cessent  qu'au  retour  au  pays  de  Carleton,  devenu  lord 
Dorchester.     Ne    mentionnons    que    pour    mémoire    les 


INTRODUCTION 


administrations  du  général  Preseott  et  de  Milnes  qui 
n'ont  laissé  que  peu  de  traces  de  leur  passage  au  Canada. 

Fait  digne  de  remarque,  les  ministres  anglais  ont  tiré 
de  l'armée  tous  nos  premiers  gouverneurs.  Ce  choix  de 
militaires  appelés  à  jouer  un  rôle  d'administrateur  civil 
se  liait-il  dans  l'esprit  de  ses  auteurs  avec  l'idée  de  com- 
pression des  nouveaux  sujets  du  roi?  Les  jugeait-on  plus 
aptes  que  d'autres  à  opérer  la  fusion  avec  toute  la 
cruauté  qu'elle  comportait? 

Quoi  qu'il  en  soit  de  cette  hypothèse,  le  complot  des 
ministres  échoua  honteusement.  La  politique  ménage 
souvent  d'étranges  surprises  à  ceux  qui  la  dirigent. 
Les  plans  les  mieux  combinés  avortent  parfois  piteu- 
sement; tels  les  projets  d'anglicisation  du  Bas-Canada 
et  de  l'Union  de  1840.  Il  est  évident  que  la  marche  des 
événements  dépend  d'une  logique  ou  d'une  volonté  supé- 
rieure à  la  raison  humaine  de  vue  si  courte.  La  révolte 
des  colonies  anglaises  se  jeta  d'abord  en  travers  des 
plans  des  ministres;  ce  n'était  pas  lorsque  l'on  devait 
compter  sur  le  concours  des  Canadiens  pour  défendre  le 
pays  qu'il  'convenait  de  violenter  leurs  sentiments,  mais 
le  grand  obstacle  à  la  fusion  se  dressa  chez  les  Canadiens 
eux-mêmes;  cantonnés  dans  leurs  paroisses  en  groupes 
unis,  ils  pouvaient,  dans  cet  horizon  rétréci,  braver  les 
vainqueurs  et  se  rire  de  leurs  entreprises.  C'est  en  vain 
que  l'autorité  brandissait  contre  leur  inertie  une  épée 
qui  ne  pouvait  atteindre  encore  moins  entamer  ce  bloc 
immuable. 

Convenons  que  si  les  plaintes  des  Canadiens  étaient 
fondées,  le  régime  anglais   leur  donnait  des  avantages 


10  INTRODUCTION 

dont  ils  savaient  mesurer  l'importance  en  se  reportant 
à  la  sévérité  du  gouvernement  colonial  français.  Grâce 
au  droit  criminel  anglais  introduit  dans  la  province,  à  la 
restauration  de  la  Coutume  de  Paris,  à  l'absence  d'impôts 
directe,  de  tailles,  de  corvées  —  ces  plaies  du  temps  de 
Louis  XV — ils  en  étaient  arrivés,  vers  la  fin  du  dix-hui- 
tième siècle,  à  compter  parmi  les  nations  heureuses 
entre  toutes.  Telle  se  montrait  la  situation  à  la  cam- 
pagne. C'est  sur  la  population  des  villes  que  pesaient 
toutes  les  injustices,  les  humiliations  dont  se  plaisaient 
à  l'accabler  la  bureaucratie,  l'armée,  le  haut  commerce 
tout  anglais,  en  constant  contact  avec  elle.  ' 

Il  se  présente  ici  un  curieux  phénomène  psychologique. 
Comment  les  Canadiens,  menacés  dans  leur  existence 
nationale,  conservèrent-ils  malgré  les  attaques  de  leurs 
ennemis  une  fidélité  inébranlable  à  la  couronne  britan- 
nique? Ce    fut    une    tendance    spéciale    d'esprit    tout 

i  "  Quels  ménagements  n'a-t-il  (le  gouvernement  anglais)  pas  pour  les 
propriétés  des  sujets?  quelle  industrieuse  habileté  a  leur  faire  supporter 
d'une  manière  insensible  les  frais  du  gouvernement  civil!  Entendez- vous 
parler,  depuis  près  de  quarante  ans  de  conquête,  de  oes  tailles,  de  ces  im- 
pôts, de  ces  capitations  multipliées,  sous  lesquelles  gémissent  tant  de  nations; 
de  ces  réquisitions  arbitraires  de  sommes  immenses,  qu'un  vainqueur  injuste 
impose  fièrement  à  de  malheureux  conquis?  Avez-vous  été  réduits^  par  un 
défaut  de  prévoyance  de  la  part  de  l'Administration,  a  oes  famines  qui 
affligèrent  autrefois  la  colonie,  et  dont  on  ne  se  rappelle  encore  les  détails 
qu'avec  horreur  et  frémissement  ?  N'a vez-vous  pas  vu,  au  contraire,  dans  les 
années  de  disette,  le  Gouvernement  arrêter  sagement  l'exportation  du 
grain,  jusqu'à  ce  que  votre  subsistance  fut  assurée?  Vous  a-t-on,  depuis  la 
conquête,  assujettis  au  service  militaire,  obligés  de  laisser  dans  l'indigence 
vos  femmes  et  vos  enfants  pour  aller  au  loin  attaquer  ou  repousser  lenraemi 
de  l'Etat?  " — Ces  paroles  sont  extraites  d'un  discours  prononcé  par  Monsei- 
gneur Plessis  à  l'occasion  de  la  victoire  de  Nelson  à  Aboukir,  lo  2  août, 
1798.  M.  Plessis  était  alors  (10  janvier  1799)  curé  de  Québec,  coadjuteur- 
élu  du  diocèse. 


INTRODUCTION  11 

à  ffiit  atavique  qui  servit  de  bouclier  à  leur  loyauté. 
L'homme  ne  s'avance  pas  dans  la,  vie  isolé  de  ses  ascen- 
dances; les  idées  ancestrales  l'escortent  jusqu'à  la 
tombe,  et  s'il  isuit  une  certaine  pente  dans  sa  conduite, 
c'est  souvent  parce  que  ses  aïeux  obéirent  à  la  même 
inclination.  C'est  un  fait  d'observation  courante 
que  les  fils  de  famille,  issus  de  générations  succes- 
sives de  guerriers,  se  trouvent  inaptes  à  autre  chose 
qu'au  service  militaire.  En  bien  des  points,  nous 
sentons  en  nous  la  survivance  de  nos  devanciers,  et 
leurs  voix,  sous  des  formes  spéciales,  nous  arrivent  pour 
ainsi  dire  des  profondeurs  du  passé! 

Durant  l'existence  de  la  monarchie  française  l'obéis- 
sance et  le  respect  pour  l'autorité,  sous  toutes  ses 
formes,  constituaient  la  ibase  sur  laquelle  s'appuyaient 
et  la  famille  et  l'Etat.  Au  contact  persistant  de  ce 
sentiment,  il  s'était  formé  dans  le  caractère  français  un 
de  ces  plis  que  des  centaines  d'années  n'ont  pu  effacer. 
Notons  par  exemple  que  les  Français  de  nos  jours  se 
soumettent,  sous  un  régime  de  liberté,  à  autant  d'abso- 
lutisme, à  autant  de  dédain  des  droits  des  minorités,  que 
sous  Louis  XIV.  En  France,  l'idée  du  roi,  de  dévouement 
à  sa  personne  se  confondait  avec  l'idée  de  patrie.  Cette 
conception  singulière  de  deux  choses  si  différentes 
avait  traversé  les  mers  et  élu  domicile  au  Canada,  où  la 
noblesse  n'eut  pas  de  peine  à  transférer  à  George  III 
l'attachement  qu'elle  avait  eu  pour  le  roi  de  France;  le 
principe  de  fidélité  s'identifiait  pour  les  seigneurs  avec 
la  personne  du  souverain.  «  Pour  les  jeunes  gens  des 
collèges,  dit  Papineau,  le  roi  était  tout.  » 


12  INTRODUCTION 

Du  clergé  et  de  la  noblesse,  la  classe  dirigeante,  ces 
sentiments  se  répandaient  an  sein  du  peuple  qui,  en 
quelques  endroits,  se  montrait  —  influence  du  passé  — 
récalcitrant  à  la  prédication  loyaliste,  mais  non  pas  au 
point  d'affecter  l'ambiance  générale  des  idées.  Il  n'est 
guère  possible  d'expliquer  une  foule  d'actes  de  l'as- 
semblée, née  de  la  constitution  de  1791,  que  par  l'exis- 
tence chez  ses  membres  d'un  profond  sentiment  de 
l'obéissance  due  au  roi.  Dans  leur  participation  au 
gouvernement  du  pays  à  laquelle  leur  donnait  droit 
le  nouvel^  état  de  choses,  n'était-il  pas  anormal  de  voir 
les  députés  canadiens  voter  d'année  en  année  des  lois 
dirigées  contre  leurs  propres  sentiments  et  leurs  in- 
térêts?x 

Leur  loyalisme  n'osait  pas  repousser  les  projets  de 
lois  dont  l'objet  était  soit  de  fermer  le  pays  aux  étran- 
gers, soit  de  poursuivre  des  conspirations  imaginaires, 
parce  que  le  roi  le  voulait.  Nos  anciens  députés  s'en 
tenaient  encore  à  la  maxime  française  :  «  Si  veut  le  roi,  si 
veut  la  loi  ».  C'est  encore  sous  l'empire  de  ce  devoir 
d'obéissance  interprété  pair  eux  d'une  façon  abusive 
qu'ils  consentaient  à  inscrire  en  1802,  dans  nos  statuts, 
la  loi  qui   créait   l'Institution  royale  destinée   à  donner 

i  "  11  est  bon  de  remarquer  que  jusqu'en  1810,  l'Assemblée  du  Bas- 
Canada  avait  été  plutôt  un  être  passif  entre  les  mains  de  l'Exécutif  qu'au- 
trement, et  elle  n'avait  nullement  pris  cette  attitude  que  la  Constitution 
lui  donne;  de  là,  ces  concessions  exorbitantes  de  l'Asseiriblée,  telles  que  des 
subsides  perpétuels,  des  Actes  pour  l'exclusion  de  certains  étrangers  die  la 
Colonie  et  des  Actes  pour  autoriser  l'Exécutif  à  emprisonner  le  monde  a 
volonté.  C'était  de  fait  un  gouvernement  arbitraire  ou  en  d'autres  teunes 
de  force." — Appel  au  parlement  impérial  et  aux  habitants  des  colonies  in^ 
glaises,  par  F.  Blanchet,  M.P.P. 


INTRODUCTION  13 

corps,  au  moyen  de  l'instruction  publique,  à  ce  rêve  d'an- 
glicisation  qui  ne  cessait  de  hanter,  avec  ses  séduisantes 
perspectives  d'un  pays  unifié,  l'imagination  des  mi- 
nistres anglais.  Heureusement  que  l'instinct  de  la 
conservation,  éveillé,  vint  faire  échec  à  cette  conspi- 
ration légalisée.  Avec  le  temps  et  une  compréhension 
plus  intelligente  de  la  situation,  et  sous  la  provocation 
constante  des  gens  en  place  et  du  Conseil  exécutif,  il  se 
fit  une  certaine  révolution  dans  l'esprit  des  Canadiens, 
et  ces  derniers  dès  lors  virent  la  distinction  qu'il  y  a 
à  faire  entre  le  roi  et  ses  représentants.  Ils  prirent 
conscience  de  leurs  droits  et  voulurent  les  exercer. 
Vers  1812,  leur  détermination  de  se  gouverner  dans 
les  limites  de  la  constitution  s'affirme  de  plus  en  plus, 
et  ils  cherchent  une  direction  politique.  A  ce  moment 
Louis-Joseph  Papineau  paraît  pour  la  leur  donner  et 
concilier  les  penchants  héréditaires  avec  les  idées 
nouvelles;  c'est  l'homme  de  la  situation;  un  homme  tel 
qu'il  s'en  présente  dans  les  heures  critiques  de  la  vie  des 
peuples. 


CHAPITRE  PREMIER 


LES   PAPINEAU 


Il  semblera  peut-être  curieux  de  voir  réunies  sous  la 
même  couverture  la  biographie  de  Papineau  et  celle  de 
Cartier,  deux  hommes  aux  carrières  si  différentes  et  aux 
tempéraments  si  contradictoires,  deux  hommes  unis  un 
instant  dans  un  effort  commun,  puis  irrémédiablement 
divisés.  l 

Papineau,  c'est  le  tribun  qui  de  1827  à  1837  incarne 
dans  sa  personne  les  revendications  de  tout  un  peuple 
docile  à  sa  voix;  c'est  l'orateur  à  grand  orchestre  qui 
fascine,  éblouit  la  foule  avec  ses  périodes  sonores,  par 
son  geste  large,  sa  taille  de  dominateur;  c'est  lui  le 
véritable  souverain  du  peuple,  car  la  voix  de  lord 
Dalhousie  et  de  lord  Aylmer  ne  dépasse  point  les  limites 
de  Québec  et  de  Montréal,  tandis  que  celle  de  Papineau 
pénètre  jusqu'aux  derniers  hameaux  de  la  province:  c'est 
l'astre  autour  duquel  gravite  vingt  années  durant  tout 
ce  que  la  nationalité  canadienne  compte  d'individualités 
marquantes,  et  qui  s'éteint  ensuite  au  milieu  d'une  tem- 
pête révolutionnaire. 

Cartier,  en  vivant  contraste,  c'est  'l'action  faite  homme. 
Acharné  au  travail,  il  est  privé  de  ces  qualités  sédui- 
santes qui  captivent  la  foule  comme  l'aimant  attire  le 

1  Les  biographies  de  Papineau  et  de  Cartier  ont  paru  sous  la  même 
couverture  dans  l'édition  anglaise.  Lorsque  l'auteur  a  décidé  de  les  publier 
séparément,  il  était  trop  tard  pour  changer  le  commencement  de  ce  chapitre. 


16  LES    PAPINEAU 

fer.  Il  dédaigne  presque  l'éloquence  et  ne  se  sert  de  la 
parole  que  comme  d'un  instrument  nécessaire  à  ses 
desseins  et  jamais  pour  éblouir. 

Le  premier  est  un  personnage  spéculatif,  prisonnier 
de  ses  théories;  l'autre  ne  croit  que  ce  qui  est  tangible 
et  pratique.  L'homme  d'action,  une  fois  chargé  des 
responsabilités  du  pouvoir,  s'assagît  promptement,  car  la 
responsabilité,  que  l'exercice  du  gouvernement  comporte 
sans  cesse,  l'appelle  à  mesurer  la  portée  et  les  consé- 
quences de  ses  actes.  Les  théories,  au  contraire,  qui 
n'engagent  à  rien  exaltent  de  plus  en  plus  ceux  qu'elles 
possèdent.  L'œuvre  de  Cartier  fut  immense;  elle  se 
lit  dans  nos  lois,  s'est  imprimée  sur  nos  institutions 
tandis  que  celle  de  Papineau,  de  prime  abord,  semble 
nulle.  Il  se  trouve  devant  l'histoire  en  la  posture  d'un 
agitateur  aux  talents  négatifs,  ardent  critique,  juge 
violent  de  ses  adversaires,  n'ayant  lui-même  donné 
prise  à  la  censure  faute  d'avoir  mis  sur  pied  quoique  ce 
soit  de  durable.  N'est-il  pas  injuste  de  le  placer  ainsi 
en  face  du  néant?  S'il  n'a  attaché  son  nom  à  aucune  ré- 
forme la  responsabilité  de  cette  inaction  ne  pèse-t-elle 
pas  sur  les  circonstances  plus  que  sur  lui-même?  C'est 
une  façon  cavalière  d'exécuter  une  aussi  grande  indi- 
vidualité que  de  lui  nier  le  sens  pratique,  lorsqu'on  a 
toujours  barré  la  route  à  son  bon  vouloir  de  faire  œuvre 
utile.  Papineau  ministre  aurait  été  peut-être  tout  autre, 
que  Papineau  tribun.  L'occasion,  qui  lui  a  manqué 
d'exercer  le  pouvoir,  l'a  probablement  empêché  de  mettre 
en  évidence  ce  qu'il  pouvait  y  avoir  de  positif  dans  son 


LES    PAPINEAU  17 

intelligence.  Mais  s'il  est  vrai  même  que  les  commotions 
politiques  de  1837  ont  hâté,  chez  nous,  Père  des  libertés 
civiles  et  politiques,  peut-on  légitimement  refuser  à 
Papineau  une  large  part  des  bienfaits  de  cette  conquête? 

Quoiqu'il  en  soit,  il  n'en  brille  pas  moins  an 
sommet  de  notre  pléiade  d'illustrations  canadiennes, 
comme  un  personnage  de  légende,  enveloppé  d'une  sorte 
de  mystère  qui  fait  que  le  peuple  l'admire  sans  le  com- 
prendre, hypnotisé  par  ce  renom  d'orateur  et  de  patriote 
qui  plane  au-dessus  de  sa  mémoire  depuis  plus  de  cin- 
quante ans.  Pour  les  hommes  instruits  comme  pour  la 
foule,  il  est  resté  le  prototype  de  l'éloquence  et  le  terme 
de  comparaison  accepté,  lorsque  l'on  veut  mesurer  le 
talent  de  l,a  parole  d'un  contemporain.  «C'est  un  Pa- 
pineau »  constitue  encore  le  dernier  mot  d'éloge  que  l'on 
puisse  adresser  en  ce  pays  à  un  maître  de  la  parole. 

Comme  presque  tous  les  Canadiens  arrivés  à  la  dis- 
tinction, Papineau  sortait  des  rangs  du  peuple.  Il  fut 
avec  son  père  l'artisan  de  sa  noblesse.  Ainsi  que  le  dit 
Dumas  :  «  lorsqu'on  est  fils  de  ses  œuvres,  on  est  encore 
d'assez  bonne  famille.  »  C'est  toujours  du  sein  de  la 
foule  qu'émergent  ceux  qui  sont  appelés  à  la  dominer: 

"Arbre  ou  peuple,  toujours  la  force  vient  d'en  bas." 

Son  père,  Joseph  Papineau,  avait  rompu  avec  la  tra- 
dition de  la  famille,  où  l'on  s'était  jusqu'à  lui  adonné  aux 
métiers  manuels,  et  était  devenu  notaire  de  profession. 
Ce  fut  un  des  premiers  personnages  de  son  temps  et 
lorsque    l'Angleterre    nous    donna    la    constitution    de 


18  LES    PAPINEAU 

1791,  ses  concitoyens  de  Montréal  lui  confièrent  la 
mission  de  les  représenter  à  l'Assemblée  législative, 
où  nous  le  trouvons  dès  la  première  session  du  Par- 
lement, en  1792,  bataillant  avec  énergie  pour  con- 
server le  droit  de  cité  à  la  langue  française,  dont  la 
minorité  anglaise  voulait  interdire  l'usage  en  chambre. 
Bédard  et  Joseph  Papineau  figurent  au  premier  rang 
•des  députés  de  l'époque  et  l'historien  Garneau  nous  a 
tracé  de  ce  dernier  un  portrait  avec  lequel  nous  retrou- 
verons quelque  ressemblance  chez  son  fils: 

«  Les  deux  hommes,  dit-il,  qui  vont  fixer  les  premiers 
l'attention  sur  le  théâtre  parlementaire,  seront  M.  Pierre 
Bédard  et  M.  Joseph  Papineau,  que  la  tradition  nous 
représente  comme  des  patriotes  doués  de  véritables 
talents  oratoires.  Ils  furent  dans  la  législature  les 
plus  fermes  défenseurs  de  nos  droits,  et  les  partisans 
les  plus  désintéressés  et  les  plus  fidèles  de  l'Angleterre, 
au  service  de  laquelle  le  dernier  s'était  distingué  par  son 
zèle  durant  la  révolution  américaine.  Sortis  tous  les 
deux  des  rangs  du  peuple,  ils  avaient  reçu  une  édu- 
cation classique  au  collège  de  Québec.  M.  Papineau 
fut  bientôt  le  principal  orateur  des  deux  chambres.  Une 
stature  haute  et  imposante,  une  voix  bien  sonore,  une 
éloquence  véhémente  et  argumentative,  lui  donnaient 
une  grande  influence  dans  les  assemblées  publiques.  Il 
consenva  jusqu'à  la  fin  de  sa  vie  un  patriotisme  pur  et 
la  confiance  de  ses  concitoyens,  qui  aimaient  à  entourer 
de  leur  respect  ce  vieillard  dont  la  tête,  droite  et  couverte 
d'une  longue  chevelure  blanche,  gardait  encore  le  carac- 
tère de  l'énergie  et  de  la  force.  » 

En    1804,  M.  Papineau   devint   acquéreur  de   la  sei- 


LES  PAPINEAU  19 

gneurie  de  la  Petite-Nation,  au  nord  de  l'Ottawa;  il  y 
jeta  les  bases  d'une  colonie  et  s'établit  lui-même  sur 
l'île  à  Koussin,  vis-à-vis  de  ce  qui  est  aujourd'hui  le 
village  de  Montebello.  C'était  un  coin  perdu  de  la  florêt 
que  l'on  ne  pouvait  atteindre  de  Montréal  que  péni- 
blement, en  se  servant  des  moyens  de  transport  des 
voyageurs  du  Nord-Ouest.  Louis-Joseph  Papineau,  hé- 
ritier de  la  seigneurie,  construisit  sur  la  terre  ferme,  en 
1854,1e  superbe  manoir  de  Montebello  aujourd'hui  habité 
par  ses  petits-fils. 

Louis-Joseph,  né  en  1786,  suivit  le  cours  d'études  du 
collège  de  Québec,  devint  avocat  et  député  à  la  cham- 
bre d'assemblée,  en  1812,  où  il  fit  ses  débuts  sous  les 
yeux  de  son  père,  alors  entouré  d'un  grand  prestige  et 
jouissant  de  l'estime  de  tous.  Oe  citoyen  avait  préparé 
à  son  fils  un  héritage  difficile  à  recueillir;  celui-ci  ne 
faillit  pas  à  la  tâche  et  jeta  même  un  nouveau  lustre 
sur  le  nom  qu'il  lui  avait  laissé.  Joseph  Papineau 
vécut  jusqu'en  1841,  confondant  sa  gloire  avec  celle 
de  son  successeur.  Il  lui  fut  donné  d'entendre  les 
applaudissements  que  soulevait  au  parlement  et  sur 
la  place  publique  la  parole  du  puissant  tribun,  qu'il  vit 
aussi,  hélas!  dans  les  infortunes  de  l'exil. 


CHAPITRE  DEUXIEME 

QUELQUES  PAGES  D'HISTOIRE 


Pour  que  nos  lecteurs  anglais  '  puissent  bien  com- 
prendre Papineau,  il  est  nécessaire  de  faire  passer, 
sous  leurs  yeux,  en  traits  rapides,  quelques  pages  de 
l'histoire  du  Bas-Canada  antérieure  à  l'entrée  en  scène 
du  fameux  tribun.  Les  premières  années  qui  suivirent 
la  fin  de  la  domination  française  furent,  pour  les 
nouveaux  sujets  du  roi  d'Angleterre,  une  de  ces  crises 
terribles  qui  ressemblent  à  l'agonie  d'une  nation. 
Epuisés  par  une  longue  série  de  guerres,  ruinés  par  l'ad- 
ministration de  Bigot,  les  corvées  et  les  exactions  de 
toutes  sortes,  la  perte  de  leurs  moissons,  les  Canadiens 
se  trouvent  en  face  de  maîtres  mal  disposés  à  leur  égard. 
De  la  capitulation  de  Montréal  (1760)  à  «l'Acte  de 
Québec  »  (1774),  mesure  législative  qui  rît  enfin  luire 
pour  eux  des  premiers  rayons  de  justice,  ils  sont  gou- 
vernés en  peuple  conquis,  au  mépris  des  traités  et  des 
capitulations. 

La  proclamation  du  roi  de  17G4  les  prive  de  leurs  lois, 
et  le  serment  d'abjuration  (test  oath)  qu'on  veut  leur 
imposer  fait  de  nos  malheureux  ancêtres  des  proscrits 


i  Comme  nous  l'avons  dit  plus  haut,  notre  travail  a  d'abord  été  publié 
à  Toronto. 


22  QUELQUES  PAGES  D'HISTOIRE 

dans  leur  propre  patrie,  sur  les  terres  arrachées  au  prix 
de  leur  sang  à  la  barbarie.  Murray,  qui  gouverne 
d'abord  avec  une  main  de  fer,  laisse  avec  le  temps 
fléchir  sa  rigueur  et  finit  par  reconnaître,  surtout  en 
entendant  gronder  la  rébellion  au  sein  des  colonies 
voisines,  les  grandes  qualités  des  Canadiens,  et  réclame 
pour  eux  la  protection  et  la  justice  du  roi,  à  rencontre 
de  ses  concitoyens  accourus  au  Canada  pour  les 
exploiter. 

L'intérêt  de  l'Angleterre  aidant,  il  lui  paraît  que  si 
celle-ci  désire  conserver  sa  nouvelle  colonie,  elle  n'y 
réussira  qu'en  traitant  les  Canadiens  avec  loyauté  et, 
joignant  lui-même  l'exemple  au  précepte,  il  permet  l'ap- 
plication des  lois  françaises  en  matière  de  propriété. 

A  l'origine  du  régime  anglais  on  avait  donc  posé  en 
principe  que  les  Canadiens  n'avaient  aucun  droit  ni  à 
l'usage  de  leur  langue,  ni  à  celui  de  leurs  lois.  Tel  fut 
le  point  de  départ,  et  lorsque  nous  comparons  cette  situa- 
tion fâcheuse  à  celle  dont  nous  jouissons  aujourd'hui, 
nous  inclinons  à  croire  qu'il  eou'lait  dans  les  veines  d 
Canadiens  à  qui  nous  devons  la  conquête  de  nos  liberl 
du  sang  de  ces  Normands  qui,  dans  la  plaine  de  Runny- 
mead,  arrachèrent  la  Grande  Charte  au  roi  Jean-sans- 
Terre. 

De  temps  à  autre,  il  s'élève  au  Canada  des  discussions 
sur  l'origine  de  nos  droits.  D'un  côté,  l'on  prétend  qu'ils 
découlent  des  capitulations  de  (Québec  et.de  Montréal, 
de  l'autre  qu'ils  nous  sont  venus  à  titre  gracieux  de  la 
couronne  britannique.  Il  importe  d'étudier  froidement 
cette  question,  en  dehors  de  tout  parti  pris,  à  la  seule 

I 


t 


QUELQUES   F-AGES   D'HISTOIRE  23 

lumière  de  la  vérité  historique.  Et  nos  lecteurs 
arriveront  comme  nous,  espérons-le,  à  la  conclusion 
que  nos  droits  dérivent:  1°  du  traité  de  Paris  ratifiant 
les  capitulations  de  Québec  et  île  .Montréal;  2°  du  droit 
des  gens  et  3°  de  notre  qualité  de  sujets  britanniques. 

Examinons  d'abord  les  opinions  des  conseillers  du  roi 
George  III  et  aussi  leurs  rapports,  qui  ont  fini  par  pren- 
dre corps  dans  le  statut  de  Québec  de  1774,  l,equel  donne 
droit  de  cité  aux  lois  civiles  françaises  au  Canada  et 
ratifie  l'article  du  traité  de  Paris  (17G3)  relatif  au  libre 
exercice  de  la  religion  catholique.  Ce  statut,  c'est  bien 
notre  Grande  Charte  à  nous,  Canadiens.  On  verra  avec 
quelle  largeur  de  vue,  avec  quelle  générosité,  ces 
hommes  d'élite  du  siècle  dernier  ont  ^envisiagé  notre 
position;  et  il  convient  à  nous,  qui  profitons  de  leur  poli- 
tique, de  rendre  hommage  à  l'esprit  élevé  qui  les  mit  à 
l'abri  des  étroits  préjugés  de  race  et  de  religion. 

Il  importe  d'autant  plus  de  nous  acquitter  de  ce  devoir, 
que  nous  sommes  loin  de  trouver  partout,  après 
un  siècle  qui  s'intitulait  prétentieusement  siècle  de 
lumières,  l'impartialité  et  le  sentiment  de  l'équité  qui 
avaient  cours  en  Europe,  surtout  en  Angleterre,  il  y  a 
plus  de  cent  ans.  Que  disons-nous!  Si  nous  remontons 
le  cours  des  âges,  nous  trouvons  chez  les  Romains  des 
notions  plus  justes,  plus  conformes  au  droit  des 
tgens  que  celles  qui  constituent  le  bagage  politique  d'une 
foule  de  nos  contemporains.  N'est-il  pas  navrant  de 
constater  avec  quelle  lenteur  progresse  l'esprit  humain? 

Comme  nous  venons  de  l'indiquer  nos  droits  découlent 
de  trois   sources   différentes.     Le  droit    des  gens    nous 


/ 


24  QUELQUES  TAGES  D'HISTOIRE 

a  valu  nos  lois  civiles  et  nos  coutumes.  Les  capitu- 
lations de  Québec  et  de  Montréal  nous  garantissent 
le  libre  exercice  de  notre  religion,  et  enfin  nous  tenons 
de  notre  qualité  de  sujets  anglais  nos  droits  politiques. 

Il  y  a  des  gens  qui  s'imaginent,  avec  une  générosité 
conforme  à  leur  passion,  que  conquérir  un  pays  par  les 
armes  donne  des  droits  absolus  sur  le  vaincu.  C'est  là 
une  notion  bien  démodée  qui  aurait  fait  sourire  de  pitié 
les  contemporains  de  Salluste  et  de  Cicéron.  «  Nos 
pères,  disait  ce  dernier,  n'enlevaient  à  l'ennemi  que  le 
pouvoir  de  nuire.  »  Ncque  victis  quidquam,  prœter  injuriœ 
liceniiam,  eripiebant.  Grotius  pose  en  principe  que  la 
conquête,  ne  confère  sur  le  pays  conquis  que  le  droit  de 
souveraineté.  Avec  le  changement  du  pouvoir  suprême 
se  produit  un  changement  d'allégeance  pour  le  peuple, 
qui  reste  en  possession  de  ses  lois,  de  ses  biens  et  de  ses 
coutumes. 

Les  ministres  de  George  III  étaient  fort  versés  en 
droit  international,  car  il,s  citent  souvent  Grotius  au 
cours  de  leurs  débats  sur  la  question  des  réclamations 
des  Canadiens.  Les  conseillers  du  roi  qui,  à  la  suite  de  la 
conquête,  s'occupent  les  premiers  du  sort  des  Canadiens 
dans  le  but  de  l'améliorer  sont  MM.de  G;rey,procureur  gé- 
néral, et  Yorke,  solliciteur  général.  Leur  rapport  (1766) 
sur  notre  situation  ne  nous  est  pas  parvenu,  mais  quel- 
ques années  plus  tard,  les  successeurs  de  ces  hommes 
éminents  dans  le  cabinet  de  lord  North,  MM.  Thurlow 
et  Wedderburne,  le  citent  à  l'appui  de  leur  opinion,  al- 
lant à  dire  qu'on  devait  rendre  aux  Canadiens  les  lois 
civiles  françaises.  Cette  manière  de  voir  prévalut  au 
conseil  des  ministres  de  George  III  et,  comme  couse- 


QUELQUES  PAGES  D'HISTOIRE  25 

quence,  le  statut  de  Québec  fut  présenté  au  parlement. 
C'est  la  chambre  des  lords  qui  l'étudié  en  premier 
lieu  et  il  arrive  à  la  Chambre  des  communes  pour 
subir  sa  seconde  épreuve,  le  2G  mai  1774.  Après  une 
discussion  à  laquelle  prennent  part  lord  North,  MM. 
Thurlow,  Townshend1,  Charles  Fox,  Dunning,  Glynn 
et  Wedderburne,  il  est  accepté  à  la  majorité  de  105 
voix  contre  26.  Le  procureur  général  avait  fait  les 
fraie  de  la  discussion  du  côté  du  gouvernement.  Nous 
donnons  la  partie  la  plus  saillante  de  son  discours. 

«  Il  a  été  expressément  stipulé  dans  les  capitulations, 
que  les  Canadiens,  et  surtout  les  ordres  religieux, 
auraient  l'entière  jouissance  de  leurs  propriétés,  et  le 
libre  exercice  de  la  religion  catholique.  »  Puis,  abordant 
l'objection  qu'on  lui  a  faite  que  la  proclamation  du  roi, 
de  17G4,  établissant,  après  le  traité  de  Paris,  le  gou- 
vernement civil  au  Canada,  avait  introduit  le  droit 
commun  anglais,  il  s'élève  contre  cette  prétention, 
tourne  cette  proclamation  en  ridicule,  la  déclare 
absurde,  mal  rédigée,  incohérente,  pleine  d'ambiguités 
qu'il  importe  de  faire  cesser. 

«  Une  proclamation  conçue  d'une  façon  si  générale, 
dit-il,  et  s'appliquant  à  des  pays  très  éloignés,  sans 
homogénéité  relativement  à  leur  situation,  à  leur  his- 
toire et  à  leurs  lois,  ne  peut  pas  être  regardée  comme 
un  document  d'Etat  bien  conçu,  mais  seulement  comme 
un  acte  nécessaire  immédiatement  après  la  conquête. 
Mais  quelque  convenable  qu'il  fût,  cependant,  pour  les 
parties    du  pays   qui  n'étaient   pas   peuplées   avant   la 


26  QUELQUES  PAGES  D'HISTOIRE 

conquête,  si  nous  devons  le  juger  d'après  une  interpré- 
tation si  fausse,  si  nous  devons  le  juger  comme  im- 
plantant une  constitution  anglaise  et  des  lois  anglaises 
dans  un  pays  déjà  colonisé  et  gouverné  par  d'autres  lois 
que  les  nôtres,  je  le  regarde  comme  un  des  actes  de  ht 
plus  brutale,  de  la  plus  absurde  et  de  la  plus  cruelle  tyremnie 
Qu'une  nation  conquérante  ait  jamais  commis  à  l'égard  d'un 
peuple  conquis.  » 

Ainsi  les  ministres  furent  d'avis  que  les  Canadiens 
avaient  droit  à  leurs  lois  civiles,  parce  que  l'article  du 
traité  de  Paris,  qui  leur  garantissait  la  possession  de 
leurs  biens,  entraînait,  comme  conséquence  naturelle, 
l'application  des  lois  régissant  la  propriété,et  aussi  parce 
qu'il  est  de  l'essence  du  droit  des  gens,  que  ],e  peuple 
conquis  ne  peut  être  obligé  qu'à  changer  son  allégeance. 
Près  des  quatre  cinquièmes  des  députés  de  ce  temps 
partagèrent  cette  libérale  manière  de  voir.  Et  dire  que 
de  nos  jours,  il  se  rencontre  ici  des  gens  qui  ne  sont  pas 
arrivés  à  ce  degré  de  libéralité!  Pour  rendre  la  démons- 
tration ci-dessus  plus  complète,  citons  un  extrait,  sur  la 
même  question,  d'un  rapport  du  procureur  général  Wed- 
derburne,  en  date  du  G  décembre  1772. 

«Le  Canada  est  un  pays  conquis,  dit-il,  dans  un 
rapport  au  roi;  les  capitulations  lui  ont  garanti  la  jouis- 
sance temporaire  de  certaines  lois  et  le  traité  de  Paris 
ne  contenait  aucune  réserve  en  faveur  des  habitants, 
sauf  une,  très  vague,  relative  à  l'exercice  de  leur  reli- 
gion. Est-on,  pour  cela,  fondé  à  dire:  «le  vainqueur 
«  peut,en  vertu  du  droit  de  conquête,imposer  les  lois  qu'il 
«Jui  plaît?  »  Quelques  avocats  ont  soutenu  cette  opinion, 


QUELQUES  PAGES  D'HISTOIRE  27 

mais  ils  n'ont  pas  fait  la  distinction  entre  la  force  et  le 
droit.  Il  est  certainement  au  pouvoir  du  vainqueur  de 
disposer  à  discrétion  de  ceux  qu'il  a  vaincus,  et,  lorsque 
la  captivité  était  la  conséquence  de  la  victoire,  cette 
proposition  aurait  pu  être  vraie,  mais  dans  des  temps 
plus  civilisés,  depuis  que  le  but  de  la  guerre  est  la  souve- 
raineté, depuis  que  la  victoire  a  pour  objet  d'acquérir 
des  sujets  et  non  des  esclaves,  la  conquête  ne  donne  nul 
autre  droit  que  celui  d'organiser  le  gouvernement  civil 
et  politique  du  pays,  laissant  aux  individus  la  jouissance 
de  leurs  propriétés  et  de  tous  les  privilèges  qui  ne  sont 
pas  contraires  à  la  conservation  du  pays  conquis.  » 

Il  nous  est  souvent  arrivé  d'entendre  des  personnes 
exprimer  leur  regret  et  leur  surprise  qu'il  ne  fût  pas 
question,  ni  dans  les  capitulations  ni  dans  le  traité  de 
Paris,  de  l'usage  de  la  langue  française.  C'était,  aux 
yeux  de  Vaudreuil  et  de  Lévis,  précaution  inutile.  La 
langue  fait  partie  de  la  personnalité  humaine,  c'est  une 
part  de  l'âme,  inexpugnable  dans  le  for  intérieur,  à  l'abri, 
dans  le  sein  de  la  famille,  des  atteintes  du  pouvoir. 

Est-ce  à  dire  que  notre  thèse,  si  elle  est  fondée,  libère 
les  Canadiens  de  toute  reconnaissance  à  l'égard  de 
l'Angleterre?  Telle  n'est  pas  notre  pensée.  Elle  n'a 
fait,  il  est  vrai,  que  son  devoir,  mais  ne  devons-nous  pas 
lui  en  savoir  un  gré  infini  quand  il  se  trouve  tant  de  gens 
qui  ne  le  comprennent  ni  ne  le  font?  Il  suffit  qu'elle  ait 
eu  la  force  de  nous  opprimer  et  qu'elle  s'y  soit  refusée 
pour  que  ses  hommes  d'Etat  méritent  notre  reconnais- 
sance.    Au  regard  des  ministres  anglais  et  des  députés 


28  QUELQUES  PAGES  D'HISTOIRE 

attachés  à  leur  cause,  il  se  trouvait  alors  nombre  d'indi- 
vidus au  Canada  auxquels  il  n'aurait  nullement  répugné 
de  faire  de  notre  pays  une  autre  Irlande,  et  des  Cana- 
diens des  gens  taillables  et  corvéables  à  merci. 

Les  études  des  jurisconsultes  du  gouvernement  de 
George  III  et  de  ses  ministres,  portant  sur  l'interpré- 
tation du  traité  de  Paris  et  des  règles  du  droit  des  gens 
applicables  à  notre  situation,  sont  venues  avec  les  débats 
du  parlement  se  condenser  dans  le  statut  de  Québec  de 
1774.  Ne  sommes-nous  pas  fondé  à  regarder  cette  loi, 
résultante  des  réclamations  de  nos  pères  et  des  délibé- 
rations des  hommes  les  plus  autorisés  à  parler  en  Angle- 
terre, comme  la  Grande  Charte  de  nos  libertés,  aussi  pré- 
cieuse pour  nous,  aussi  inviolable  que  l'est  la  Charte  de 
Jean-sans-Terre  pour  les  Anglais?  Ne  consacre-t-elle  pas 
les  droits  essentiels  à  notre  existence  nationale?  Les 
libertés  acquises  depuis  en  dérivent  :  elles  en  sont 
comme  le  développement  amené  par  une  évolution  natu- 
relle, ralentie  parfois  par  des  obstacles,  mais  jamais 
arrêtée.  Lorsque  le  général  Amherst  répondait  à  cer- 
taines réclamations  du  marquis  de  Vaudreuil  en  faveur 
des  Canadiens:  «  Ils  seront  sujets  anglais,  »  n'avait-il 
pas  Pair  de  proférer  une  menace?  D'aucuns  ont  voulu 
y  voir  des  paroles  qui  n'auguraient  rien  de  bon  pour  les 
nouveaux  sujets  du  roi.  Du  sens  caché  de  ces  paroles, 
les  Canadiens  ont  tiré  des  effets  insoupçonnés.  C'est 
appuyés  sur  cette  qualité  même  de  sujets  anglais  qu'ils 
ont  réclamé  et  obtenu  les  privilèges  du  «  self-govern- 
ment.  » 

Le  statut   de  Québec   recevait   la  sanction   royale  en 


QUELQUES  PAGES  D'HISTOIRE  29 

1774,  et  moins  d'une  année  après,  les  Canadiens,  qui 
formaient  les  dix-neuf  vingtièmes  de  la  population, 
ralliés  à  la  couronne,  équitable  à  leur  endroit,  faisaient 
échouer  l'invasion  américaine,  sous  les  murs  de  Québec. 
La  politique  du  gouvernement  anglais  n'avait  pas  été 
seulement  généreuse,  mais  aussi,  habile  et  clairvoyante. 
Il  se  trouva  qu'il  avait  fait  un  excellent  placement  dont 
il  recueillait  le  fruit,  qui  en  valait  bien  la  peine  :  la 
conservation  du  Canada  à  la  couronne  britannique. 

Les  Franco-Canadiens  ont  toujours  payé  largement 
la  générosité  de  la  mère-patrie  à  leur  égard:  témoin 
encore  leur  conduite  en  1812,  alors  que  les  Américains, 
vainqueurs  partout  dans  l'Ouest,  voyaient  leurs  armes 
malheureuses  dans  la  province  du  Bas-Canada.  Il  y  a 
des  souvenirs  utiles  à  rappeler  à  certaines  personnes 
intéressées  à  n'avoir  pas  de  mémoire. 


CHAPITRE  TROISIEME 


RÉGIME  PARLEMENTAIRE 


La  nouvelle  constitution  '  accueillie  avec  enthou- 
siasme par  les  nouveaux  sujets  ne  comportait,  cepen- 
dant, pour  eux  aucune  participation  aux  affaires  pu- 
bliques. Qu'elle  ait,  en  dépit  de  cette  lacune,  répondu 
aux  aspirations  de  nos  ancêtres,  cela  n'a  rien  qui  doive 
nous  étonner.  On  ne  ressent  pas  la  privation  de  droits 
ou  d'avantages  dont  on  n'a  jamais  joui.  Or,  en  1774,  la 
séparation  d'avec  la  France  ne  remontait  qu'à  quatorze 
ans,  et  le  souvenir  du  régime  français,  si  dur,  si  absolu, 

i  C'est  sous  l'administration  du  gouverneur  Haïklimand  que  'le  Conseil 
législatif  siégea  ipour  la  première  fois,  en  1777  seulement.  Ses  séances  se 
tenaient  à  huis-clos,  et  les  conseillers  pouvaient  se  servir  soit  de  l'anglais, 
soit  du  français  dans  leurs  délibérations. 

Voici  les  noms  des  premiers  conseillers  législatifs: 

Henry  Hamilton,  Président.  Conrad  Gugy. 

Hugues  Finlay.  •                  Picotté  de  Bellestrt 

Thomas  Dunn.  Jean  Fraser. 

Jacques  Cuthbert.  Henri  Caldwell. 

François  Levesque.  '                          Jean  Drummond. 

Edouard  Harrisoii.  Guillaume  Grant. 

Jean  Collins.  Paul-Roch  de  Saint-Ours. 

Adam  Mabane.  François  Raby. 

George  Pownall.  Joseph  de  Longueuil. 

George  Allsopp.  Samuel  Holland. 

Lia  Corne  Saint-Luc.  William  Jenkins,  greffier. 

J.-G.G.  de  Léry.  François-Jos.  Cugnet,  traducteur. 


32  ,  RÉGIME  PARLEMENTAIRE 

donnait,  par  comparaison,  à  l'administration  nouvelle 
les  couleurs  d'un  gouvernement  bienfaisant.  Les  idées 
de  self-government  ne  faisaient  pas  partie  des  notions 
des  Canadiens  d'alors,  habitués  par  tradition  monar- 
chique à  tout  attendre  du  Roi,  à  rechercher  sets  ordres 
comme  un  enfant  ceux  de  son  père.  Aussi,  lorsqu'il,  fut 
question,  pour  la  première  fois,  de  créer  une  chambre 
d'assemblée  composée  de  représentants  du  peuple,  pour 
la  placer  à  côté  du  conseil  législatif  et  du  gouverneur, 
accueillirent-ils  fort  mal,  ce  projet,  qui  s'offrait  à  leurs 
yeux  avec  toutes  les  terreurs  de  l'inconnu.  Nous  avons 
devant  nous  le  texte  de  la  protestation  qu'ils  firent  par- 
venir à  Londres  à  ce  sujet.  Au  milieu  de  ce  document  se 
détache  ce  passage  caractéristique  : 

«  Ce  à  quoi  nous  tenons  le  plus  c'est  à  notre  religion, 
aux  lois  régissant  nos  propriétés  et  à  notre  liberté  per- 
sonnelle, et  le  statut  de  Québec  nous  garantit  tout  cela. 
Nous  redoutons  l'établissement  d'une  assemblée,  à  cause 
des  conséquences  que  pourrait  avoir  cette  création. 
Pouvons-nous,  comme  catholiques,  espérer  conserver 
dans  une  assemblée  les  mêmes  privilèges  que  les  pro- 
testants? et  ne  viendra-t-il  pas  un  temps  où  l'influence 
de  ceux-ci  l'emportera  sur  celle  de  nos  descendants? 
Advenant  le  changement  projeté,  aurions-nous,  notre 
postérité  aurait-elle  les  avantages  que  nous  donne  la 
la  constitution  actuelle?  D'un  autre  côté,  n'avons-nous 
pas  raison  de  craindre  de  voir  prélever  sur  nos  propriétés 
ces  taxes  qu'on  tire  aujourd'hui  du  commerce,  taxes 
payées,  il  est  vrai,  indirectement  par  l'habitant  du  pays, 
mais  seulement  en  proportion  de  ce  qu'il  consomme? 


RÉGIME  PARLEMENTAIRE  33 

N'avons-nous  pas  aussi  à  redouter  de  voir  un  jour  l'as- 
semblée des  représentants  semer  des  germes  de  dis- 
sensions qui  seront  alimentées  par  les  haines  intestines 
que  les  intérêts  contraires  des  anciens  sujets  et  des 
nouveaux  feront  naître?  » 

(  Vs  objections  à  la  création  d'une  chambre  de  députés 
attestent,  chez  ceux  qui  les  ont  formulées,  une  clair- 
voyance et  une  prescience  qu'un  historien  anglais  n'a 
pu  s'empêcher  de  remarquer.  Les  Canadiens  de  1778,  té- 
moins du  courant  d'émigration  que  la  révolution  amé- 
ricaine poussait  vers  l'Ouest,  pressentaient  que  les 
nouveau  venus  —  les  loyalistes —  viendraient  en  conflit 
avec  eux  au  premier  contact.  On  tint  à  Londres  un 
certain  compte  de  cette  protestation  des  Canadiens,  et 
au  lieu  de  ne  créer  qu'une  assemblée  selon  le  projet 
primitif,  on  résolut  de  diviser  le  pays  en  deux  provinces, 
ayant  chacune  sa  législature. 

La  constitution  de  1791,  avec  le  gouverneur  et  ses 
ministres,  son  conseil  législatif  nommé  par  la  couronne 
et  sa  chambre  de  représentants,  ne  devait  être  en  réalité 
dans  ses  effets  que  le  prolongement  du  statut  de  Québec. 
A  tout  prendre,  elle  promettait  beaucoup  plus  qu'elle 
n'a  tenu.  C'était  un  instrument  de  gouvernement  sans 
élasticité.  Sous  son  empire  le  pays  se  trouve  encore  en 
présence  du  pouvoir  personnel  du  gouverneur  comme  au- 
paravant. Si  la  chambre  possède  certains  pouvoirs,  ils 
sont  purement  négatifs,  le  gouverneur,  appuyé  par  le 
conseil  législatif  rempli  de  ses  créatures,  pouvant 
toujours  lui  faire  échec.  Privée  des  moyens  de  se  rendre 
utile  au  peuple,  la  chambre  s'aperçut  un  jour  qu'on  lui 


34  RÉGIME  PARLEMENTAIRE 

avait  laissé  —  sans  le  vouloir  —  la  faculté  de  se  rendre 
désagréable,  de  contrecarrer  'l'autorité;  il  plut  alors 
aux  nôtres  d'user  et  d'abuser  de  cette  faculté. 

Si  la  constitution  de  1791  apparaît  sous  des  couleurs 
menaçantes  aux  Canadiens  soumis  au  régime  paternel 
absolu  du  statut  de  Québec,  leurs  successeurs,  avec  cette 
acuité  de  vision  qui  semble  être  une  qualité  spéciale  des 
Canadiens-Français  en  matière  politique,  eurent  bientôt 
•compris  tout  le  parti  qu'il  leur  serait  possible  de  tirer 
d'une  chambre  populaire  ayant  les  attributions  ordi- 
naires d'une  institution  de  cette  sorte.  Grande  fut  leur 
déception  quand  l'arbitraire  des  gouverneurs  leur  fit 
comprendre  qu'ils  vivaient  encore  sous  une  espèce  de 
régime  du  bon  plaisir. 

Les  Canadiens  eurent  un  moment  l'espoir  de  mettre 
la  main  sur  un  moyen  d'influence  efficace.  Jusqu'en 
1818,  c'est  le  gouvernement  anglais  qui  a  subvenu  aux 
dépenses  de  la  liste  civile  de  Québec.  Il  leur  parut  que 
s'il  leur  était  permis  de  payer  tout  le  personnel  adminis- 
tratif, il,s  n'auraient  qu'à  refuser  de  voter  des  subsides 
à  la  couronne  pour  tout  arrêter  et  forcer  le  gouverneur 
à  respecter  la  volonté  de  la  chambre.  C'était  une 
illusion;  cédant  à  leur  réclamation,  le  gouvernement 
anglais  accorda  à  l'assemblée,  en  1818,  le  privilège  de 
voter  des  subsides  à  la  couronne,  ce  qui  entraînait  le 
privilège  connexe  de  les  refuser.  Le  moyen  ne  réussit 
pas,  lorsqu'on  voulut  l'employer;  le  gouverneur  para 
le  coup  en  puisant  dans  la  caisse  militaire  les  deniers 
nécessaires  au  service  public.  Ce  qui  manque  le  plus  à 
la   machine  gouvernementale  de  l'époque,  ce  sont  des 


RÉGIME  PARLEMENTAIRE  35 

points  de  contact  entre  ses  différents  rouages.  Logi- 
quement les  ministres  auraient  dû  faire  partie  de  la 
Chambre  pour  expliquer  aux  représentants  du  peuple  la 
politique  du  gouverneur  et  au  besoin  la  défendre,  créer 
des  rapports  plus  fréquente  entre  l'autorité  suprême  et 
le  peuple,  mais  aucune  loi  ne  les  obligeait  à  se  faire  élire; 
ils  n'étaient  pas  responsables  au  peuple  et  ne  relevaient 
que  du  gouverneur. 

Si  encore  le  Conseil  législatif  avait  pu  s'interposer 
comme  médiateur  entre  l'Assemblée  et  le  gouverneur, 
mais  loin  de  là,  il  se  donnait  le  rôle  d'exaspérer  l'antago- 
nisme, sous  l'influence  du  gouverneur  qui  le  remplissait 
de  ses  créatures  pour  s'en  faire  un  allié  contre  les 
députés  et  un  instrument  d'obstruction. 

Mieux  valait,  à  tout  prendre,  le  statut  de  Québec:  s'il 
n'appelait  pas  le  peuple  au  gouvernement  du  pays,  il  le 
disait  sans  ambages,  tandis  que  le  régime  de  1791  n'était 
que  le  règne  du  bon  plaisir  dissimulé  sous  les  traits 
du  gouvernement  populaire.  Le  défaut  capital  de 
ce  système  consistait  à  donner  au  peuple  un  simulacre 
de  droit,  à  pousser  la  représentation  nationale  dans 
une  voie,  pour  lui  donner  un  croc-en -jambe  dès  qu'elle 
y  était  entrée.  A  ce  vice  fatal  se  superposait  cet 
abus  du  pouvoir  personnel,  qui  concentrait  autour  du 
gouverneur  une  tourbe  de  courtisans  pleins  de  loyauté 
par  intérêt,  et  sur  lesquels  exclusivement  tombait 
la  pluie  rafraîchissante  des  honneurs  et  des  emplois 
bien  rétribués.  La  même  cause  produisait  partout 
les  mêmes  effets.  Dans  le  Haut-Canada,  ce  sont  les 
membres    du    "  Family   compact  "    qui    accaparent    tout 


36  RÉGIME  PARLEMENTAIRE 

le  patronage.  Chez  nous,  il  n'y  a  de  faveurs  que 
pour  les  bureaucrates.  ■Seulement,  lorsqu'il  s'agît 
d'expliquer  l'échec  du  système,  on  dit  dans  l'Ouest: 
«  C'est  la  faute  de  la  constitution,  »  mais  à  Montréal  et  à 
Québec,  ce  sont  Papineau  et  ses  amis  que  l'on  tient  res- 
ponsables de  tous  les  embarras.  La  Nouvelle-Ecosse, 
soumise  à  un  régime  identique  à  celui  des  deux  Canadas, 
ne  réussit  pas  à  en  tirer  un  meilleur  parti.  Faut-il  rap- 
peler qu'en  1840,  lord  Sydenham  dut  quitter  Montréal 
pour  se  rendre  à  Halifax,  où  le  gouverneur  et  la  Chambre 
étaient  à  couteaux  tirés?  Lord  Sydenham  le  faisait 
remarquer:  «  As  in  Upper  Canada,  the  population  in 
Nova  Scotia  had  gradually  outgrown  the  monopoly  of 
power  in  the  hands  of  a  few  large  families,  » 

Le  remède  à  la  situation  tendue,  dangereuse,  que  la 
constitution  de  1791  faisait  naître,  se  trouvait  sous  la 
main  du  gouvernement.  Pourquoi  n'obéissait-il  pas  à  la 
logique  qui  lui  criait  d'aller  jusqu'aux  conséquences  de 
ses  principes?  La  création  d'une  chambre  de  représen- 
tants réclamait  la  présence,  dans  ce  corps,  des  conseillers 
de  la  couronne  ayant  à  rendre  compte  de  leur  conduite 
au  peuple.  La  responsabilité  des  ministres  est  un  instru- 
ment de  gouvernement  merveilleux.  Il  amène  au 
pouvoir  le  retour  successif  des  hommes  d'élite  des 
partis  au  lieu  de  condamner  l'un  d'eux  à  l'opposition 
perpétuelle,  comme  cela  se  voyait  ici  avant  1837.  Cette 
alternance  d'administrations  agit  comme  une  soupape 
qui  laisse  échapper  le  trop-plein  des  ambitions  produit 
une  détente  nécessaire  au  milieu  de  la  tension  excessive 
des  luttes  de  la  politique. 


RÉGIME  PARLEMENTAIRE  37 

Faute  de  ce  rouage  au  Canada,  les  factions  hostiles  au 
gouvernement  versèrent  dans  des  agitations  quasi-révo- 
lutionnaires, et  de  sombres  orages  vinrent  s'abattre  sur 
le  pays.  Ceux  qui  les  avaient,  pour  ainsi  dire,  provoqués, 
s'en  tirèrent  avec  le  moins  de  malheurs,  et  les  coups  de 
foudre  frappèrent  les  victimes  d'un  état  de  choses  dont 
la  responsabilité  ne  leur  incombait  à  aucun  degré. 
L'échafaud,  la  proscription  firent  leur  œuvre  après  la 
levée  de  boucliers  de  1837-38,  et  d'un  trait  de  plume,  on 
suspendit  la  constitution  de  1791. 


CHAPITRE  QUATRIEME. 

DÉBUTS   DE   PAPINEAU 


Lorsque  l'esprit  de  Papineau,  jeune  homme,  s'éveille 
pour  la  première  fois  aux  conceptions  politiques,  le  Bas- 
Canada  entre  dans  cette  crise  violente  que  nos  historiens 
désignent,  avec  une  certaine  exagération,  sous  le 
nom  de  règne  de  la  terreur.  Sir  James  Craig  gouverne 
alors,  et  ce  soldat  conduit  les  affaires  manu  militari.  Les 
relations  entre  la  Grande-Bretagne  et  les  Etats-Unis 
étant  très  tendues  à  cette  époque,  on  vivait  dans  la  pro- 
vince sous  la  menace  d'une  guerre  prochaine,  dont  le 
Canada  serait  le  théâtre.  Cette  situation  préparait 
certains  individus  à  devenir  alarmistes  et  le  gouverneur 
paraît  avoir  été  un  des  premiers  à  subir  l'impression  des 
événements.  La  peur  rend  visionnaire,  et  son  imagi- 
nation hantée  de  chimères  ne  lui  faisait  voir  partout  que 
conspirations,  noirs  complots  contre  la  sûreté  de  l'Etat. 
Le  régime  de  la  terreur  existait  surtout  pour  lui-même. 
Les  ennemis  des  Canadiens  abusèrent  de  son  état  d'âme 
pour  exciter  sa  défiance  contre  les  plus  fidèles  sujets  du 
roi.  C'est  sous  l'empire  de  cette  défiance  dégénérée  en 
hallucination  qu'un  jour  il  supprime  le  Canadien,  qu'il 
fait  emprisonner  six  députés  et  qu'il  dissout  deux 
parlements  peur  les  raisons  les  plus  futiles  du  monde. 


40  DÉBUTS   DE   PAPINEAU 

C'est  aussi  sous  le  règne  de  ce  personnage  naturel- 
lement hargneux  et  qu'une  maladie  grave  ne  cessait 
d'irriter  de  plus  en  plus,  que  l'on  voit  poindre  la  question 
des  subsides.  Après  la  conquête,  c'est  le  gouvernement 
anglais  qui  fait  face  aux  dépenses  de  l'administration 
du  Canada.  En  1810,  la  Chambre  prie  le  roi  de  lui  per- 
mettre de  subvenir  à  ces  frais,  attendu  que  la  prospérité 
de  la  province  lui  permet  de  s'en  charger.  Il  est  assez 
rare  que  des  hommes  ou  des  assemblées  courent  au 
devant  de  pareils  fardeaux.  Aussi  Craig  trouve  la 
pétition  des  Canadiens  anormale,  contraire  aux  usages 
et  ne  cache  pas  la  mauvaise  humeur  qu'elle  suscite  chez 
lui,  car  il  saisit  bien  la  raison  d'être  de  leur  demande. 
Il  lui  est  cependant  impossible  de  l,a  dissimuler  et  force 
lui  est  de  la  transmettre  au  roi  qui  fait  savoir  à  la 
Chambre  qu'il  sera  fait  droit  à  sa  pétition.  r 

Le  droit  au  contrôle  des  subsides  que  réclamait 
alors  la  Chambre,  droit  inhérent  aux  institutions  bri- 
tanniques?  ne  lui  fut  définitivement  cédé  qu'en  1818  et 
encore  non  dans  sa  plénitude.  C'est  sur  cette  demi-me- 
sure, sur  cette  demi-concession  que  va  s'engager  la  lutte 
qui  ne  finira  qu'en  1837,  et  c'est  l'obstination  du  bureau 
colonial  à  laisser  à  l'Exécutif  la  disposition  des  deniers 
publics,  qui  fera  naître  tous  les  mécontentements  dont 
les  Canadiens  subiront  les  fâcheuses  conséquence»,    La 

1  M.  de  Ctaspé  raconte  dans  ses  Mémoires  que  M.  de  Lanaudiôre,  qui 
avait  été  l'ami  de  Craig  durant  les  dernières  années  de  son  séjour  à  Qiu-W, 
lui  avait  confié  que  ce  gouverneur  avait  reconnu  qu'il  s'était  trompé 
dans  sa  manière  de  traiter  les  Canadiens.  Il  en  vouOait  à  son  entourage 
de  l'avoir  prévenu  contre  des  personnes  avec  lesquelles  il  lui  aurail  été 
facile  de  s'entendre. 


\ 


DÉBUTS   DE   PAPIXEAU  41 

Chambre  d'assemblée  ne  voyait  pas  seulement,  dans  le 
contrôle  des  subsides,  la  revendication  d'un  droit,  mais 
aussi  un  moyen  de  courber  l'orgueil  des  fonctionnaires 
publics  et  de  réprimer  leur  insolence  envers  les  députés. 
Payés  par  l'Exécutif,  ils  abusaient  de  leur  indépendance 
vis-à-vis  de  la  Chambre  pour  s'affranchir  de  tous  égards 
à  son  endroit. 

Ce  coup  d'ceil,,  jeté  sur  les  événements  de  l'administra- 
tion de  Craig-,  nous  fait  pénétrer  dans  les  secrets  de  la 
politique  de  cette  époque,  et  nous  donne  la  clef  de  la 
situation  politique  de  1800  à  1837.  Au  sommet  de 
l'Etat  se  trouve  un  gouverneur,  responsable  de  ses 
actes  à  ses  seuls  supérieurs  d'Angleterre,  s'appuyant 
sur  un  conseil  exécutif  à  sa  dévotion  et  un  conseil  légis- 
latif composé  aussi  de  ses  créatures;  à  côté  de  ces  pou- 
voirs une  chambre  d'assemblée  élue  par  le  peuple.  Dans 
tout  pays,  la  condition  essentielle  du  fonctionnement 
normal  d'une  organisation  gouvernementale  repose  sur 
la  bonne  entente  entre  toutes  ses  parties  constituantes. 
Or  cette  condition  a  presque  toujours  fait  défaut  dans 
le  Bas-Canada,  où  l'arbitraire  du  gouverneur,  le  mauvais 
vouloir  du  Conseil  législatif,  son  désir  de  contrecarrer 
l'Assemblée,  irritaient  celle-ci  jusqu'à  l'exaspération  pour 
la  pousser,  à  son  tour,  à  des  fautes  que  le  calme  de 
l'esprit,  résultat  naturel  d'une  situation  régulière,  lui 
aurait  fait  éviter. 

Qu'un  homme  comme  Papineau,  intelligent,  fier  et 
sentant  sa  force,  tombe  dans  un  pareil  milieu  où  l'omni- 
potence du  pouvoir  le  force  de  livrer  sans  cesse  un  com- 


42  DÉBUTS   DE   PAPINEAU 

bat  inégal,  et  l'on  conçoit  ce  qui  doit  fatalement  arriver. 
Malgré  tous  les  efforts  possibles,  l'irritation  remplace  le 
sang-froid  et  s'accroît  sans  cesse  avec  la  continuité  des 
abus  jusqu'au  jour  où,  perdant  toute  mesure,  il  refuse 
d'accueillir,  comme  insuffisantes,  les  concessions  qui  lui 
auraient  d'abord  .semblé  acceptables. 

Papineau  parut  en  chambre  en  1812,  sous  l'éclat  du 
renom  de  son  père  et  entouré  déjà  lui-même  du  prestige 
que  ses  succès  précoces  au  collège  lui  avaient  valu.  M. 
de  Gaspé,  son  condisciple,  nous  rapporte,  dans  ses  inté- 
ressants souvenirs,  que  de  mémoire  de  professeur  et 
d'écolier,  nulle  voix  plus  éloquente  n'avait  retenti  dans 
les  salles  d'études  du  collège  de  Québec.  M.  de  Gaspé 
ajoute  qu'il  entendit  surtout  Papineau  à  la  Chambre  et 
que  jamais  la  voix  du  tribun  ne  l'émut  autant  que  l'avait 
fait  celle  de  l'étudiant.  Papineau  n'arriva  pas  par  degrés 
à  la  renommée.  Son  début  au  parlement  fut  un  coup  de 
maître;  il  conquit  grâce  à  ce  premier  triomphe  la  pre- 
mière place  et  devint  dès  lors  sans  conteste,  comme  par 
dévolution  naturelle,  le  chef  des  Canadiens. 

Avec  l'arrivée  de  sir  George  Prévost,  le  calme  se 
rétablit  momentanément  dans  la  province  que  la  guerre 
de  1812  allait  appeler  aux  armes;  Papineau  et  ses  amis 
estiment  que  le  temps  n'est  pas  aux  querelles  intérieures 
lorsque  l'ennemi  se  montre  à  la  frontière.  A  l'exemple 
de  son  père  qui,  on  1775,  avait  rendu  de  grands  services 
à  la  cause  anglaise  en  Amérique,  Papineau  s'enrôle  dans 
les  rangs  de  la  milice  et  fait  la  campagne  en  qualité  de 
capitaine.  On  rapporte  qu'il  fut  un  soldat  accompli,  aussi 


DÉBUTS  DE   PAPINEAU  43 

brave  au  feu  qu'humain  et  généreux  après  la  bataille  à 
l'égard  de  l'ennemi.  Un  jour  qu'il  escortait  avec 
ses  soldats,  un  certain  nombre  de  prisonniers  amé- 
ricains, il  fit  cesser  le  chant  de  Yankee  doodle  dont  on 
assourdissait  ces  malheureux  pour  les  railler  dans  leur 
misère.  Les  deux  Papineau  servant  sous  le  drapeau 
britannique,  n'est-ce  pas  là  une  preuve  que  leur  oppo- 
sition ne  s'attaquait  pas,  tout  d'abord,  au  principe 
d'allégeance,  mais  à  l'arbitraire  et  à  la  tyrannie  du  gou- 
verneur et  de  ses  créatures  ligués  contre  les  Canadiens, 
pour  les  écarter  du  pouvoir  et  restreindre  leurs  droits? 

En  1815,  Papineau,  malgré  sa  jeunesse,  est  appelé  à 
remplacer  M.  Panet  à  la  présidence  de  la  Chambre  d'as- 
semblée. De  cette  date  à  1820 — celle  de  l'avènement  de 
lord  Dalhousie — nous  ne  le  voyons  pas  jouer  un  rôle  bien 
actif  au  Parlement.  8e  contentant  de  remplir  ses  fonc- 
tions de  speaker,  il  se  livre  entre  temps  à  des  études  d'his- 
toire, se  pénètre  de  l'esprit  du  droit  constitutionnel  et 
amasse  cette  somme  de  connaissances  dans  laquelle  il 
puisera  plus  tard  sans  l'épuiser,  lorsque  la  direction  de 
son  parti  l'éloignera  de  ses  livres.  La  lecture  de  ce  qui 
nous  reste  de  ses  discours,  dans  lesquels  abondent  mille 
réminiscences,  mille  traits  et  allusions  aux  choses  du 
passé,  témoigne  de  sa  profonde  culture  intellectuelle. 

Si  en  chambre  il  laisse  le  champ  l^ibre  à  ses  amis,  il 
doit  se  prodiguer  au  dehors,  car  dès. que  la  cause  des 
Canadiens  le  met  en  lutte  avec  lord  Dalhousie,  il  devient 
évident  pour  tous  que  son  éloquence  lui  avait  déjà  cqjl- 
quis  la  jpro_yin££_de  Québec,  du  sommet  de  la  société  aux 


44  DÉBUTS    DE   PAPINEAU 

rangs  les  moins  élevés  du  peuple.  Des  hommes  de  l'impor- 
tance de  MM.  de  St-Ours,  Debartzch,  Cuthbert,  de  môme 
que  tous  sets  amis  et  le  clergé  se  montrent  empressés 
à  prendre  le  mot  d'ordre  de  Papineau  et  à  accepter  sa 
direction. 

Durant  cette  période,  son  esprit,  en  pleine  maturité, 
lui  fait  encore  espérer  le  redressement  des  griefs  dont 
ses  amis  se  plaignent.  A  ses  yeux  ce  serait  une  affaire  fa- 
cile, si  les  autorités  se  donnaient  la  peine  de  tirer  de  la 
constitution  de  1791  le  bien  qu'elle  est  susceptible  de 
donner.  Chose  qui  surprendra  bien  des  gens,  Papineau  la 
regardait  alors  comme  un  instrument  de  gouvernement 
presque  parfait.  Son  opinion  vaut  la  peine  d'être  enre- 
gistrée. C'est  à  Montréal,  en  1820,  qu'il  la  fit  connaître. 
On  venait  d'apprendre  la  nouvelle  de  la  mort  du  roi 
George  III,  nouvelle  que  Papineau  transmit  à  ses 
électeurs  dans  le  discours  que  l'on  va  lire. 

«  Peu  de  jours  se  sont  écoulés  depuis  que  nous  nous 
sommes  assemblés  dans  ce  lieu  pour  le  même  motif  qui 
nous  réunit  aujourd'hui:  le  choix  de  représentants.  La 
nécessité  de  ce  choix  venant  d'une  grande  calamité 
nationale,  la  mort  du  Souverain  bien-aimé  qui  a  régné 
sur  les  habitants  de  ce  pays,  depuis  qu'ils  sont  devenus 
sujets  britanniques,  il  est  impossible  de  ne  pas  exprimer 
nos  sentiments  de  gratitude  pour  les  bienfaits  que  nous 
avons  reçus  de  lui,  et  des  sentiments  de  regret  pour  sa 
perte  si  profondément  sentie  ici  et  dans  toutes  les 
parties  de  l'empire.  Et  comment  pourrait-il  en  être 
autrement,  quand  chaque  année  de  son  règne  a  été 
marquée  par  de  nouvelles  faveurs  accordées  à  ce  pays? 


DÉBUTS    DE   PAPINEAU  45 

«  Les  énumérer,  et  détailler  l'histoire  de  la  province 
depuis  tant  d'années,  prendrait  plus  de  temps  que  je  ne 
puis  en  demander  de  ceux  à  qui  j'ai  l'honneur  de  parler. 
Qu'il  suffise  donc,à  première  vue,  de  comparer  l'heureuse 
situation  où  nous  nous  trouvons  aujourd'hui,  avec  celle 
où  se  trouvaient  nos  ancêtres  lorsque  George  III  devint 
leur  monarque  légitime. 

«  Qu'il  me  suffise  donc  de  rappeler  que  sous  le  gouver- 
nement français  (gouvernement  arbitraire  et  oppressif 
à  l'intérieur  et  à  l'extérieur),  les  intérêts  de  cette 
colonie  ont  été  plus  fréquemment  négligés  et  mal 
administrés  que  ceux  d'aucune  autre  partie  des  dépen- 
dances françaises.  Dans  mon  opinion,  le  Canada 
semble  ne  pas  avoir  été  considéré  comme  un  pays 
qui,  par  la  fertilité  du  sol,  la  salubrité  du  climat  et 
le  territoire  étendu,  pouvait  être  la  paisible  résidence 
d'une  population  considérable  et  heureuse,  mais 
comme  un  poste  militaire,  en  guerre  continuelle, 
souffrant  fréquemment  de  la  famine,  sans  commerce, 
ou  avec  un  commerce  de  monopole  par  des  compagnies, 
la  propriété  publique  et  privée  souvent  mise  au  pillage, 
et  la  liberté  personnelle  chaque  jour  violée.  Chaque 
année,  on  voit  nos  gens  arrachés  de  leur  maison  et  de 
leur  famille  pour  aller  répandre  leur  sang,  et  porter  le 
meurtre  et  la  ruine  des  rives  des  grands  lacs,  du  Missis- 
sipi  et  de  l'Ohio,  à  celles  de  la  Nouvelle-Ecosse,  de  Terre- 
Neuve  et  de  la  baie  d'Hudson. 

«Telle  était  la  position  de  nos  pères;  voyez  le  chan- 
gement: George  III,  souverain  respecté  pour  ses  qualités 

4 


46  DÉBUTS   DE   PAPINEAU 

morales  et  son  attention  à  ses  devoir®,  son  amour  pour 
ses  sujets,  succède  à  Louis  XV,  prince  justement  mé- 
prisé pour  ses  débauches  et  son  peu  d'attention  aux 
besoins  du  peuple,  sa  prodigalité  insensée  pour  ses  fa- 
voris et  ses  maîtresses.  Depuis  cette  époque,  le  règne 
de  la  loi  a  succédé  à  celui  de  la  violence,  depuis  ce  jour, 
les  trésors,,  la  marine  et  les  armées  de  la  Grande-Bre- 
tagne ont  été  employés  pour  nous  procurer  une  pro- 
tection efficace  contre  tout  danger  extérieur;  depuis  ce 
jour  ses  meilleures  lois  sont  devenues  les  nôtres,  tandis 
que  notre  religion,  notre  propriété  et  les  lois  par  les- 
quelles elles  étaient  régies  nous  ont  été  conservées; 
bientôt  après,  les  privilèges  de  sa  libre  constitution 
nous  ont  été  accordés,  garants  infaillibles  de  notre  pros- 
périté intérieure,  si  elle  est  oibservée.  Maintenant  la 
tolérance  religieuse,  le  procès  par  jury,  la  plus  sage  des 
garanties  qui  ait  jamais  été  établie  pour  la  protection 
de  l'innocence,  la  protection  contre  l'emprisonnement 
arbitraire,  grâce  au  privilège  de  Vhabeas  corpus,  la  sécu- 
rité égale  garantie  par  la  loi  à  la  personne,  à  l'honneur 
et  aux  biens  des  citoyens,  le  droit  de  n'obéir  qu'aux  lois 
faites  par  nous  et  adoptées  par  nos  représentants,  tous 
ces  avantages  sont  devenus  pour  nous  un  droit  de  nais- 
sance, et  seront,  je  l'espère,  l'héritage  durable  de  notre 
postérité.  Pour  les  conserver,  sachons  agir  comme  des 
sujets  anglais  et  des  hommes  indépendants.  » 

Comment  expliquer  cet  éloge  de  nos  institutions  qui 
jure  tant  avec  les  critiques  amères  que  Papineau  en  fit 
plus    tard?  Remarquons    tout   d'abord    que    la  consti- 


DÉBUTS   DE   PAPINEAU  47 

tution  de  1791,  si  elle  eût  été  mise  en  œuvre  par  des 
hommes  décidés  à  en  respecter  l'esprit  plus  que  la  lettre, 
aurait  répondu  aux  aspirations  légitimes  du  pays.  Elle 
ne  comportait  point,  comme  nous  le  disions  plus  haut, 
la  responsabilité  ministérielle,  mais  même  privée  de  ce 
rouage  si  coïnmode,  il  lui  restait  encore  assez  d'élasticité 
pour  fournir  un  excellent  instrument  de  gouvernement. 
Ce  qui  constitue  l'essence  du  régime  parlementaire,  c'est 
le  vote  de  l'impôt  et  le  contrôle  entier  et  en  détail  de  la 
dépense  publique  laissés  aux  représentants  du  peuple, 
et  c'est,  en  somme,  ce  que  Papineau  et  ses  amis  reven- 
diquaient à  bon  droit.  Eut-il  l'espoir,  après  l'adminis- 
tration de  Prévost,  durant  laquelle  la  gin 'ire  contre  l'é- 
tranger avait  fait  cesser  les  querelles  à  l'intérieur,  <  t 
après  le  règne  de  Sherbrooke  et  de  Richmond  comparati- 
vement calme  et  ressemblant  à  une  trêve  où  on  aurait 
cherché  les  moyens  de  s'entendre;  eut-il  l'espoir  de  voir 
leur  successeur,  Jord  Dalhousie,  entrer  dans  la  voie  de  la 
conciliation?  Jugée  au  point  de  vue  de  cette  hypothèse,la 
déclaration  de  Papineau  détonne  moins  qu'on  pourrait 
le  croire,  avec  ses  déclarations  subséquentes.  Elle  est, 
en  outre,  tout  à  son  honneur  et  à  celui  de  ses  amis,  car 
elle  tend  à  faire  voir  qu'il  ne  fut,  durant  plusieurs  années, 
ni  un  intransigeant,  ni  un  adversaire  quand  même  du 
gouvernement.  Si  l'exaspération  se  saisit,  un  jour,  de 
son  esprit,  ce  fut  après  huit  années  d'hostilités  dirigées 
par  lord  Dalhousie  contre  les  nôtres,  avec  le  dessein 
évident  de  nous  écraser;  ce  fut  surtout  durant  l'admi- 
nistration de  lord  Aylmer  encore  plus  agressif  que  son 


48  DÉBUTS   DE   PAPINEAU 

prédécesseur,  encore  plus  déterminé  que  lui,  à  faire 
échec  à  l'Assemblée,  à  multiplier  les  provocations  avec 
toutes  les  circonstances  aggravantes  que  pouvait  lui 
suggérer  la  volonté  d'être  injuste  et  arbitraire. 

La  loi  du  talion,  qui  n'a  pas  sa  raison  d'être  en  poli- 
tique, parut  une  arme  légitime  à  ces  hommes  qui, 
persécutés  dans  leurs  aspirations  et  leur  passion  de  con- 
quérir toutes  les  libertés  du  sujet  britannique,  prirent 
à  ce  moment  le  nom  de  «  Patriotes  ».  Leur  vue  s'obnu- 
bile, sous  le  souffle  de  l'intolérance;  ils  perdent  le  sens 
exact  de  la  situation,  et  persuadés  qu'ils  n'ont  plus  rien 
de  juste  à  attendre  du  pouvoir  si  longtemps  sourd  à 
leurs  plaintes,  ils  refusent  un  jour  d'accepter  de  ses 
mains  une  ample  mesure  de  réparation.  1 

1  Les  patriotes  donnaient  le  sobriquet  de  Chouayens  aux  Canadiens 
qui  refusaient  de  suivre  Papineau.  Ce  qualificatif  de  Chouayens  avait  été 
fabriqué  du  temps  de  Montcalm  pour  désigner  certains  soldats  qui  pas- 
saient pour  avoir  manqué  de  bravoure  à  la  prise  d'Oswego  que  les  Fran- 
çais appelaient  Chouaguen  :  de  là  Chouayens.  Papineau  désignait  sous  le  nom 
d'oligarchie  le  parti  du  gouverneur  au-dessous  duquel  se  trouvaient  les  bureau- 
crates. Quant  aux  Conseillers  législatifs,  les  patriotes  ne  voulaient  voir  en  eux 
que  des  vieillards  malfaisants. 


CHAPITRE  CINQUIEME 


PREMIER  PROJET  D'UNION  DES  PROVINCES 


Avec  lord  Dalhousie,  nous  entrons  dans  la  crise  aiguë 
de  la  politique  canadienne.  Homme  distingué,  de  goût 
et  de  culture  intellectuels  plus  qu'ordinaires,  il  fonde 
la  «  Société  littéraire  et  historique  de  Québec.  »  C'est 
aussi  lui  qui  fait  élever,  à  la  mémoire  de  Wolfe  et 
Montcalm,  ce  monument,  symbole  apparent  d'une  pensée 
de  conciliation,  qui  fut  loin  d'inspirer  sa  conduite  à 
l'égard  de  la  majorité  de  la  province  l. 

Il  manquait  d'envergure  d'esprit,  ce  qui  lui  fit  subir 
l'influence  de  cette  camarilla  du  château  Saint-Louis  qui, 
sous  le  couvert  des  gouverneurs,  a  dominé  et  exploité, 
notre  province  durant  quarante  années.  Ryland,  secré- 
taire de  Craig,  fut  le  prototype  de  ces  hommes  néfastes, 
fanatiques  à  froid,  qui,  sous  prétexte  de  protéger  les 
intérêts  de  l'Angleterre,  s'ingénièrent  à  annihiler  les 
droits  des  Canadiens.  L'histoire  ne  saurait  même  recon- 
naître de  sincérité  dans  leur  attitude:  leur  mépris  pour 

l  Ce  monument  porte  l'inscription  remarquable  qui  suit,  due  â  la  plume 
du  Dr  Fisher. 

MORTEM,  VIRTUS,  COMMTTNEM, 

FAMAM,    HISTORIA, 

MONUMENTUM,   POSTERITAf» 

DEDIT. 


50  PREMIER   PROJET   D' UNION   DES   PROVINCES 

les  nôtres,  si  souvent  victimes  de  leur  outrecuidance, 
n'était  peut-être  pas  aussi  profond  qu'il  le  paraissait.  Ce 
que  la  coterie  ambitionnait  par-dessus  tout,  c'était  la 
conservation  du  pouvoir  dont  les  avantages  Répandaient 
sur  elle  en  cette  pluie  bienfaisante  d'honneurs  et  de 
profits  dont  elle  sut  tirer  partie  jusqu'aux  derniers  abus. 

Dès  la  première  session  du  parlement,  convoqué  par 
le  nouveau  gouverneur  (1820),  le  conflit  entre  le  Conseil 
et  l'Assemblée  éclata  avec  plus  de  fureur  que  jamais. 
Papineau  ayant  fait  voter  le  budget  article  par  article, 
pour  assurer  le  contrôle  complet  des  deniers  publics  par 
les  représentants  du  peuple,  la  Chambre  haute  le  rejeta 
en  affirmant  son  droit  de  participer  au  vote  des  subsides 
et  sa  résolution  de  repousser  toute  liste  civile  divisée 
par  chapitres.  C'était  une  espèce  de  leçon  faite  à  sa 
voisine  qui  prit  la  chose  très  mal  et  répliqua  que  «  le 
Conseil  ne  pouvait  lui  dicter  l,a  manière  de  voter  les 
subsides,  ce  qui  lui  appartenait  exclusivement  ».  Le 
malheur  voulut  que  lord  Dalhousie  se  rangeât  à  l'avis 
du  Conseil,  au  lieu  de  proposer  un  compromis  qui  aurait 
mis  fin  au  dead  lock,  à  une  situation  sans  issue  apparenté, 

Dalhousie  voyait  sans  doute  ce  conflit  avec  une  cer- 
taine satisfaction.  Une  dépêche  de  lord  Bathurst, 
secrétaire  des  colonies,  tendrait  à  le  faire  croire.  Les 
instructions  de  ce  ministre  au  nouveau  gouverneur 
prennent,  à  une  lecture  réfléchie,  la  couleur  d'une 
odieuse  machination  montée  pour  provoquer  un  boule- 
versement dans  les  deux  chambres,  lequel,  serait  repré- 
senté comme  une  preuve  que  tout  gouvernement  était 


PREMIER  PROJET  D'UNION  DES  PROVINCES  51 

impossible  dans  la  province.  Pour  sortir  de  l'impasse, 
on  imposerait  l'union  du  Haut  et  du  Bas-Canada  comme 
moyen  suprême  de  rétablir  l'ordre.  On  ne  pouvait  pas 
être  plus  machiavélique. 

La  lutte  entre  le  Conseil  et  l'Assemblée  n'était  pas  la 
seule  cause  d'irritation.  Tous  les  abus  que  l'arbitraire 
peut  engendrer  se  multipliaient  alors,  de  la  façon  la  plus 
irritante.  On  vivait  sous  le  règne  du  favoritisme  le 
plus  éhonté.  Ici,  c'était  un  ami  du  pouvoir,  conseiller 
législatif  et  juge  à  la  fois;  là,  on  voyait  un  traducteur 
du  parlement  sur  le  siège  des  juges;  un  lieutenant-gou- 
verneur avec  de  forts  appointements, vivant  hors  du  pays 
sans  remplir  les  fonctions  de  sa  charge;  ailleurs  un  juge 
payé  par  l'Etat  se  faisant  remettre  des  honoraires  par 
les  plaideurs.  Il  y  avait  tels  de  ces  abus  si  criants 
que  Dalhousie,  malgré  sa  partialité,  promit  de  les 
faire  disparaître.  Pendant  qu'il  en  demandait  le 
redressement,  Papineau  et  ses  amis  apnrirent  avec 
stupeur  et  indignation  qu'on  se  préparait  à  Londres 
à  nous  porter  le  coup  fatal  que  les  dépêches  de  lord 
Bathurst,  dont  il  a  été  question  plus  haut,  auraient  pu 
faire  pressentir. 

La  Chambre  des  communes  venait  d'être  saisie  d'un 
projet  de  loi  à  l'effet  de  réunir  en  une  seule  province  le 
Haut  et  le  Bas-Canada.  Proscription  de  l'usage  de  la 
langue  française  à  la  législature;  prépondérance  énorme 
accordée  à  la  représentation  de  l'élément  anglais,  tels 
étaient  les  autres  dispositifs  du  projet  de  loi  qui  aurait 
franchi  toutes  ses  étapes  au  palais  de  Westminster,  sans 
l'intervention  de  MM.  Mackintosh,  Labouchère  et  Hume, 


52  PREMIER  PROJET   D'UNION   DES   PROVINCES 

amis  de  notre  cause,  qui  protestèrent  avec  indignation 
contre  la  mesure  soumise  à  la  chambre  à  notre  insu.  Ils 
firent  honte  à  ses  auteurs,  en  montrant  que  rien  ne  pou- 
vait justifier  un  tel  attentat  à  la  liberté  de  sujets  du  roi 
qui,  à  deux  reprises,  auraient-ils  pu  ajouter,  avaient  con- 
servé le  Canada  à  l'Angleterre.  La  majorité  se  rangea  à 
l'opinion  de  nos  avocats  pour  demander  au  gouverne- 
ment de  surseoir  à  l'exécution  de  notre  arrêt  de  mort, 
jusqu'à  la  session  suivante  et  de  prévenir  les  intéressés. 

Il  fallait  agir  d'urgence  pour  conjurer  le  danger 
imminent  qui  nous  menaçait.  Tout  de  suite,  à  Québec,  à 
Montréal  et  aux  Trois-Rivières,  il  se  forme,  sur  l'ordre 
de  Papineau,  des  comités  chargés  de  faire  signer  une 
pétition  priant  le  parlement  de  ne  pas  donner  suite  au 
projet  d'union;  en  quelques  semaines  on  recueille 
soixante  mille  signatures.  Entre  temps,  la  province 
se  demande  quel  est  l'homme  le  plus  digne  de  les  porter 
au  pied  du  trône?  Une  réponse  unanime  jaillit  de  tous 
les  cœurs:  Papineau.  Il  résiste  à  la  supplique  générale 
pendant  quelque  temps,  mais  son  grand  esprit  public  lui 
fait  sentir  qu'il  ne  peut  se  dérober  à  ce  devoir  que  lui 
impose  sa  situation  de  chef  du  parti  libéral. 

A  cette  date  (1822)  Papineau  est  arrivé  au  point,  cul- 
minant de  sa  puissance;  son  autorité  acceptée  par  toutes 
les  classes  de  la  société  s'impose  sans  conteste.  Non 
seulement  le  peuple  l'acclame,  mais  le  clergé,  Mgr 
Plessis  en  tête,  le  proclame  l'homme  nécessaire.  M. 
Charles  de  Saint-Ours,  un  des  seigneurs  les  plus  impor- 
tants, héritier  d'un    grand   nom   et  dont   les   ancêtres 


PREMIER  PROJET   D.' UNION   DES  PROVINCES  53 

s'étaient  distingués  sur  les  champs  de  bataille,  lui  écrit: 
«  Les  Canadiens  doivent  faire  tout  en  leur  pouvoir  pour 
parer  le  coup  dont  le  pays  est  menacé,  et  il  faut  espérer 
qu'ils  réussiront  malgré  les  intrigues  de  nos  enne- 
mis... J'ai  vu  avec  la  plus  grande  satisfaction  que 
tout  le  monde  avait  jeté  les  yeux  sur  vous  pour  vous 
prier  de  porter  nos  pétitions  en  Angleterre;  je  ne 
connais  personne  plus  capable  ni  plus  digne  que  vous 
de  se  charger  de  cette  honorable  mission  ».  De  sou 
côté,  M.  Joseph  Deniers,  prêtre  du  séminaire  de  Québec, 
un  des  ecclésiastiques  les  plus  influents  du  temps,  lui  dit 
aussi  pour  le  décider  à  se  rendre  en  Angleterre:  «  Per- 
mettez-moi de  vous  presser  et  de  vous  conjurer  de  ne 
pas  abandonner  notre  pauvre  pays,  avant  que  nous 
soyons  sortis  avec  avantage  de  la  lutte  terrible  où  nous 
nous  trouvons  engagés.  Je  sais  que  c'est  un  grand 
sacrifice  de  votre  part,  mais  je  sais  en  même  temps  que 
vous  y  êtes  habitué  depuis  longtemps.  »  De  pareilles 
supplications  lui  arrivaient  en  foule  de  tous  les  points 
du  pays.  Il  y  avait  à  ce  moment-là  à  Saint-Charles  (ri- 
vière Richelieu)  un  homme  fort  riche  pour  l'époque,  d'une 
haute  intelligence,  d'une  grande  influence  dans  toute  la 
région  de  Sorel  à  Montréal  et  à  Saint-Hyacinthe:  c'était 
M.  Debartzch,  beau-frère  de  M.  de  Saint-Ours  et  père  de 
quatre  jeunes  filles  accomplies,  renommées  par  leur 
beauté  et  leur  esprit,  et  qui  devinrent  plus  tard  Mes- 
dames Kierzkowska,  de  Eottermund,  Drummond  et 
Monk.  Il  écrivait  à  Papineau  :  "  Je  ne  devrais  pas  vous 
solliciter  de  nouveau;  quand  je  réfléchis  à  vos  talents  et  à 


54  PREMIER  PROJET   D'UNION  DES   PROVINCES 

votre  patriotisme,je  suis  entraîné  à  le  faire  malgré  moi  ». 
Papineau  trouvait  aussi  des  alliés  parmi  les  Anglais 
dont  plusieurs  des  plus  marquants  faisaient  cause 
commune  avec  nous,  tels  que  James  Cuthbert,  de  Ber- 
thier,  membre  du  Conseil  et  propriétaire  d'une  seigneurie 
importante,  Leslie,  et  John  Neilson,  rédacteur  de  la 
Gazette  de  Québec.  Ce  dernier  fut  aussi  choisi  comme 
délégué  à  Londres.  Depuis  longtemps  l'injustice  fla- 
grante de  l'oligarchie  qui  sévissait  dans  la  province  avait 
indigné  Neilson  et  en  toutes  occasions,  au  parlement  com- 
me dans  les  assemblées  publiques,  il  prêtait  main  forte 
aux  Canadiens.  Son  jugement  sûr,  son  esprit  pondéré 
le  portait  à  donner  de  sages  conseils  aux  patriotes  et 
à  modérer  les  emportements  des  plus  violents.  Le 
projet  d'union  de  1822  lui  apparut  comme  un  péril, 
et  il  s'employa  autant  que  Papineau  à  le  conjurer. 
«  Le  pays,  écrivait-il  (12  décembre  1822),  ne  veut  pas 
se  soumettre  aux  injustices  qu'ont  projetées  contre 
nous  une  poignée  d'intrigants  qui  visent  à  sacrifier,  à 
leur  ambition  sans  bornes,  le  bonheur  des  Canadiens. 
Ces  hommes  que  le  hasard  a  faits  si  grands  dans  ce  pays, 
qui  seraient  demeurés  si  obscurs  ailleurs,  que  ne  jouis- 
sent-ils en  paix  des  privilèges  sans  nombre  dont  ils 
sont  en  possession,  sans  entreprendre  de  dépouiller  les 
habitants  de  notre  province  de  leurs  droits?  Animés 
par  les  préjugés  les  plus  injustes  contre  les  institutions 
qui  nous  sont  les  plus  chères,  nourrissant  un  aussi 
grand  mépris  que  celui  qu'ils  affichent  contre  tout  ce 
qui  est  particulier  aux  mœurs  et  aux  usages  du  Canada, 


PREMIER  PROJET   D'UNION  DES   PROVINCES 


55 


ils  abusent  certainement  du  pouvoir  au  point  de  ha- 
sarder la  tranquillité  du  pays.  »  On  voit  «de  reste  par 
ses  paroles  que  les  excès  et  l'insolence  de  la  bureau- 
cratie avaient  indigné  Neilson  autant  que  Papineau  et 
ses  amis.  Mais  quelle  était  cette  poignée  d'intrigants 
auxquels  Neilson  fait  allusion?  C'étaient  les  marchands 
•de  Montréal  et  de  Québec  unis  aux  bureaucrates  qui 
avaient  suggéré  à  M.  Ellice,  propriétaire  de  la  seigneurie 
de  Beauharnois,  et  personnage  fort  écouté  à  Londres,  de 
pousser  les  ministres  à  réunir  les  deux  provinces  cana- 
diennes en  une  seule  dans  le  but  avoué  d'anéantir  l'in- 
fluence française. 

Papineau  et  Neilson  s'embarquent  à  New-York  pour 
Liverpool  au  mois  de  janvier  1822.  Le  25  février,  des- 
cendus au  n°  28,  Norfolk  St,  Strand,  ils  donnent  avis  de 
leur  arrivée  au  ministre  des  colonies,  lord  Bathurst,  en 
lui  demandant  une  audience  pour  lui  remettre  la  protes- 
tation des  Canadiens  contre  l'Union  et  aussi  une  requête 
de  six  mille  freeholders  du  Haut-Canada  opposés,  eux 
aussi,  à  ce  projet. 

Papineau  produisit  l'impression  la  plus  favorable  à 
Londres.  Sa  haute  intelligence,  ses  manières  aisées,  sa 
belle  prestance  lui  valurent  le  meilleur  accueil  dans  le 
monde  politique.  «  Est-ce  bien  la,  semblait-on  se  dire, 
un  de  ces  hommes  qu'on  nous  représente  comme  si 
ignorants,  tenant  plus,  par  leurs  usages,  des  Indiens  que 
des  Français?  » 

Une  connaissance  plus  étendue  du  Canada  aurait  fait 
voir  aux  esprits  dirigeants  de  la  métropole  qu'il  y  avait,à 
Québec  et  à  Montréal,  dans  tout  centre  un  peu  consi- 


56  PREMIER  PROJET  D'UNION  DES  PROVINCES 

dérable  de  la  province,des  hommes  d'élite,d'une  politesse 
exquise,  qui  n'auraient  pas  été  déplacés  dans  un  salon 
distingué  de  Londres  ou  de  Paris.  Une  grande  dis- 
tinction et  l'urbanité  d'autrefois  étaient  la  caractéris- 
tique des  anciens  Canadiens,  et  ces  qualités  n'étaient  pas 
l'apanage  seulement  des  seigneurs  et  des  hommes 
instruits,  mais  aussi  du  clergé  et  même  des  habitants. 
C'était  cette  aménité  de  manières  qui  faisait  dire  à 
Andrew  Stuart  que  «  les  Canadiens  étaient  un  peuple 
de  gentilshommes.  » 

A  l'arrivée  de  Papineau  et  de  Neilson,  la  conspiration 
montée  contre  les  Canadiens  se  découvrit  à  leurs  yeux 
dans  toute  sa  malice;  le  péril  n'avait  pas  été  exagéré; 
au  contraire,  car  il  fut  constaté  qu'à  la  suggestion  d'El- 
lice,  le  ministère  s'était  décidé  à  pousser  le  bill  d'union 
sans  bruit,  à  marche  forcée,  à  travers  toutes  ses  étapes. 
Un  curieux  incident  avait  fait  éventer  la  mèche.  IL  se 
trouvait  alors  à  Londres  un  ennemi  personnel  d'Ellice,un 
nommé  Parker,  brouillé  avec  lui  sur  une  question  d'af- 
faires. Parker,  connaissant  le  plan  d'Ellice  et  voulant 
par  vengeance  le  contrecarrer,  se  hâta  de  prévenir  du 
complot  sir  James  Mackintosh,  MM.  Hume  et  Burdett,  et 
ceux-ci  s'empressèrent  de  faire  sentir  l'infamie  qu'il  y 
aurait  à  changer  la  constitution  du  Canada,  pour  punir 
les  Canadiens  de  fautes  qu'on  leur  imputait  sans  leur 
donner  l'occasion  de  se  défendre. 

No»  délégués  avaient  trouvé,  à  Londres,  une  pétition 
adressée  au  Parlement,  par  les  partisans  de  l'union,  des 
marchands  de  Montréal  et  de  Québec,  dans  laquelle  les 
Canadiens  étaient  peints  sous  les  traits  les  plus  odieux. 


PREMIER  PROJET  D'UNION  DES  PROVINCES  57 

Ce  fut  une  tâche  facile  pour  nos  délégués  de  confondre 
nos  calomniateurs,  et  les  ministres  s'engagèrent  à  en- 
terrer le  projet  de  loi,  destiné  dans  l'esprit  et  l'espé- 
rance de  ses  auteurs,  à  consolider  et  à  perpétuer  leur 
domination.  Il  n'est  pas  hors  de  propos  de  citer  quelques 
extraits  de  cette  triste  composition.  On  ise  demandera, 
après  les  avoir  lus,  quelle  audace,  quelle  passion  devait 
posséder  les  individus  capables  de  fonder  leur  projet 
d'asservissement  de  tout  un  peuple  sur  des  motifs  aussi 
futiles  ? 

«  La  source  du  mal  dont  on  se  plaint  se  trouve  dans  la 
composition  de  la  Chambre.  De  là,  les  difficultés  sans 
cesse  renaissantes  entre  les  différentes  branches  de  la 
Législature.  De  là  vient  que  les  efforts  faits  par  le  gou- 
vernement pour  améliorer  la  condition  du  pays  sont  pa- 
ralysés. La  même  cause  prévient  l'augmentation  de  la 
population  anglaise,  gêne  les  entreprises  commerciales 
et  le  pays  reste  stagnant  avec  tout  ce  qui  le  caractérisait 
avant  la  conquête;  il  demeure  français  à  tous  égards. 
Doit-il  rester  à  jamais  ainsi  sous  un  gouvernement 
britannique  tolérant?  L'adoption  ou  le  rejet  de 
l;Union  en  décidera. .  .Les  droits  politiques  excessifs 
concédés  à  cette  population,. . .  le  sentiment  qu'elle  a  de 
sa  force  croissante,  ont  fait  naître  dans  les  cerveaux 
l'idée  d'une  nation  séparée:  la  nation  canadienne.  Qu'on 
mette  fin  à  un  système  de  gouvernement  qui,  en  dernière 
analyse,  expose  la  Grande-Bretagne  à  la  mortification  et 
à  la  honte  d'avoir  à  grands  frais  préparé  l'indépendance 
•d'une  colonie  anglaise,  pour  qu'elle  devienne  l'alliée 
d'une  nation  étrangère  et  la  persécutrice  des  sujets 
anglais. 


58  PREMIER  PROJET   D'UNION   DES  PROVINCES 

«  Si  on  ne  change  pas  le  régime  actuel,  les  habitants  du 
Haut-Canada  se  rapprocheront  de  leurs  voisins  améri- 
cains; ceux-ci  chercheront  à  diminuer  les  inconvénients 
résultant  de  leur  séparation  artificielle  d'avec  le  Bas- 
Canada  par  des  relations  plus  intimes  et  conduisant 
inévitablement  à  l'union  avec  les  Etats  avoisinants. 
Sans  l'union  des  provinces,  le  tort  que  causent  au  pays 
son  caractère  et  ses  principes  français. .  .s'aggravera  en- 
core des  conséquences  d'un  acte  de  libéralité  de  la  part 
•de  la  mère-patrie.  Le  système  colonial  récemment  adopté 
permet  de  nouer  des  relations  directes  entre  le  Bas-Ca- 
nada et  la  France.  L'effet  en  sera  de  fortifier  des  sen- 
timents et  des  préjugés  que  soixante  années  de  relations 
interdites  n'ont  pu  entamer,  et  de  rendre  plus  profonde 
la  désunion  qui  sépare  les  sujets  de  Sa  Majesté  dans  le 
Bas^anada. 

«  Une  générosité  sans  limites  a  accordé  aux  vaincus 
leurs  lois  et  leur  religion,  la  participation  au  gouver- 
nement et  aux  droits  de  sujets  britanniques...  mais 
tout  cela  n'a  pu  les  faire  dévier  des  principes,  du  lan- 
gage, des  mœurs  et  des  coutumes  qui  font  d'eux  un 
peuple  étranger...  Pendant  quelque  temps  après 
l'adoption  de  la  constitution  actuelle,  la  population 
canadienne-française,  peu  capable  d'exercer  les  pouvoirs 
politiques  qu'on  lui  avait  conférés  et  ayant  un  reste  de 
déférence  pour  ses  co-sujets  anglais,  usa  avec  modé- 
ration de  ses  avantages.  Mais  ces  dispositions  firent 
bientôt  place  à  des  préjugés  anti-britanniques  invétérés, 
et  les  Anglais, — à  l'exception  d'un  petit  nombre  élus 
pour  l'apparence  plutôt  que  par  égard  pour  leurs  talents, 


PREMIER  PROJET   D'UNION   DES  PROVINCES  59 

—  furent  exclus  de  la  Chambre.  Pendant  bien  des 
années,  un  quart  des  représentants  fut  anglais.  Au- 
jourd'hui sur  cinquante  députés,  dix  seulement  sont  de 
cette  nationalité. . .  Preuve  de  l'esprit  qui  anime  ce 
corps...  aucun  homme  d'origine  britannique  n'en  a 
jamais  été  élu  président.  » 

Après  avoir  cité  ces  extraits  de  la  pétition  des  unio- 
nistes, Papineau  s'écrie:  «  N'est-ce  pas  là  l'accent  de  la 
rage?  Sont-ce  là  les  sentiments  de  frères  d'armes  avec 
qui  nous  venons  de  repousser  de  communs  dangers? 
(pendant  la  guerre  de  1812-13).  Et  les  membres  de 
l'administration  vont-ils  refuser  de  signer  la  pétition 
contre  l'union?  Je  les  vois  avec  leur  aveuglement  ordi- 
naire au  moment  où  retentit,  d'un  bout  à  l'autre  de  la 
province,  un  cri  d'indignation  contre  cette  violence 
indigne,  s'isoler  et  séparer  leurs  intérêts  de  ceux  du  pays 
qu'ils  devraient  gouverner  et  non  outrager.  » 

Le  hasard  fit  rencontrer  Ellice  et  Papineau  chez  M. 
Burdett.  Le  seigneur  de  Beauharnois  ayant  demandé 
à  son  adversaire  politique  si  les  ministres  lui  avaient 
promis  de  renoncer  à  leur  projet,  Papineau  répondit 
dans  l'affirmative.  Sur  ce,  Ellice  entrant  dans  une 
violente  colère,  déclara  que  puisqu'ils  manquaient  à  la 
parole  qu'ils  lui  avaient  donnée,  il  les  dénoncerait. 
En  dépit  des  protestations  d'Ellice,  le  projet  d'union 
fut  bien  et  dûment  enterré  (en  1823)  dans  les  cartons  de 
Downing  street,  d'où  on  le  sortira  dix-huit  ans  plus  tard. 
Ellice  et  les  marchands  anglais  de  Montréal  et  de  Québec 
devaient  finir  par  l'emporter,  et  trouver  ainsi  leur 
triomphe  bien  près  de  leur  défaite. 


CHAPITRE   SIXIEME 


LORD   DALHOUSIE   ET   PAPINEAU 


Papineau,  rentré  au  pays  au  mois  de  novembre  1823, 
s'empresse  d'écrire  à  Neilson,  revenu  avant  lui  pour 
affaire  urgente.  A  son  arrivée,  Neilson  s'est  trouvé 
en  butte  à  de  mesquines  persécutions  de  la  part 
de  lord  Dalhousie  qui  lui  a  enlevé  le  patronage  du 
gouvernement:  «  Avec  quel  chagrin,  lui  écrit  son  ami, 
j'apprends  à  mon  retour  que  notre  administration, 
toujours  malhonnête,  au  lieu  de  voir  combien  un 
aussi  honnête  homme  que  vous  serait  capable  de  la 
servir,  si  elle  avait  des  vues  droites,  vous  persécute.  Le 
premier  aventurier  venu  qui  voudra  aujourd'hui 
flatter  un  homme  aussi  incapable  que  le  gouverneur, 
aussi  vain  que  le  juge  en  chef  (Sewell),  aussi  ennemi 
des  bienséances  que  Rich\irdson  (conseiller  législatif 
qui  avait  insulté  les  Canadiens)  et  quelques  autres 
de  cette  trempe,  sera  plutôt  accueilli  par  eux  comme  l'a 
été  Henry  et  vingt  autres  fripons,  que  ne  le  sera  l'homme 
le  plus  intègre,  du  plus  grand  talent  et  de  la  plus  grande 
influence,  qui  ne  voudra  pas  applaudir  à  leurs  odieuses 
usurpations.  »  C'est  dans  l'état  d'âme  que  ces  phrases 
rageuses  nous  révèlent  que  Papineau  s'élance  de  nou- 
veau à  l'assaut  des  abus  déjà  tant  de  fois  attaqués,  mais 
qui  demeurent  parce  qu'ils  profitent  à  tant  d'individus. 


62  LORD    DALHOUSIE    ET    PAPINEAU 

On  aurait  dit  que  l'administration  allait  au  devant  des. 
désirs  de  Papineau  pour  lui  fournir  de  nouvelles  raisons 
de  l'attaquer  et  de  justifier  ses  critiques  passées.  A 
maintes  reprises  ne  s'était-il  pas  élevé  contre  le  danger 
qu'offraient  le  manque  de  contrôle  de  la  dépense  et 
l'absence  de  responsabilité  des  fonctionnaires  publics? 
C'est  à  la  suite  et  sous  le  coup  de  ces  avertissements 
que  lord  Dalhousie  se  voyait  forcé  d'avouer  à  la 
Chambre  que  le  receveur  général,  Caldwell,  personnage 
dont  le  faste  était  un  grand  scandale,  avait  employé 
£96,000  des  deniers  publics  à  son  usage  personnel. 
Prenant  ce  déficit  énorme  comme  motif  de  son  attaque, 
Papineau  adresse,  en  pleine  Chambre,  au  gouverneur  une 
mercuriale  qui,  au  dire  de  l'historien  Bibaud,  rappelait 
par  sa  violence,  bien  naturelle  en  l'espèce,  les  philip- 
piques  de  Démosthène  et  les  catilinaires  de  Cieéron. 

Les  violences  de  langage  ne  sont  pas  des  arguments, 
mais  la  conduite  de  l'Exécutif  ne  semblait-elle  pas  en 
cette  circonstance  un  défi  jeté  à  l'honnêteté  et  à  l'opinion 
publiques,  car  il  laissait  en  liberté  ce  fonctionnaire  infi- 
dèle, coupable  d'un  détournement,  passible  de  la  prison. 
C'était  une  insulte  au  peuple  audacieusement  volé,  et  un 
outrage  à  la  morale,  une  concussion  rappelant  celles  de 
Bigot,  qui  lui  au  moins  avait  été  cité  en  justice  par  le 
gouvernement  pourtant  peu  scrupuleux  de  Louis  XV. 
A  maintes  reprises  l'Assemblée  s'était  élevée  contre  la 
négligence  incroyable  de  l'Exécutif,  qui  avait  refusé 
d'exiger  de  Caldwell  les  cautionnements  ordinaires 
fournis  par  les  fonctionnaires  chargés  de  grandes  res- 


LORD    DALHOUSIE    ET    PAPINEATJ  63 

portabilités  financières.  Et  croirait-on  que  son  suc- 
cesseur fut  nommé,  lui  aussi,  sans  avoir  à  donner  des 
gages  de  sa  bonne  administration! 

La  dénonciation  violente  de  Papineau  exigeait  une 
sanction  conforme  aux  principes  énoncés  dans  son 
discours,  et  celle-ci  se  trouva  dans  un^appel  à  la  Chambre 
de  refuser  les  subsides. Vallières,qui  s'était  vers  ce  temps 
rapproché  du  gouverneur,  combattit  cette  proposition  et 
réussit  à  l'emporter  sur  son  émule  en  éloquence.  Une  ri- 
valité commence  dès  lors  à  poindre  entre  ces  deux 
hommes  que  l'on  trouvera  désormais  en  antagonisme. 
Le  bill  des  subsides  envoyé  au  Conseil  n'en  fut  pas  moins 
repoussé  par  ce  corps,  parce  qu'il  réduisait  la  somme 
totale  des  salaires  de  vingt-cinq  pour  cent.  C'était  une 
nouvelle  faute  au  compte  de  la  Chambre  haute. 

L'éternelle  question  des  finances  se  tient  durant  le 
règne  de  Dalhousie  au  premier  plan  des  préoccupations 
des  Canadiens.  Appels  sur  appels  se  font  entendre  à 
Londres  à  ce  sujet,  mais  toujours  on  donne  tort  à  Pa- 
pineau, qui  enrage  de  se  faire  dire  par  le  secrétaire  des 
colonies:  «Les  prétentions  de  la  Chambre  d'assemblée 
sont  déraisonnables  ;  c'est  ainsi  qu'il  faut  les  appeler,  car 
elles  sont  contraires  à  la  loi.  L'Assemblée  a  manqué  au 
principe  du  droit  constitutionnel  en  refusant  de  voter 
une  partie  quelconque  du  revenu  considérable  dont 
elle  a  le  contrôle,  à  moins  que  le  revenu  permanent  de  la 
couronne  ne  lui  fût  cédé.  »  Cette  mercuriale  dépassait 
son  but  et  Downing  street  exagérait  les  fautes  de  la 
Chambre.  Une  constitution  non  écrite  est  un  instrument 


64  LORD    DALHOUSIB    ET    PAPINEAU 

de  gouvernement  fort  élastique  qu'un  homme  habile 
peut  plier  aux  exigences  de  la  situation.  A  l'époque 
dont  il  est  question,  la  Nouvelle-Ecosse  réglait  ses  dé- 
penses comme  elle  l'entendait  en  dehors  de  toute  inter- 
vention de  l'Exécutifl  Papineau,  écrivant  à  sir  James 
Mackintosh,  lui  rapporte  que  dans  une  entrevue  avec 
lord  Dalhousie,  il  lui  fit  cette  observation  :  «  Lorsque 
vous  étiez  gouverneur  de  la  Nouvelle-Ecosse,  pourquoi 
permettiez-vous  à  la  Chambre  de  voter  le  budget  item 
par  item,ce  que  vous  nous  refusez  ici?  »  et  lord  Dalhousie 
de  répondre:  «  J'étais  à  la  veille  de  changer  ce  système 
lorsque  je  fus  appelé  à  Québec  ».  Pitoyable  faux-fuyant 
que  cette  explication  du  gouverneur  et  qui  montre  bien 
qu'il  ne  s'agissait  pas  d'appliquer  un  principe,  mais 
uniquement  de  conserver  l'autorité  entre  les  mains  de 
la  coterie  qui  en  abusait  depuis  si  longtemps. 

Ce  que  l'Assemblée  voulait  atteindre  par  le  contrôle 
des  subsides,  c'était  les  abus  qui  régnaient  du  haut  en 
bas  de  l'échelle  gouvernementale;  le  cumul  des  emplois 
et  les  sinécures  comme  celle  du  lieutenant-gouverneur 
de  Gaspé,  dont  le  titulaire  était  hors  du  pays. 

C'est  ainsi  que  l'on  voyait  au  Conseil  exécutif,  composé 
de  dix  membres,  sept  conseillers  législatifs,  le  procureur 
générai,  trois  greffiers  du  Conseil  législatif.  Le  pré- 
sident de  ee  corps,  Jonathan  Sewell,  portait  aussi  l'her- 
mine de  juge  et  chef  et  de  président  de  la  Cour  d'appel. 
Au  sein  de  cette  assemblée  se  prélassent  aussi  une  foule 
de  sinécuristes  parmi  lesquels  figurent  deux  lieutenants- 
gouverneurs,  dont  les  administrés  n'avaient  jamais  vu  la 


LORD    DALHOUSIE    ET    PAPINEAU  65 

figure.  Des  conseillers  exécutifs,  un  seul  était  né 
dans  le  Bas-Canada,  les  autres  appartenaient  par 
leur  origine  aux  provinces  voisines. 

Nulle  responsabilité  ne  s'attache  aux  actes  des  con- 
seillers exécutifs  dans  la  colonie,  car  leurs  instructions 
viennent  du  roi.  Ce  corps  permanent  est  de  fait  l'auto- 
rité, car  il  possède  le  contrôle  déguisé  mais  absolu  des 
finances.  A  l'arrivée  de  chaque  nouveau  gouverneur, 
celui-ci  tomibe  naturellement  entre  les  mains  de  ces 
hommes  néfastes,  qui  l'influencent,  l'endoctrinent  pour 
en  faire  leur  instrument.  Prévenus  contre  les  Ca- 
nadiens, pleins  de  morgue,  ils  ne  cessent  d'accabler  de 
leur  dédain  des  gens  qui  leur  sont  supérieurs,  par  l'intel- 
ligence et  souvent  par  la  naissance. 

Les  conseillers  législatifs  emboîtent  le  pas  au  con- 
seillers exécutifs  et  se  rendent  complices  de  leur  œuvre 
funeste.  C'est  ainsi  que  pour  complaire  à  l'Exécutif,  le 
Conseil  en  vint  un  jour  à  proclamer  l'hérésie  constitu- 
tionnelle que  l'on  va  lire: 

«  Le  Conseil  déclare  que  l'énoncé  de  principe  suivant 
de  l'Assemblée  législative,  à  savoir:  Que  cette  Chambre 
entend  tenir  personnellement  responsable  le  Receveur  général 
de  8a  Majesté  et  toutes  autres  personnes  <1e  cette  province, 
pour  tous  tes  deniers  prélevés  légalement  et  dépensés  par  eu.r, 
en  vertu  d'un  ordre  quelconque,  à  moins  que  ces  dépenses 
n'aient  été  autorisées  par  un  dispositif  spécial  de  la  loi, 
constitue,  de  la  part  de  l'Assemblée,  une  tentative 
d'ériger  sa  volonté  isolée  au-dessus  de  la  loi,  en  donnant 
des  ordres  à  un  fonctionnaire  qui,  d'après  la  constitu- 


66  LORD    DALHOUSIE    ET    PAPINEAU 

tution,  est  tenu  d'agir  selon  les  instructions  de  l'Exécutif 
et  non  d'après  celles  de  l'une  ou  l'autre  branche  de  la 
Législature.  » 

On  eut  un  instant  l'espoir  que  l'on  était  arrivé  à  une 
entente  sur  ce  brûlant  sujet  des  finances. 

En  1825,  lord  Dalhousie  étant  en  Angleterre,  sir 
Francis  Burton,  lieutenant-gouverneur,  soumit  à  la 
Chambre  un  budget  donnant  la  dépense  non  en  bloc  mais 
article  par  article,  tel  qu'elle  le  désirait;  elle  s'empressa 
de  le  voter,  aux  applaudissements  de  tout  le  pays. 
«  Enfin,  disait-on,  voilà  cette  affaire,  cause  de  tant  de 
désagréments  et  de  colères,  disparue  de  la  scène  poli- 
tique! Il  sera    maintenant    possible    de  s'occuper    des 

réformes  et  des  mesures  si  nécessaires  à  l'avancement 

* 

de  la  province.  » 

Cette  satisfaction  fut  de  courte  durée;  on  avait 
compté  sans  le  mauvais  vouloir  du  bureau  colonial,  et 
lord  Dalhousie,  à  son  retour  de  Londres,  déclara,  à  la 
session  de  1826,  que  sir  Francis  Burton  avait  excédé  ses 
pouvoirs  en  se  rendant  au  désir  de  l'Assemblée  et  qu'il 
fallait  revenir  au  budget  que  la  Chambre  avait  si  sou- 
vent refusé  d'accepter.  Retirer  une  concession,  même 
lorsqu'elle  a  été  faite  par  erreur,  est  un  acte  de  mauvaise 
politique,  dangereux  et  plein  de  provocation.  Dans 
l'espèce  on  aurait  été  bien  empêché  de  signaler  un 
seul  abus  comme  conséquence  du  budget  de  1825.  Reve- 
nir à  l'ancien  système,  c'était  jeter  un  défi  à  la  Chambre 
dont  l'irritation  se  traduisit  par  un  nouveau  refus  de 
se  conformer  au  désir  du  gouverneur  sur  le  mode  de 
voter  l'argent  nécessaire  aux  fins  de  l'administration. 


LORD    DALHOUSIE    ET    PAPINEAU  67 

A  la  session  de  1827  (novembre),  le  parti  national  se 
présenta  en  Chambre  plus  fort  que  jamais;  les  élections 
générales  du  mois  de  juillet  précédent  avaient  aug- 
menté le  nombre  des  adhérents  de  Papineau.  Celui-ci 
s'était  posé  devant  le  peuple  en  adversaire  direct  de 
lord  Dalhousie,.  et  la  lutte  entre  ces  deux  hommes  prit 
les  allures  d'une  guerre  personnelle.  Aussi,  lorsque  la 
Chambre  eût  élu  Papineau  à  la  présidence,  le  gouverneur 
refusa  d'agréer  ce  choix.  Les  députés  ne  voulurent  pas 
revenir  sur  l'élection  et  le  gouverneur  prit  le  parti  de  pro- 
roger le  Parlement  en  faisant  une  harangue  remplie  de 
reproches  amers  à  l'adresse  de  l'Assemblée  :  «  Je  suis 
venu,  dit-il,  mettre  fin  à  cette  session,  convaincu  que  je 
suis  par  vos  procédés,  qu'il  n'y  a  plus  lieu  d'en 
attendre  rien  d'avantageux  pour  les  intérêts  publics . . . 
Il  m'est  bien  pénible,  messieurs  de  la  Chambre  d'as- 
semblée, de  ne  pouvoir  vous  exprimer  mes  sentiments 
en  termes  d'approbation  et  de  remerciement. . .  J'ai  vu 
sept  années  s'écouler  sans  un  règlement  définitif  des 
comptes  publics;  j'ai  vu  mettre  de  côté  les  projets  de  lois 
du  gouvernement  nécessaires  à  la  province. . .  les  formes 
parlementaires  entièrement  négligées,  et  dans  cette 
session,  un  empiétement  sur  l'autorité  executive,  de  la 
part  de  la  Chambre,  dont  le  domaine  est  la  législation, 
le  seul  qui  soit  votre  partage  dans  la  constitution  du 
pays.  » 

Papineau  bondit  sous  ces  reproches  qui  prennent  à 
ses  yeux  les  proportions  d'outrages  à  l'adresse  du  pays, 
atteint  dans  la  personne  de  ses  représentants.  A  sa 
voix  la  province  entre  de  nouveau  en  effervescence,  et 


68  LORD    DALHOUSIE    ET    PAPINEAU 

l'on  s'indigne  par  ordre.  De  toutes  parts,  Von  répond 
à  ses  appels  par  des  résolutions  qui  condamnent  le  gou- 
verneur et  l'on  signe  des  pétitions  au  bureau  colonial. 
Comme  en  1822,  c'est  Papineau  qui  dirige  le  mouvement 
protestataire.  Ces  documents  énumèrent  les  griefs  que 
nous  venons  de  faire  connaître,  mais  ils  insistent 
plus  fortement  sur  certains  abus.  C'est  ainsi  qu'en 
se  plaignant  de  l'usurpation  du  pouvoir  dont  est 
coutumier  lord  Dalhousie,  qui  dépense  les  recettes 
du  pays  sans  l'autorisation  de  la  Chambre,  les  pétitions 
faisaient  remarquer  au  roi  que  plus  de  la  moitié  de 
ces  recettes  servait  à  payer  les  traitements  des  fonc- 
tionnaires; que  les  dépenses  de  ce  chef  allaient 
en  augmentant  en  face  de  la  diminution  du  produit 
des  impôts.  On  insistait  sur  le  fait  que  l'instruction 
publique  en  souffrance  manquait  de  fonds  pour  sortir 
de  son  état  de  marasme.  C'est  en  vain  que  depuis 
trente  ans  l'Assemblée  réclamait  les  recettes  provenant 
des  biens  des  jésuites:  «Les  propriétés  confisquées  à 
cet  ordre  avaient,  été  données  par  les  rois  de  France  pour 
les  fins  de  l'éducation,  qu'on  les  rende  à  leur  destination 
primitive,  »  disaient  les  requêtes.  Cette  réclamation 
n'était-elle  pas  des  plus  raisonnables?  Il  va  sans  dire 
que  les  requêtes  au  roi  s'attaquent  avec  violence  au 
Conseil  législatif,  «  ce  corps  composé  en  majorité  de  per- 
sonnes dont  l'existence  et  celle  de  leur  famille  dépendent 
des  traitements  qu'ils  tirent  de  leurs  fonctions,  qu'ils 
occupent  durant  bon  plaisir.  » 

Neilson  est  de  nouveau  appelé  à  porter  les  plaintes 
des  Canadiens  à  Londres.  On  compte  sur  son  expé- 
rience, sa  modération  et  sur  le  fait  que  lui,  Ecossais, 
partageant  les  opinions  des  Canadiens,  ne  peut  être  soup- 


LORD    DALHOUSIE    ET    PAPINEATJ  69 

çonné  de  préjugés  de  race.  M.  Cuvillier  et  D.-B.  Viger 
l'accompagnent  dans  cette  mission  qui  fut  souvent  pour 
nos  délégués  un  calvaire  à  gravir,  tellement  ils  se  heur- 
tèrent à  de  l'indifférence,  à  des  mépris  et  à  une  hostilité 
qu'on  ne  pouvait  pas  toujours  dissimuler.  A  force 
d'instances,  ils  réussirent  à  saisir  de  nos  affaires  un 
comité  de  la  Chambre  des  communes,  qui,  après  avoir 
écouté  leurs  doléances,  arriva  à  la  conclusion  «  que  les 
Canadiens  d'extraction  française  ne  devaient  être  aucu- 
nement troublés  dans  l,a  jouissance  de  leur  religion,  de 
leurs  lois  et  de  leurs  privilèges.  Le  comité  posait  en 
principe  que  le  droit  de  disposer  des  recettes  provenant 
de  l'acte  de  1774  appartenait  à  la  couronne,  mais  il 
n'hésitait  pas  à  dire  que  les  vrais  intérêts  de  la  province 
seraient  mieux  sauvegardés,  si  les  recettes  et  les 
dépenses  étaient  placées  sous  le  contrôle  de  la  Chambre 
d'assemblée.  Le  comité  émettait  le  vœu  que  la  majorité 
des  membres  du  Conseil  législatif  ne  fût  pas  composée 
de  personnes  en  place  sous  le  bon  plasir  du  gouver- 
nement; quant  aux  juges,  à  V exception  du  juge  en  chef 
seul,  il  aurait  mieux  valu  pour  eux  qu'ils  ne  se  fussent 
pas  immiscés  dans  les  affaires  de  la  Chambre.  » 

Les  ministres  ne  pressèrent  pas  la  Chambre  des  com- 
munes d'agréer  ce  rapport  qui  ne  fut,  en  définitive,  pour 
nos  délégués  qu'un  mince  succès  d'estime:  il  ne  réglait 
rien,  laissait  toutes  choses  dans  le  statu  quo.  Il  est 
vrai  que  le  gouvernement  mettait  fin  à  l'administration 
de  lord  Dalhousie,  mais  qu'importait  ce  changement 
de  titulaire  dès  qu'on  laissait  les  abus  debout!  Ce  n'était 
pas  les  gouverneurs  qu'il  était  urgent  de  changer, 
mais  l'esprit  qui  les  animait  et  qui  leur  était  soufflé  de 
Londres  pour  être  soigneusement  entretenu  à  Québec. 


CHAPITRE   SEPTIEME 

LES  ENNUIS  DE  PAPINEAU 


A  mesure  que  Papineau  s'engage  plus  à  fond  dans  la 
lutte  entreprise  contre  le  gouverneur,  le  Conseil  exécutif 
et  le  Conseil  législatif,  les  difficultés  se  multiplient  sous 
ses  pas  au  point  de  lui  arracher  des  cris  de  désespoir  et 
de  rage.  Si  ses  ennemis  groupés  en  phalange  serrée 
présentent  un  front  uni  à  ses  attaques,  par  contre,  bon 
nombre  de  ses  amis  faiblissent  dans  le  rang  où  la 
division  et  les  jalousies  font  leur  œuvre. 

Québec  et  Montréal  ont  de  la  peine  à  s'entendre;  déjà 
en  1822,  lors  de  l'affaire  du  projet  d'union,  cette  ten- 
dance à  l'éparpillement  des  forces  s'était  manifestée. 
A  Québec,  on  avait  vu  d'un  mauvais  œil,  pour  des  raisons 
d'opportunité,  le  choix  de  Papineau  et  de  Neilson  comme 
délégués  auprès  du  gouvernement  anglais.  A  ce  sujet, 
M.  "Jérôme  Deniers,  prêtre  du  séminaire  de  cette  ville,  lui 
avait  écrit:  «  J'apprends  avec  le  plus,  grand  déplaisir 
que  vous  avez  été  nommé  pour  porter  l'adresse  en  Angle- 
terre. Tous  vos  amis  de  Québec  tremblent  pour  vous. 
Tous  conviennent  que  les  intérêts  de  la  Province  ne 
pourraient  tomber  en  meilleures  mains. . .  Ils  n'auraient 
jamais  pensé  à  d'autres  si  vous  n'étiez  pas  orateur  de  la 
Chambre.  Ils  ne  peuvent  pas  concevoir  que  vous  puissiez 


72  LES  ENNUIS  DE  PAPINEAU 

ainsi  déserter  votre  poste  sans  l'agrément  de  l'As- 
semblée. Ils  s'imaginent  que  vous  trouverez  en  Angle- 
terre des  lettres  du  Canada  dans  lesquelles  on  ne  man- 
quera pas  de  vous  reprocher  votre  prétendue  désertion.  » 

Voilà  pour  les  amis;  mas  il  y  avait  aussi  les  envieux 
et  c'est  ceux-là  que  M.  Deniers  redoutait  surtout. 
Continuons  à  citer  sa  lettre:  «Il  va  falloir  choisir  un 
autre  orateur.  Cette  élection  va  être  la  pomme  de 
discorde  jetée  dans  l'Assemblée.  Il  y  a  parmi  nous  des 
ambitieux  que  nous  ne  connaissons  pas  assez.  Un  mau- 
vais choix  pourrait  nous  devenir  bien  funeste.  Suppo- 
sons que  le  choix  soit  bon  et  que  les  petites  passions 
canadiennes  n'entrent  pour  rien  dans  l'élection,  l'Exé- 
cutif l'approuverait-il?  Nous  n'avons  déjà  que  trop  de 
tracasseries  sans  nous  en  créer  de  nouvelles.  Ce  que 
j'appréhende  surtout,  c'est  la  division  dans  nos  rangs  ; 
elle  peut  nous  perdre.  Je  vous  souhaiterais  un  instant 
au  milieu  de  vos  amis  de  Québec,  je  suis  persuadé  que 
vous  resteriez  en  arrière  en  entendant  leurs  raisons.  » 

Il  est  évident,  d'après  ces  confidences,  que  la  poU-tiqfce 
hardie,  agressive  de  Papineau,  n'allait  pas  dès  1822  à 
tout  son  parti.  Soit  lassitude,  soit  crainte,  la  situation, 
en  1828,  s'était  encore  aggravée.  Il  y  avait,  ça  et  là,  âes 
mouvements  insurrectionnels  contre  ce  que  l'on  appelait 
yPabsolutisme  de  Papineau. 

Il  faut,  pour  bien  mener  une  campagne  comme  celle 
qu'il    dirigeait,  une    somme    énorme    d'énergie,    savoir 
employer,  à  tour  de  rôle,  le  vert  et  le  sec,  ménager  les  uns, 
stimuler  les  autres,  écraser  sans  pitié  les  indécisions  et 


LES  ENNUIS  DE  PAPINEAU  73 

les  mécontentements  qui  découragent.  Papineau  s'enten- 
dait bien  à  cette  œuvre,  qui  impose  tant  d'efforts  d'intel- 
gence.  C'est  merveille  de  le  voir  combler  d'éloges  ses 
plus  utiles  lieutenants,  comme  Neilson,  de  Québec,  sur  le- 
quel il  paraît  faire  fond  plus  que  sur  tout  autre.  Aussi 
lui  écrit-il  sans  cesse  et  il  en  fait  son  confident.  Il 
apprécie  ses  succès,  et  souhaite  d'avoir  beaucoup 
d'amis  comme  lui.  C'est  aussi  à  Neilson  qu'il  fait  part  de 
ses  mauvaises  humeurs,  c'est  à  cet  ami  qu'il  fait  connaî- 
tre ces  heures  sombres  que  traverse  tout  homme  qui  a  le 
maniement  d'autres  hommes.  «  L'injustice,  écrit-il  à 
Neilson,  en  1828,  le  9  janvier,  l'injustice  faite  à  mon 
pays  me  tue,  m'agite  au  point  de  n'être  pas  toujours  en 
état  de  ne  prendre  conseil  que  d'un  patriotisme  éclairé, 
mais  plutôt  de  la  colère  et  de  la  hjaine  contre  ses 
oppresseurs.  » 

Il  n'est  pas  tendre  pour  ses  partisans  dont  il  croit 
avoir  à  se  plaindre  ou  qui  lui  paraissent  contrecarrer 
s<'|||)]ans.  Sa  tactique  le  porte  à  ménager  ceux-ci  le 
pluslitfcugtemps  possible  et  à  les  accabler  le  jour  où  tout 

poir  de  les  ramener  dans  le  rang  lui  échappe.  On  le 
verra,  aux  élections  de  1831,  renverser  sur  le  carreau 
d'anciens  adhérents  au  zèle  refroidi  à  la  vue  de  ses 
procédés  révolutionnaires.  Les  respouisabilités  de  sa 
situation  lui  défendent  la  pitié.  Napoléon,  avec  ce  que 
l'on  a  appelé  son  mépris  de  la  vie  des  autres,  disait  que 
dans  une  bataille  les  minutes  sont  tout  et  les  hommes 
rien.  Papineau  semble  croire  que  dans  la  bataille  poli- 
tique, au  Parlement,les  individualités  comptent  pour  peu 


74  LES   ENNUIS  DE  PAPINEAU 

de  chose  et  les  votes  pour  tout.  C'est  à  raison  de  cette 
tactique  que,  cruellement  en  apparence,  il  sacrifie  les 
amis  dont  il  ne  peut  compter  les  suffrages  comme  acquis 
aveuglément  à  sa  cause. 

L'allure  indécise  des  patriotes  de  Québec,  qui  s'étaient 
chargés  de  préparer  la  requête  de  cette  ville  dirigée 
contre  lord  Dalhousie,  l'exaspère.  Notons  que  la  protes- 
tation du  comité  de  Montréal  avait  paru  trop  raide  aux 
Québecquois  et  qu'ils  avaient  décidé  d'en  préparer  une 
pour  leur  propre  compte.  Il  l'attend  et  comme  il  reste 
plusieurs  jours  sans  nouvelles,  perd  patience,  s'emporte 
et  exhale  sa  colère  dans  cette  lettre  à  Neilson: 

Montréal,  8  octobre  1827. 
Mon  cher  monsieur, 

Je  prends  part  au  déplaisir  que  vous  devez  éprouver 
des  lenteurs  et  des  hésitations  de  votre  comité  à  faire 
rapport  des  résolutions  et  d'un  projet  d'adresse  au  Roi, 
ou  au  Parlement,  pour  se  plaindre  des  griefs  sans 
nombre  qu'occasionne  l'administration  actuelle.  Vous 
prendrez  pairt  au  déplaisir  que  nous  éprouvons  ici,  en 
apprenant  que  tous  nos  soins,  jusqu'à  présent,  se  sont 
bornés  à  retenir  l'empressement  de  nos  amis,  qui  exigent 
impatiemment  qu'ils  soient  convoqués  pour  faire  en- 
tendre leurs  accusations  contre  le  Comte  (Dalhousie). 
Ce  faux  pas  c'est  la  lenteur  de  votre  Comité  qui  nous  y 
a  jetés.  Si  les  deux  villes  agissaient  de  concert,  les 
comités  de  comté  adopteraient  la  même  pétition  et  cette 


LES  ENNUIS  DE   PAPINEAU  <5 

expression  unanime  des  vœux  du  pays  serait  de  plus  de 
poids  que  des  adresses  diverses  et  surtout  offrirait 
l'avantage  de  plus  de  célérité.  Nous  avons  eu  peine  à 
nous  faire  écouter,  pour  calmer  l'impatience  des  gens  de 
Montréal,  et  voilà  qu'en  effet  j'apprends  aujourd'hui  que 
vous  êtes  rendus  à  parler  et  à  pérorer  sans  rien  conclure. 
L'on  m'écrit  que  notre  ami  M.  Berthelot  doute  qu'il  faille 
faire  rien  de  plus  que  d'envoyer  sans  requête  un  agent, 
pour  demander  qu'il  soit  suivi  par  un  autre  agent,  et  que 
M.  Vallières  enfile  des  phrases  des  plus  sonores  et  des 
plus  élégantes  pour  établir  que  l'on  peut  dire  beaucoup 
en  faveur  ou  contre  le  projet  d'envoyer  une  requête  au 
Roi.  Bon  Dieu  quel  verbiage!  Il  ne  peut  pas  découler 
d'insuffisance  d'esprit,  mais  seulement  d'absence  de 
caractère.  Est-ce  qu'il  pense  que  sa  robe  de  soie  lui 
soit  collée  à  la  peau  de  telle  manière  qu'il  ne  puisse  la 
perdre  qu'avec  des  lambeaux  de  chair  et  des  déchire- 
ments trop  douloureux  ?  Est-ce  qu'il  espère  «la  conserver; 
et  peut-il  le  faire  avec  honneur  devant  l'indignité  que  lui 
fait  éprouver  milord  en  le  destituant  de  son  emploi  dans 
la  milice,  pour  son  vote  en  Parlement?  Il  n'y  a  pas  un 
autre  homme  que  vous  à  qui  je  voulusse  m'ouvrir  avec 
autant  de  liberté  sur  ce  que  je  pense  de  M.  Vallières, 
mais  c'est  le  cri  de  la  douleur  et  du  chagrin  qui  m'ar- 
rache ces  réflexions,  quand  je  lui  vois  prostituer  tous  les 
talents  dont  la  nature  a  été  si  prodigue  pour  lui,  aux 
pieds  d'un  homme  pour  qui  il  ne  peut  avoir  que  du 
mépris.» 

Comme  on  le  voit,  il  n'est  guère  tendre  pour  ce  pauvre 


76  LES  ENNUIS  DE  PAPINEAU 

Vallières,  dont  le  seul  crime  est  de  ne  plus  penser 
comme  lui.  Au  milieu  de  tous  ces  tiraillements  et  de 
ces  hésitations,  il  dut  éprouver  un  moment  de  satis- 
faction lorsque  les  porteurs  de  la  requête  en  Angleterre 
obtinrent  la  tête  de  lord  Dalhousie.  C'était  un  succès 
personnel  pour  Papineau  que  le  rappel  de  ce  gouverneur, 
une  victoire  sentimentale,  il  est  vrai,  pour  son  amour- 
propre,  mais  enfin  une  victoire.  Il  n'en  tira  nulle 
vanité.  Nous  le  trouvons  bientôt  tout  aussi  irascible 
qu'avant,  et  ne  comptant  plus  obtenir  justice  de  l'An- 
gleterre. 

Après  le  départ  de  lord  Dalhousie,  sir  James  Kempt 
prit  les  rênes  du  pouvoir  et  l'on  vit  une  accalmie  dans 
les  affaires,  semblable  à  celle  qui  avait  marqué  la  courte 
administration  de  sir  Francis  Burton,  gouverneur  inté- 
rimaire en  1825,  durant  l'absence  de  Dalhousie.  On 
augurait  bien  de  l'administration  de  cet  homme  modéré, 
conciliant  en  apparence.  Mais  la  publication  d'un 
rapport,  que  Kempt  fit  en  1829  sur  l'état  de  la  province, 
vdnt  encore  une  fois  tout  gâter.  Au  ministre  des  colonies 
qui  l'interrogeait  sur  la  question  de  savoir  s'il  ne  serait 
pas  à  propos  de  modifier  la  composition  du  Conseil 
exécutif  et  du  Conseil  législatif  de  façon  à  contenter  la 
majorité  des  habitants  de  la  province,  il  avait  fait  une 
réponse  qui  restait  en  deçà  des  réclamations  de  la 
Chambre.  De  là,  son  impopularité  suivit  bientôt  aussi  de 
sa  démission.  Cependant  sa  réponse  à  Downing  Street 
contenait  l'aveu  dépouillé  de  tout  artifice  qu'il  y  avait 
lieu  de  faire  des  réformes  dans  le  sens  indiqué  par  le 


LES  ENNUIS  DE  PAPINEAU  77 

ministre.  Un  changement,  disait-il,  s'imposait  dans  le 
personnel  du  Conseil  législatif  où  sur  vingt-trois  mem- 
bres on  comptait  douze  fonctionnaires  et  seulement  sept 
catlioliques,et  aussi  au  Conseil  exécutif,  où  l'on  ne  voyait 
qu'un  seul  ministre  indépendant  de  La  couronne  et  un 
seul  catholique.  Après  cette  constatation,  Kempt  eut 
le  tort  de  ne  recommander  que  peu  de  changement.  Il 
faut  cependant  lui  tenir  compte  de  la  proposition  qu'il 
fit  au  ministre  de  faire  entrer  au  Conseil  exécutif  des 
députés  de  l'Assemblée  législative.  Ce  changement 
aurait  eu  pour  effet  de  faire  pénétrer  plus  directement 
à  la  direction  des  affaires  les  vues  du  peuple,  et 
aussi  de  mettre  le  gouvernement  plus  en  contact  avec 
la  Chambre,  où  la  discussion  aurait  pu  s'engager  contra- 
dictoirement  d'une  certaine  façon  pratique  entre  les 
pouvoirs  rivaux.  D'aucuns  inclinent  à  croire  que  la 
présence  d'un  ou  deux  ministres  en  Chambre,  c'était  la 
responsabilité  ministérielle  en  embryon  et  qu'elle  serait 
sortie  de  là,  à  courte  échéance.  Telle  sera  plus  tard  aussi 
l'avis  de  Cartier  exprimé  au  Parlement,  lorsqu'il 
blâmait  Papineau  et  ses  amis  d'avoir  expulsé  de  l'As- 
semblée, Dominique  Mondelet,  appelé  à  faire  partie  du 
Conseil  du  gouverneur. 

On  sait  que  Papineau  fut  invité,  en  1822,  à  faire  partie 
de  l'Exécutif  et  qu'il  refusa  de  s'y  rendre.  Sa  nomination 
cachait-elle,  à  son  sens,  le  projet  de  ruiner  son  ascendant 
en  Chambre,  tout  en  le  laissant  sans  influence,  lui  seul, 
au  milieu  de  ses  adversaires  politiques?  Il  est  évident 
que  de  sa  présence  au  Conseil  aurait  pu  découler  d'ex- 

6 


78  LES  ENNUIS  DE  PAPINEAU 

cell  entée  conséquences,  s'il  s'y  fut  trouvé  dans  un  milieu 
bien  disposé.  Il  ne  faut  pas  oublier  non  plus  que 
Papineau  était  chef  d'un  parti  qui  se  serait  trouvé 
décapité  le  jour  de  son  entrée  au  Conseil.  N'y  avait-il 
pas  une  incompatibilité  patente  entre  les  deux 
situations?  Placé  dans  la  même  alternative,  en 
1841,  La  Fontaine  refusa  d'accepter  l'offre  que  lui  fit 
lord  Sydenliam  de  faire  partie  du  ministère  Draper, 
parce  que  la  cause  des  Canadiens  n'y  aurait  pas  été  suf- 
fisamment représentée  par  un  seul  homme. 

On  ne  pouvait  invoquer  les  mêmes  raisons  contre  la 
présence  de  Dominique  Mondelet,  qui  n'était  pas  un 
homme  de  premier  plan  ;  sa  présence  en  Chambre  et  au 
Conseil  aurait  pu  être  utilisée  avec  avantage,  mais 
l'esprit  de  parti,  fortement  monté,donna  à  sa  nomination 
la  couleur  d'une  trahison.  Ce  fut  une  singulière  con- 
tradiction de  l'époque:  les  patriotes  se  plaignaient  sans 
cesse  que  toutes  les  fonctions  rémunérées  allaient  aux 
Anglais,  et  cependant  si  une  bonne  aubaine  venait  à 
échoir  à  un  des  leurs,  on  criait  à  la  trahison. 


CHAPITRE   HUITIEME 


LORD   AYLMER 


Nous  voici  en  1830.  Il  y  a  dix-huit  ans  que  Papineau 
est  au  Parlement;  depuis  le  jour  de  «on  entrée  retentis- 
sante à  l'Assemblée  législative,  il  n'a  cessé  de  reven- 
diquer pour  les  siens  les  libertés  et  les  privilèges 
auxquels  ils  ont  droit  à  titre  de  sujets  britanniques.  A 
la  fin  de  ces  dix-huit  années  de  réclamations,  il  ne  se 
trouve  en  face  que  de  promesses  jamais  remplies,  avec  le 
souvenir  de  tracasseries  sans  nombre  et  d'insultes  per- 
sonnelles. Y  a-t-il  lieu  de  s'étonner  que,  sous  l'effet 
sans  cesse  renouvelé  des  unes  et  des  autres,  son  carac- 
tère se  soit  aigri  et  que  Papineau  ait  perdu  confiance 
dans  l'esprit  de  justice  de  ceux  à  qui  il  a  si  souvent  fiait 
appel  !  C'est  cette  défiance  toute  naturelle  qui  le  porte  à 
douter  de  la  sincérité  des  offres  de  réforme  que  lui  pro- 
pose un  ministre  à  l'esprit  large,  à  la  compréhension 
rationnelle  de  la  situation  :  lord  Goderich  ;  c'est  aussi 
pour  la  même  cause  qu'il  se  refuse  à  croire  à  la  bien- 
veillance apparente  à  notre  égard  dont  lord  Aylmer, 
sucesseur  de  lord  Dalhousie,  s'empresse  de  faire  montre 
à  son  arrivée  à  Québec.  A  la  session  de  1830,  ce  gouver- 
neur, ayant  pris  connaissance  des  griefs  des  Canadiens, 
se  montra  tout  étonné  de  leur  nombre  et  de  leur  impor- 


80  LORD  AYLMER 

tance,  puis,  avec  une  candeur  que  l'on  n'excuserait  pas 
chez  un  diplomate,  mais  qui  s'explique  chez  un  soldat, 
il  demande  à  l'Assemblée  si  c'est  bien  là  tout,  si  la  liste 
de  ses  doléances  est  complète  en  pressant  la  Chambre 
de  chercher  s'il  n'en  reste  pas  d'autres,  car  il  faut  en  finir 
une  bonne  fois  et  ne  laisser  debout  aucun  sujet  de 
plainte. 

A  côté  du  gouverneur  le  vent  ne  soufflait  pas  à  la 
bonne  entente  entre  le  Conseil  et  la  Chambre.  Plus  que 
jamais  ces  deux  assemblées  faisaient  preuve  de  disposi- 
tions hostiles  l'une  vis-à-vis  de  l'autre,  cherchant  trop 
souvent  l'occasion  de  se  contrecarrer.  Leur  intransi- 
geance réciproque  acheminait  le  pays  vers  une  crise.  A 
cette  session  de  1830,  la  Chambre  ayant  présenté  au  Con- 
seil un  projet  de  loi  à  l'effet  d'interdire  aux  juges  l'entrée 
des  deux  conseils,  —  l'exécutif  et  le  législatif  —  la 
Chambre  haute  le  rejeta  comme  elle  avait  rejeté  l'année 
précédente  le  bill  des  finances. 

C'est  au  milieu  de  ces  dissensions  que  fut  reçue  à 
Québec  l'importante  dépêche  de  lord  Goderich  qui 
proposait  à  Papineau  et  à  ses  amis  un  compromis  tout  à 
fait  acceptable  au  sujet  des  finances.  Le  ministre  des 
Colonies  déclarait  que  le  gouvernement  anglais  était 
disposé  à  donner  à  la  Chambre  le  contrôle  absolu  de  la 
dépense,  sauf  celui  du  revenu  casuel  et  domanial, 
moyennant  une  liste  civile  de  £19,000  votée  pour  la  vie 
du  roi.  A  la  seconde  session  de  1831,  Papineau,  appuyé 
par  Bourdages,  partisan  lui  aussi  des  mesures  extrêmes, 


LORD  AYLMBB  81 

fit  repousser  la  proposition  de  lord  Goderich,  ce  qui  fut 
une  erreur  regrettable.  Garneau  l'historien,  mêlé  aux 
événements  de  l'époque,  et  dont  les  jugements  peuvent 
plutôt  être  taxés  de  partialité  à  l'égard  de  l'Assemblée, 
Garneau  condamne  la  conduite  de  Papineau  et  de  ses 
amis.  «  Jamais  la  Chambre  n'avait  fait  une  faute  aussi 
grave.  Mais  déjà  une  influence  funeste  l'emportait  au 
delà  des  bornes  de  la  prudence.  » 

L'irritation  qui  sévissait  au  Parlement  et  au  Conseil 
exécutif  avait  fini  par  gagner  lord  Aylmer  qui,  circon- 
venu comme  ses  prédécesseurs,  entre  en  lutte  ouverte 
avec  l'Assemblée  dès  1832,  et  ne  dissimule  plus  son 
antipathie,  aiguisée  par  son  entourage.  Celui-ci  ne 
manque  pas  de  triompher  en  lui  faisant  remarquer  qu'à 
son  arrivée  on  lui  avait  bien  dit  à  quel  point  les  Ca- 
nadiens étaient  intraitables.  Dès  lors,  à  droite  comme 
à  gauche,  les  fautes  succèdent  aux  fautes;  on  ne  discute 
plus;  au  lieu  de  chercher  les  moyens  de  s'entendre,  on 
s'ingénie  à  trouver  des  occasions  de  se  rendre  récipro- 
quement désagréables. 

En  refusant  d'accepter  les  concessions  de  lord  Go- 
derich, Papineau  et  ses  amis,  s'étaient  éloignés  des 
façons  d'agir  du  système  anglais,  ennemi  de  l'absolu  et 
qui  ne  procède  que  par  voie  de  compromis  et  de  tran- 
sactions. Il  faut,  sous  l'empire  de  nos  institutions,  plutôt 
que  rompre,  accepter  toute  concession  si  minime  soit- 
elle,  pour  s'appuyer  sur  elle  et  en  faire  la  base  de  nou- 
velles réclamations.  Mais  il  semblait  que  les  longs 
retards  eussent  usé  la  patience  des  nôtres,  quand  l'on 
voyait  emportés  à  la   suite  de  Papineau,  des  hommes 


82  LORD   AYLMER 

comme  La  Fontaine,  Marin  et  Cartier,  qui,  plus  tard,  se 
sont  montrés  en  toutes  circonstances  si  modérés,  si 
ennemis  des  procédés  violents. 

Le  tort  du  gouvernement  anglais  fut  de  n'avoir  offert 
qu'en  1834  ce  que  les  Canadiens  réclamaient  en  vain  de- 
puis 1810.  Il  est  de  bonne  politique  de  faire  des  con- 
cessions au  peuple,  mais  encore  faut-il  les  présenter 
à  propos  et  ne  pas  paraître  se  laisser  arracher  ce 
que  l'on  donne  de  bon  cœur.  Si  Louis  XVI  /et  ses  con- 
seillers avaient  rencontré  à  mi-chemin  les  hommes 
de  1789,  qui  demandaient  des  changements  à  la 
constitution  devenus  nécessaires,  peut-être  auraient- 
ils  évité  les  horreurs  de  1791  et  1793  ?  La  générosité 
de  Goderich  se  produisit  au  moment  où  Papineau, 
au  fort  de  la  lutte  de  l'Assemblée  avec  le  Conseil, 
s'acharnait  à  obtenir  une  autre  réforme  —  la  vraie 
celle-là,  la  seule  indispensable  à  son  point  de  vue, 
de  nature  à  attirer  à  sa  suite  toutes  les  autres,  —  la 
réforme  du  Conseil  législatif.  «  Le  Conseil  électif.  » 
Voilà  le  cri  de  guerre  de  1834;  c'est  celui  qui  domine 
sur  les  hustings,  aux  élections  du  temps.  Et  les  horions 
et  les  invectives  de  pleuvoir  sur  les  vieillards  malfaisants, 
comme  on  dénomme  dans  la  lutte  les  créatures  du  gou- 
vernement à  la  Chambre  haute. 

Parlant  aux  électeurs  de  Montréal,  le  3  novembre  1834, 
Papineau,  dans  un  discours  de  trois  heures,  s'attaque 
au  Conseil  législatif  et  résume  ses  griefs  contre  son 
ennemi  irréconciliable:  «  Je  le  déclare,  s'écrie-t-il,  aucune 
harmonie  ne  peut  exister  dans  le  pays  entre  les  diffé- 
rentes branches  de  la  législature,  tant  que  le  principe 
électif  ne  sera  pas  reconnu  dans  toutes  les  parties  de 


LORD  AYLMER  83 

l'administration;  il  faut  surtout  l'appliquer  au  Conseil 
législatif  où  une  bande  de  vieilles  têtes  rendent  inutiles, 
par  leur  opposition  constante,tous  l^es  travaux  des  repré- 
sentants; cette  opinion  ne  m'est  pas  personnelle:  elle  est 
partagée  par  les  principaux  hommes  politiques  de  l'An- 
gleterre. Le  peuple  va  donc  appuyer  ceux  qui  deman- 
dent la  réforme  du  Conseil  et  ils  sont  certains  de  réussir. 
O'Connell,  ce  grand  ami  de  la  race  humaine,  nous  a  pro- 
mis que  nous  obtiendrons  cette  réforme  si  nous  persis- 
tions dans  nos  réclamations.  » 

«  Permettez-moi,  maintenant,  ajoutait-il,  de  réfuter 
quelques  calomnies  dirigées  contre  nous  par  le  Conseil 
et  de  montrer  ensuite  le  manque  de  logique  et  d'indépen- 
dance de  sa  conduite.  C'est  ainsi  qu'il  a  fait  courir  le 
bruit  que  l'Assemblée  se  montrait  hostile  à  toute  immi- 
gration étrangère  dans  ce  pays.  Rien  de  plus  contraire 
à  la -vérité;  nous  avons  fait  notre  possible  pour  la  favo- 
riser, d'abord  en  donnant  aux  étrangers  des  moyens  plus 
faciles  de  se  faire  naturaliser  et  ensuite  en  prenant  des 
mesures  pour  protéger  les  immigres  contre  les  capitaines 
de  navires  qui  les  maltraitaient,  et  en  prenant  des 
mesures  pour  leur  assurer  des  secours  à  leur  arrivée 
dans  le  pays  en  cas  de  dénûment  et  de  misère.  Qu'est-il 
arrivé?  Chose  à  peine  croyable,  le  Conseil  a  repoussé 
cette  loi  et  c'est  sa  conduite  subséquente,  qui  a  bien  fait 
voir  l'esprit  qui  l'anime.  Le  lendemain  du  jour  où  cette 
loi  avait  été  repoussée  arriva  d'Angleterre  une  dépêche 
ministérielle  demandant  de  lever  une  taxe  dans  le  but 
de  venir  en  aide  aux  immigrés.  On  eut  alors  l'étrange 
spectacle  de  voir  le  même  Conseil  reprendre  le  bill 
qu'il  avait  condamné  deux  jours  auparavant,  pour  lui 


84  LORD   AYLMER 

donner  isa  sanction  comme  s'il  eut  voulu  démontrer 
à  toute  la  terre  combien  il  était  l'esclave  des  volontés  du 
ministère  anglais.  » 

«  On  l'a  vu  refuser  d'accorder,  aux  personnes  accusées 
de  crime,  le  privilège  britannique,  d'être  défendues  par  un 
avocat,  refuser  de  laisser  poursuivre  pour  félonie  le 
receveur  général,  qui  s'était  approprié  £100,000  des 
deniers  de  la  province,  sous  le  motif  puéril  qu'il  était 
conseiller  législatif.  » 

«  Parlons  maintenant  d'un  autre  abus  qui  sembla  ne 
pas  en  être  un  aux  yeux  de  ce  corps;  on  sait  que  les  shé- 
rifs de  Montréal  et  de  Québec  touchent  une  taxe  de  2-|% 
sur  le  produit  des  ventes  qu'ils  font  par  autorité  de  jus- 
tice; on  peut  avoir  une  idée  des  profits  énormes  que  cette 
taxe  leur  rapporte,  lorsqu'on  se  rappelle  que  la  seigneu- 
rie de  Terrebonne  a  été  vendue  £20,000  et  que  la  taxe  de 
deux  et  demi  pour  cent  a  été  payée  sur  cette  somme. 
L'Assemblée  a  voulu  mettre  un  terme  à  cet  abus  mais  le 
shérif  de  Québec  fait  aussi  partie  du  Conseil.  » 

«  Un  bill  avait  été  passé  à  la  Chambre  d'assemblée 
pour  réimprimer  les  lois,  il  fut  envoyé  au  Conseil  pour 
obtenir  son  approbation.  Ce  corps  amenda  le  bill  et,  • 
comme  c'en  était  un  de  finances,  la  Chambre  basse  ne 
pouvait  permettre  que  le  Conseil  y  fit  des  changements; 
car  une  semblable  mesure  était  contre  tous  les  principes 
de  la  constitution.  Cependant,  plutôt  que  de  s'exposer 
à  voir  le  bill  se  perdre,  la  Chambre  passa  un  autre  bill, 
dans  lequel  elle  introduisit  les  amendements  du  Conseil, 
et  l'envoya  à  ce  dernier  corps.  Que  pensera-t-on  du 
Conseil  législatif,  quand  on  saura  qu'il  rejeta  alors  le 
bill  contenant  ses  propres  changements?  Une  telle  con- 


LORD   AYLMER  85 

duite  ne  peut  seulement  trouver  un  parallèle  que  dans 
celle  du  tyran  Néron  qui  avait  ses  lois  écrites  en  si  petits 
caractères,  et  placées  si  haut,  que  personne  ne  pouvait 
les  lire,  et  qui  alors  punissait,  par  les  tortures  et  la  mort, 
celui  qui  ignorait  la  loi  ou  désobéissait  à  ses  comman- 
dements. » 

Noms  pourrions  relever  encore  bien  d'autres  plaintes  à 
l'adresse  du  Conseil  dont  la  conduite  fut  condamnée  un 
jour  par  M.  Stanley;  mais, il  n'était  pas  alors  ministre 
des  colonies,  poste  où  il  se  montra  l'ennemi  impitoyable 
et  cruel  des  Canadiens. 

La  demande  de  Papineau  de  rendre  le  Conseil  électif 
n'était-elle  pas  une  erreur  de  tactique?  Le  gouver- 
nement anglais  pouvait-il  y  faire  droit?  Le  Conseil 
électif,  c'était  la  création,  à  côté  de  l'Assemblée,  d'un 
autre  corps  où  aurait  encore  dominé  l'élément  fran- 
çais, ce  qui  lui  aurait  donné  l'ascendant  et  la  supré- 
matie dans  le  système  administratif;  il,  y  aurait  eu 
encore  une  fois  rupture  de  l'équilibre  des  forces.  En 
théorie,  la  demande  de  Papineau  nous  semble  inatta- 
quable, car  les  Canadiens  étant  sujets  du  roi  au  même 
titre  que  les  autres,  il  était  d'une  suprême  injustice  de 
regarder  leur  origine  comme  une  tare.  Qu'ils  eussent 
exercé  le  pouvoir  concentré  entre  leurs  mains  de  façon 
à  répondre  aux  aspirations  de  toutes  les  classes  de  la 
population,  il  n'y  a  pas  lieu  d'en  douter;  l'expérience 
faite  depuis  a  été  probante  au  delà. de  toute  conteste. 
Mais  comment  Papineau  pouvait-il  s'imaginer  que  le 
bureau  colonial,  prisonnier,  comme  la  plupart  des 
hommes,  de  préjugés  de  race  et  de  religion,  consentirait 


86  LORD  AYLMER 

à  placer   ses   nationaux   sous   la  coupe  d'une   majorité 
française  regardée  comme  hostile  à  l'élément  anglais? 

Il  est  arrivé  à  un  grand  nombre  des  nôtres,  qui  ont 
étudié  cette  période  de  notre  histoire,  d'en"  juger  les 
événements  comme  si  nos  intérêts  eussent  été  les 
seuls  en  jeu.  Pouvait-on  raisonnablement  compter  que 
la  minorité  anglaise  se  laisserait  dépouiller  de  toute 
voix  au  chapitre,  car  le  principe  électif  appliqué  au 
Conseil  y  aurait  virtuellement  annihilé  l'nfluence 
anglaise?  Papineau  aurait  dû  sentir  qu'il  était 
impossible  d'agréer  sa  demande,  il  le  savait  proba- 
blement. Alors  pourquoi  la  pressait-il  avec  tant  de 
violentes  instances?  Son  exaspération  'bien  naturelle 
avait  fini  par  le  rendre  intraitable  et  il  ne  pouvait 
plus  se  tenir  lorqu'il  voyait  ses  adversaires  comploter 
sans  cesse,  comme  il  l'écrit  à  Neilson  :  «  pour  que  la 
minorité  puisse  gouverner  la  majorité  sans  être  impor- 
tunée par  les  doléances  des  victimes.  Il  est  odieux, 
ajoutait-il,  de  voir  tous  les  emplois  fermés  aux  Ca- 
nadiens, lorsque  les  lois  ne  les  en,  excluent  point;  de  les 
voir  contribuer  les  neuf-dixièmes  du  revenu  et  n'en 
recevoir  qu'un  dixième  ;  de  voir  que  l'influence 
dans  ce  pays  est  un  titre  à  la  persécution.  »  Parce 
que  les  Canadiens  revendiquaient  alors  leur  part 
du  patronage,  d'aucuns  se  sont  permis  d'exprimer 
ce  jugement  qu'après  tout,  la  ■  cause  principale  ,de 
l'agitation  n'était  qu'une  course  aux  places  dans  la- 
quelle les  Canadiens  étaient  désappointés.  Envisager 
la  question  de  cette  façon,  c'est  la  regarder  par  le  gros 
bout  de  la  lunette;  c'est  la  rabaisser  au  niveau  de  vul- 
gaires intérêts  alors  que  le  dévouement  de  Papineau  et 
de  ses  amis  devait  les  mettre  à  L'abni  d'aussi  mesquines 


LORD   AYLMER  87 

insinuations.  S'il  eût  voulu  accepter  les  propositions 
de  lord  Dalhousie,  sa  fortune,  cela  est  de  toute  évi- 
dence, aurait  été  assurée. 

Il  ne  faut  pas  s'arrêter  à  cette  insinuation;  sans 
doute,  l'affaire  du  patronage  comptait  et  devait  compter 
dans  les  revendications  des  patriotes  puisqu'ils  con- 
tribuaient pour  les  neuf-dixièmes  de  la  recette.  Que  les 
emplois  fussent  regardés  par  les  Canadiens  comme  chose 
désirable»  il  n'appartenait  pas  aux  adversaires  de  Pa- 
pineau  de  trouver  leur  ambition  étrange,  puisqu'ils 
faisaient  tant  d'efforts  pour  les  accaparer.  Ce  qui 
valait  pour  eux  la  peine  d'être  défendu  avec  bec  et 
ongle,  valait  bien  la  peine,  pour  les  autres,  de  chercher  à 
en  obtenir  une  part. 


mandat  dt)  comté  lik  richelieu,  présenté  au  dr  jacques  dorion 

en  1835. 


CHAPITRE  NEUVIEME 

LES  92  RÉSOLUTIONS  I 


A  la  veille  des  grandes  tourmentes  révolution- 
naires, les  peuples  éprouvent  comme  un  besoin  de 
s'arrêter  pour  se  recueillir  avant  de  se  risquer  dans  les 
incertitudes  de  la  lutte.  En  1774,  les  représentants  des 
colonies  anglaises,  iréunis  en  congrès  à  Philadelphie, 
proclament  leur  indépendance.  Ce  défi  lancé  à  l'Angle- 
terre s'appuyait  sur  un  ensemble  de  phrases  empha- 
tiques où  se  trouvent  formulés  les  principes  d'où 
découlent,  au  point  de  vue  des  mécontents,  les  libertés 

1  \?A  venir  du  23  juin  1832  publiait  la  gravure  ci-contre  qui  symbolisait  le  man- 
dat que  les  électeurs  du  comté  de  Richelieu  remirent  à  leur  député,  le  Dr  Jacques 
Dorion  en  1835.  L'original  de  ce  document  que  nous  avons  vu  entre  les  mains 
de  M.  Eugène  Dorion,  fils  du  Dr  Jacques  Dorion,  a  été  perdu. 

A  côté  de  la  gravure  se  lisait  ce  qui  suit  : 

Cette  gravure  est  une  copie  exacte  d'un  document  politique  qui  fut  accepté 
comme  l'expression  de  l'opinion  publique  du  comté  de  Richelieu  en  1S35,  et 
dont  l'original,  peint  en  couleurs  sur  parchemin,  fut  publiquement  présenté  au 
représentant  du  comté  à  cette  époque,  lors  de  son  départ  pour  aller  assister  à  la 
session  du  Parlement  de  Québec. 

Nous  aimons  à  l'enregistrer  ici  afin  que,  si  jamais  l'original  se  perd,  l'on 
puisse  trouver  quelque  part  des  copies  d'un  document  qui  peint  si  bien  la  politi- 
que de  ces  jours  où  l'opinion  publique  avait  du  nerf,  de  la  vigueur,  de  la  vie. 

Qui,  en  jetant  un  regard  sur  ce  tableau  et  en  se  reportant  à  1835,  ne 
reconnaîtrait  pas  le  Bas-Canada  sous  la  forme  du  chêne  chargé  de  92  glanda, 
dont  la  fierté  et  l'indépendance  lui  font  dire  :  Je  casse,  mais  je  ne  ploie  point  ? 

Qui,  en  se  rappelant  les  luttes  de  la  Chambre  d'assemblée  avec  le  Conseil  légis- 
latif, composé  des  vieillards  malfaisants,  s'opposant  à  tout  progrès,  n'en  retrou- 
verait pas  une  fidèle  peinture  dans  le  serpent  qui  cherche  à  déraciner  le  chêne  ? 

Qui,  en  relisant  les  92  résolutions  de  1834,  n'apercevrait  pas  dans  ce  noble 


90  LES  92  RÉSOLUTIONS 

inhérentes, à  l'humanité,  et  sur  rémunération  des  griefs 
dont  la  Virginie  et  ses  voisines  avaient  à  «se  plaindre. 
Elles  en  avaient  trouvé  vingt-sept.  Les  hommes  de 
1789,  en  France,  ne  voulant  pas  manquer  à  la  tradition, 
lancèrent  sur  le  monde  leur  fameuse  Déclaration  des 
droits  de  l'homme  qui  a  depuis  servi  de  thème  à  tant  de 
déclamations.  Papineau  et  ses  amis  récapitulent,en  1834, 
leurs  doléances  sous  forme  de  92  résolutions  dont  on 
attribue  la  rédaction  à  Morin,  la  meilleure  plume  poli- 
tique du  temps;  mais  l'inspiration  envient  bien  du  chef 
et  on  trouve,  çà  et  là,  au  travers  de  ce  long  réquisitoire 
des  traits  violents  peu  conformes»  à  la  nature  molle  du 
doux  Morin,  et  qui  sont  sans  doute  des  retouches  de 
Papineau;  on  y  sent  la  griffe  du  lion. 

Le  tempérament  d'un  homme  politique  exige  une 
patience  et  une  bonne  humeur  qui  font  défaut  à  Pa- 
pineau à  cette  période  de  sa  carrière.  «Il  faut  tout 
prendre  au  sérieux  et  rien  au  tragique,  »  disait  M.  Thiers 
à  Jules  Favre  qui  se  lamentait  durant  les  négociations 
du  traité  de  1871   avec  Bismarck.     L'exaspération  de 

document  politique  cette  grande  roue  qui  était  destinée  à  écraser  la  tête  du 
monstre  qui  causait  tant  de  mal  au  pays  ? 

Qui,  en  apercevant  l'aigle  majestueuse,  ne  reconnaîtrait  pas  en  elle  le  symbole 
de  la  force  populaire,  surtout  lorsqu'elle  est  porteuse  de  l'inscription  suisante  : 
Système  électif  ? 

En  marge  de  la  gravure,  on  lisait  les  titres  qui  suivent  : 

MANDAT  DU  COMTÉ  DE  RICHELIEU. 
Opposition  constante  à  la  COMPAGNIE  DES  TERRES  ;  —  Liste  civile 
annuelle  ;  —  L'ÉDUCATION  DE  LA  JEUNESSE  ;  —  A  la  Chambre 
seule  le  contrôle  des  deniers  publics.  —  ENFIN,  la  mise  à   exécution 
des  "  92  ". 

Vraie  copie  du  Mandat  du  Comté  de  Richelieu, 

S.  MARCHESSAULT, 

Secrétaire. 
Saint-Charles,  18  février  1835 


LES  92  RÉSOLUTIONS  91 

Papineau,  vers  1834,  Lui  faisait  tout  prendre  au  tragique: 
les  faits  et  gestes  du  gouverneur  et  l'intransigeance  du 
Conseil  législatif.  Lord  Aylmer  adresse-t-il  un  blâme 
à  la  Chambre  récalcitrante,  obstinée  à  refuser  les 
«subsides,  ce  blâme  prend  les  proportions  d'une  insulte 
nationale.  Les  jeunes  amis  de  Papineau  et  ses  lieu- 
tenants d'origine  étrangère  comme  Tracey,  O'Callaghan 
du  VindioatOTj  élu  dans  le  comté  très  français  de  Ya- 
maska,  de  par  la  volonté  du  chef,  le  poussaient  aux 
violences  de  .paroles,  tandis  que  les  esprits  modérés  tels 
que  Neilson,  Cuvillier,  Quesnel,  Debartzch  s'éloignent 
alors  de  son  camp.  La  presse  dévouée  à  la  cause  des 
patriotes  tirait  à  boulet  rouge  contre  l'ennemi  commun. 
Ce  n'est  plus  seulement  les  autorités  provinciales  que 
l'on  attaque,  mais  aussi  le  gouvernement  anglais.  L'in- 
tempérance de  langage,  la  violence  des  menaces  frise  la 
sédition.  Telle  est  l'exaspération  des  patriotes  que 
leur  vue  obnubilée  par  la  passion  croit  apercevoir  des 
conspirateurs  partout;  réunis  dans  leurs  salles  de 
comités,  ils  entendent  marcher  dans  le  mur,  et  la  pensée 
de  la  trahison  les  hante  sans  cesse. 

Il  s'était  produit,  en  1832,  de  fâcheux  événements  qui 
avaient  achevé  de  brouiller  les  partis  aux  prises.  On 
conçoit,  étant  donné  l'exaspération  des  esprits,  avec 
quelle  acrimonie  devait  se  livrer  les  batailles  électorales 
dans  les  villes  où  les  Anglais  et  les  Canadiens  se 
regardaient  comme  des  ennemis  mortels.  Elles  se 
faisaient  au  milieu  de  rixes  où  les  pierres  et  ^es  bâtons 
jouaient  un  plus  grand  rôle  que  la  discussion.  Durant 
l'élection  qui  eut  lieu  à  Montréal,  au  mois  de  mai  1832, 
la  violence  alla  si  loin,  qu'on  dût  appeler  les  soldats  de 


92  LES  92   RÉSOLUTIONS 

la  garnison  pour  rétablir  l'ordre.  Ite  firent  feu  sur  la 
foule  et  trois  citoyens,  tous  amis  de  Papineau,  tombèrent 
sous  les  balles.  Le  colonel  Mackintosh,  commandant 
des  troupes,  fut  traité  de  meurtrier  par  les  journaux  et 
Papineau  somma  lord  Ayliner  de  venir  à  Montréal  pour 
s'occuper  de  cette  fâcheuse  affaire.  Il  s'en  garda  bien 
et  ses  adversaires  essayèrent  de  rejeter  sur  lui  la  res- 
ponsabilité  des  pertes  de  vie. 

Comme  si  cette  triste  affaire  n'eut  pas  suffi  à  exas- 
pérer les  animosités  nationales,  une  calamité  vint 
fournir  une  nouvelle  cause  de  plaintes.  En  1832.1e «choléra 
asiatique,  importé  dans  la  province  par  des  immigrés, 
répandit  de  tous  côtés  la  mort  et  le  deuil;  les  ennemis 
du  gouverneur  et  de  son  entourage,  qui  faisaient  flèche 
de  tout  bois,  ne  se  gênèrent  pas  de  les  signaler  à  la  vin- 
dicte publique  comme  la  cause  première  des  ravages  du 
fléau.  C'était  leur  négligence  coupable,  ou  leur  com- 
plaisance criminelle  envers  les  marchands  de  Montréal 
qui  s'opposaient  aux  mesures  préventives  de  la  quaran- 
taine, qui  avait  laissé  la  porte  du  pays  ouverte  à  la  con- 
tagion. 

En  1834,  nouvelle  invasion  du  fléau.  Comme  pour  l'épi- 
démie de  1832,  les  chefs  du  mouvement  veulent  de  nou- 
veau rendre  lord  Aylmer  responsable  des  ravages  du  cho- 
léra. C'est  lui  qui  a  refusé  de  barrer  le  passage  au  fléau 
dans  le  Saint-Laurent;  c'est  lui  qui  a  attiré  les  immigrés 
malades  pour  qu'ils  répandent  la  contagion  qui  décimera 
les  Canadiens.  Les  plus  modérés  l'accusent  tout  si mple- 
ment,  comme  nous  l'avons  dit  plus  haut,  d'avoir  refuse, 
dans  le  but  de  plaire  aux  marchands  que  les  règlements 


LES  92  RÉSOLUTIONS  93 

de  la  quarantaine  auraient  gênés,  d'arrêter  les  navires 
infectés  en  bas  de  Québec. 

A  une  réunion  du  comité  de  correspondance  de  Mont- 
réal, 1  le  3  novembre  1834,  et  à  laquelle  assistaient  Papi- 
neau,  D.  B.  Viger,  Jos,  Cardinal,  A.  N.  Morin,  C.  «S.  Cher- 
rier  et  La  Fontaine,  il  fut  décidé  de  former  un  sous-comité 
à  qui  on  donna  mission  de  s'enquérir  sur  les  ravages 
exercés  dans  le  cours  de  l'été  dernier  par  la  cruelle 
maladie  appelée  le  choléra  asiatique;  sur  les  causes  de 
son  introduction  et  la  participation  que  peuvent  y  avoir 
eue,  soit  par  leurs  actes  ou  par  ljeurs  omissions  coupables 
et  volontaires,  le  gouverneur  en  chef  actuel  et  l'Exé- 
cutif provincial.  » 

On  a  peine  à  croire  que  des  hommes  sérieux  se  soient 
livrés  à  une  pareille  exagération,  mais  en  temps  de 
crise  l'esprit  s'embrume  et  perd  le  sens  des  proportions. 
Telle  chose  qui,  en  temps  ordinaire,  serait  passée  ina- 
perçue se  montre  alors  en  traits  exagérés.  C'est  sous 
l'empire  de  ces  sentiments  que  furent  conçues  les  92  réso- 
lutions qui  étaient  de  nature  à  produire  un  effet  con- 
traire à  celui  qu'on  devait  en  attendre. 

Couchées  dans  le  style  pompeux,  grandiloquent  de 
l'époque,  elles  présentent,  dans  des  phrases  à  effet,  une 
foule  de  choses  qui  n'y  sont  pas  à  leur  place,  si  les 
patriotes  désirent  obtenir  la  réforme  des  abus  dont  ils 
se  plaignent.  A  quoi  bon,  dans  un  document  de  ce  genre 
attaquer  la  constitution  anglaise,  faire  l'éloge  des  insti- 
tions  américaines,  s'occuper  du  choléra  asiatique  au  lieu 

1  En  1834  il  fut  fondé  à  Montréal,  à  Québec,  et  aux  Trois-Rivières 
des  comités  dits  de  correspondance,  composés  de  députés.  Ces  comités 
s'occupaient  des  affaires  des  patriotes.  , 


94  LES  92   RÉSOLUTIONS 

d'aller   droit  au  but  et  de  signaler   au  roi  les  abus  de 
pouvoir  auxquels  se  livrent  ses  agents? 

De  pareilles  critiques  étaient-elles  propres  à  bien 
disposer  l'esprit  de  gens  dont  on  attendait  des  réformes  ? 
Il  eut  fallu  s'en  prendre  plus  aux  hommes  qu'aux  insti- 
tutions si  les  choses  allaient  mal.  On  dirait  vraiment 
que  l'Assemblée  tenait  plus  à  être  désagréable  aux 
ministres  qu'à  obtenir  justice  lorsqu'on  lit  la  trente- 
septième  résolution,  qui  contient  l'éloge  boursoufflé  des 
principes  démocratiques  que  l'on  va  lire: 

«  Votre  Majesté  ne  peut  avoir  manqué  d'observer  que 
le  monde  politique  est  agité,  dans  ce  moment,  par  deux 
grands  partis  en  Europe,  qui  se  montrent  sous  différents 
noms  dans  les  différents  pays:  sous  les  noms  de  Ser- 
villes,  Royalistes,  Torys,  Conservateurs,  et  autres  d'une 
part,  sous  ceux  de  Libéraux,  Constitutionnels,  Répu- 
blicains, Whigs,  Réformateurs,  Radicaux  et  d'autres, 
d'autre  part;  que  ce  premier  parti  est,  sur  le  continent 
américain,  sans  autre  poids  ni  influence  que  ce  que 
peuvent  lui  donner  ses  suppôts  européens,  avec  un  très 
petit  nombre  de  personnes,  qui  se  mettent  sous  leur 
dépendance  en  vue  des  profits  personnels,  et  d'autres 
qui  «tiennent  par  l'âge  ou  l'habitude,  à  des  idées  qui  ne 
sont  partagées  par  aucune  classe  nombreuse;  tandis 
que  le  second  parti  couvre  l'Amérique  toute  entière. 
Nous  avons  donc  l'assurance  d'être  compris  au  sujet  de 
l'i n dépendance  que  nous  désirerions  voir  donner  au 
Conseil  législatif,  en  disant  que  le  secrétaire  d'Etat 
de  Votre  Majesté  se  méprend,  s'il  pense  que  l'exclusion 
de  quelques  fonctionnaires  salaries  suffirait  pour  mettre 
ce  corps  en  harmonie  avec  les  vœux,  les  opinions  et  les 
besoins  du  peuple,  tant  que  les  gouverneurs  coloniaux 


LES  92  RÉSOLUTIONS  95 

conserveront  la  faculté  de  le  recruter  en  majorité  de 
membres  serviles  par  leurs  antipathies  contre  les  idées 
libérales.  » 

On  se  demande  ce  que  cette  profession  de  floi  démo- 
cratique pouvait  ajouter  de  force  aux  justes  récla- 
mations des  Canadiens?  Pour  nous,  elle  détonne  d'une 
façon  étrange  et  constitue  un  hors-d'œuvre  plus  nuisible 
qu'utile  à  la  cause.  Mais  n'oublions  pas  que  les  grands 
mouvements  populaires  portent  à  la  déclamation.  Tout 
ce  qui  se  rattache  à  la  conquête  de  la  liberté,  aux  aspi- 
rations des  peuples  vers  un  idéal  de  justice  rarement 
atteint,  possède  et  domine  entièrement  Papineau  et 
ses  adhérents  qui,  sans  cesse,  cherchent  l'occasion  de 
donner  cours  à  leurs  sentiments.  Notons  aussi  qu'à 
l'époque  en  question,  le  grand  courant  de  l'école  roman- 
tique, avec  toute  son  exubérance  de  verbe  et  isa  grandilo- 
quence, se  répandait  sur  le  monde  en  périodes  sonores.  * 
Mais  comme  cette  tirade  sur  la  démocratie  américaine 
au  regard  du  monarchisme  européen  devait  sonner  faux 
à  Londres!  On  y  dut  être  non  moins  étonné  de  ces  autres 
phrases  déclamatoires  qui  ne  promettent,  au  début, 
aucune  menace,  mais  qui  vont  néanmoins  sur  le  ton  le 
plus  comminatoire  possible: 

«  Cette  Chambre  croirait  manquer  à  Votre  Majesté 
si  elle  hésitait  à  lui  faire  remarquer  que,  sous  moins  de 
vingt  ans,  la  population  des  Etats-Unis  d'Amérique 
sera  autant  ou  plus  grande  que  celle  de  la  Grande-Bre- 

1  Le  style  pompeux,  boursoufflé,  était  alors  à  la  mode  dans  notre  pro- 
vince et  ce  goût  déteint  sur  les  écrits  politiques  du  jour.  On  y  appréciait 
beaucoup  les  Paroles  d'un  croyant  de  Lamennais  qui  y  montre  les  rois  "bu- 
vant du  sang  humain  dans  les  crânes  humains."  Oet  ouvrage  "peu  consi- 
dérable par  son  volume  mais  immense  par  sa  perversité,"  disait  Grégoire 
XVI  en  le  condamnant,  n'eut  pas  moins  de  huit  éditions  chez  nous. 


96  LES  92  RÉSOLUTIONS 

tagne;  que  celle  de  l'Amérique  anglaise  sera  autant  ou 
plue  grande  que  ne  le  fut  celle  des  ci-devant  colonies 
anglaises,  lorsqu'elles  jugèrent  que  le  temps  était  venu 
de  décider  que  l'avantage  inappréciable  de  se  gouverner 
au  lieu  d'être  gouvernées  devait  les  engager  à  répudier 
un  régime  colonial  qui  fut,  généralement  parlant, 
beaucoup  meilleur  que  ne  l'est  aujourd'hui  celui  de 
l'Amérique  anglaise.  Votre  Majesté  sera  assez  juste 
envers  ses  fidèles  sujets  pour  ne  pas  voir  une  menace 
dans  cette  prévision,  fondée  sur  le  passé  d'un  fait  qui 
n'est  pas  de  nature  à  être  prévenu.  Nous  avons,  au  con- 
traire, l'assurance  que  sa  juste  appréciation  par  Votre 
Majesté  préviendra  des  malheurs  que  personne  ne  déplo- 
rerait plus  que  nous,  et  qui  seraient  également  funestes 
au  Gouvernement  de  Votre  Majesté  et  aux  habitants  de 
ces  provinces.  » 

Quelle  singulière  idée  que  celle  de  mêler,  à  la  partie 
sérieuse  des  92  résolutions,  des  menaces,  l'évocation  de 
souvenirs  désagréables  pour  le  gouvernement  anglais 
et  des  constatations  sur  les  progrès  des  Américains  qui 
laissaient  entendre  en  définitive  qu'on  songeait  à 
suivre  leur  exemple.  C'était  bien  mal  disposer  l'au- 
torité à  qui  on  faisait  appel,  à  étudier  d'une  façon 
impartiale,  la  cause  des  Canadiens.  N'était-ce  pas 
donner  raison  aux  unionistes  qui  ne  cessaient  de  taxer 
Papineau  et  ses  amis  de  déloyauté?  Avant  leur  levée 
de  boucliers  de  1774,  les  Américains,  comme  nous 
le  disions  plus  haut,  avaient  aussi  récapitulé  leurs 
griefs  pour  les  mettre  sous  les  yeux  de  lord  North 
et  de  ses  collègues.  Cette  énumération  de  leurs  sujets 
de  plainte  porte  sur  vingt-six  points  et  suit  une  décla- 
ration de  principes   pompeuse  que  l'on  serait  tenté  de 


LES  92  RÉSOLUTIONS  97 

trouver  prolixe.  Maie  qu'elle  paraît  concise  au  regard 
des  quatre-vingt-douze  résolutions.!  Il  est  vrai  que 
Papineau  et  ses  amis  y  réclament  tye  contrôle  absolu  des 
deniers  publics,  la  responsabilité  des  fonctionnaires, 
un  conseil  législatif  électif  ;  mais  cette  réclamation 
s'enlise  et  se  perd  au  milieu  d'un  flot  de  phrases  à  effet, 
et  de  déclarations  empanachées.  Nulle  part,  on  ne 
sent  l'esprit  pratique  de  l'homme  d'affaires.  C'est 
plutôt  un  ultimatum,  un  défi  lancé  à  l'Angleterre  qu'un 
plaidoyer  rédigé  avec  l'espoir  d'obtenir  justice.  On 
dirait,  au  ton  provocateur  de  cette  tirade,  aux  souvenirs 
désagréables  de  la  révolution  américaine  qu'elle  évoque 
comme  à  plaisir,  que  l'Assemblée  veut  exaspérer  les 
autorités  anglaises.  Il  ne  s'agit  plus  d'implorer  le  redres- 
sement des  griefs;  mais  pl,utôt  d'insinuer  que  si  la 
justice  boiteuse  et  tardive  ne  se  met  pas  enfin  en  marche, 
on  se  tournera  du  côté  de  Washington. 

La  Chambre  d'assemblée  se  montrait  bien  mieux  inspi- 
rée lorsqu'elle  abordait,  dans  les  92  Résolutions,  la  ques- 
tion des  finances.  C'était  sur  ce  point  qu'elle  aurait  dû 
porter  tous  ses  efforts,  car  de  ce  côté  il  y  avait  chance 
d'obtenir  une  réforme,  tandis  que  c'était  se  bercer  d'une 
illusion  que  de  croire  que  l'Angleterre  consentirait  à 
rendre  le  Conseil  législatif  électif.  Cependant  c'était  sur 
ce  point  qu'elle  appuyait  le  plus;  il  eut  été  de  meilleure 
politique  de  dénoncer  le  système  qui  permettait  à  l'Exé- 
cutif de  dépenser  à  sa  guise  l'iargent  de  la  province.  Ce 
système  qui,  déplaçant  la  responsabilité,  faisait  rendre 
les  comptes  publics,  non  à  Québec,  mais  à  Londres. 

Il  existait  à  la  charge  du  bureau  colonial  et  de  l'Exé- 
cutif canadien  un  autre  abus  presque  aussi  grave  que  son 


98  LES  92  RÉSOLUTIONS 

usurpation  en  matière  de  finances.  Une  loi  du  Parle- 
ment anglais  permettait  au  ministre  des  colonies  et  au 
gouverneur  du  Canada  de  disposer  à  vil  prix  des  terres 
vacantes  de  la  province,  en  faveur  de  leurs  favoris.  Par- 
fois le  gouvernement  se  servait  aussi  de  son  pouvoir  sur 
les  terres  publiques  pour  battre  monnaie,  grossir  ses  re- 
cettes. Il  va  sans  dire  qu'il  se  sentait  encore  moins  tenu 
de  rendre  compte  de  l'emploi  de  cet  argent,  que  de  celui 
des  deniers  provenant  des  sources  ordinaires  du  revenu. 
Cette  mainmise  sur  le  domaine  public  de  la  province 
constituait,  à  notre  sens,  un  abus  de  pouvoir  criant  entre 
tous  et  contre  lequel  la  Chambre  n'aurait  dû  cesser  de 
réclamer.  Les  colonies  américaines  s'étaient  levées  en 
armes  contre  la  métropole  pour  un  empiétement  moins 
grave  sur  leurs  droits.  Qu'était-ce  que  la  prétention  de 
lord  North,  de  taxer  les  colons  de  la  Nouvelle- Angleterre 
sans  leur  consentement,  auprès  de  cette  spoliation  cons- 
tante du  domaine  public  contre  la  volonté  des  repré- 
sentants? Une  taxe  ne  pouvait  avoir  o;u'un  effet  pas- 
sager, tandis  que  cet  empiétement  sur  le  sol  canadien 
avait  une  portée  fatale,  non  seulement  pour  le  présent, 
mais  engageait  aussi  l'avenir.  Elle  a,  pour  ainsi  dire,  mis 
sous  séquestre  de  vastes  espaces,  les  fermant,  par  là 
même,  à  la  colonisation,  en  attendant  que  leurs  proprié- 
taires voulussent  bien  les  vendre  le  jour  ou  leur  valeur 
aurait  fait  prime.  Ce  que  nous  disons  là  est  tellement 
vrai,  qu'il  reste  encore  de  ces  terres  entre  les  mains  des 
descendants  de  ces  concessionnaires  du  temps  passé.  l 

i  Le  droit  que  s'était  arrogé  le  parlement  anglais  de  disposer  du  do- 
maine public  n'était  pas  le  seul  empiétement  qu'il  s'était  permis  de  ce  côté. 
En  1826,  il  avait  voté,  â  Pinsu  du  Canada,  une  loi  touchant  la  réforme  de 
la  tenure  des  terres,  sous  prétexte  de  faire  disparaître  les  abus  du  rfgime 
féodal.    La  loi  avait  été  édictée  dans  la  plus  profonde  indifférence  des  deux 


LES  92  RÉSOLUTIONS  99 

On  se  serait  attendu  à  voir  les  Canadiens,  au  lieu  de 
réclamer  la  réforme  du  Conseil  en  rendant  ses  membres 
éligibles,  invoquer  un  moyen  d'obtenir  justice  encore 
plus  sûr.  Pourquoi  Papineau  ne  demandait-il  pas  la 
responsabilité  ministérielle?  Il  n'en  est  question  nulle 
part  au  cours  de  la  requête  qui  reproduit  les  92  réso- 
lutions? Cependant  dès  1808,Pierre  Bédard,  à  la  connais- 
sance de  Papineau,  avait  proposé  à  la  Chambre  d'as- 
semblée de  déclarer  qu'elle  verrait  avec  plaisir,  dans  son 
sein,  des  ministres  dont  l'autorité  dépendrait  de  la 
Chambre.  Il  devançait  son  temps  et  ne  fut  pas  compris 
par  ses  collègues. 

Comme  le  manifeste  de  Papineau, — les  92  résolutions, 
—  la  presse  du  temps  ne  cesse  de  faire  des  comparaisons 
entre  le  système  anglais  de  gouvernement  et  le  système 
américain  ;  soit  tactique,  soit  conviction,  on  veut  per- 
suader Downing  Street  que  la  politique  des  patriotes 
s'oriente  du  côté  des  Etats-Unis.  Au  reste,  depuis  cette 
époque,  chaque  fois-qrre  les  choses  vont  mal  au  Canada, 
n'est-il  pas  de  mode  de  poser  l'annexion  comme  la 
panacée  à  tous  les  maux  dont  on  croit  avoir  à  se 
plaindre? 

~~Én  1848,  les  hommes  politiques  importants  n'invo- 
quèrent-ils pas  l'annexion  comme  moyen  de  faire  naître 
la  prospérité  .au  Canada?  Et  depuis  la  confédération, 

Chambres,  sans  discussion.  Il  est  évident  qu'elle  cachait  les  desseins  fu- 
nestes de  quelques  spéculateurs  qui  avaient  suggéré  cette  législation  au 
Parlement.  L'Acte  des  tenures  comportait  le  bouleversement  de  notre 
droit  de  propriété,  substituait  les  lois  anglaises  en  cette  matière  aux  lois 
du  pays,  ou  les  mettait  les  unes  et  les  autres  en  conflit.  Combien  il  aurait 
été  plus  équitable  de  la  part  'du  bureau  colonial,  comme  le  disait  une  des 
92  résolutions,  de  charger  le  Parlement  de  Québec  d'opérer  la  réforme  s'il 
y  avait  lieu  d'en  faire  une. 


100  ,LES  92  RÉSOLUTIONS 

n'avons-nous  pas  été  témoins  de  manifestations  an- 
nexionistes  dans  plusieurs  provinces  plus  ou  moins 
mécontentes  du  régime  nouveau? 

L'étude  du  manifeste  de  Papineau,  l'observation 
générale  du  courant  des  idées  d'alors,  ont  fait  naître  chez 
nous  la  conviction  que  la  faillite  antérieure  des  pro- 
messes de  réformes  par  les  autorités  à  Londres  lui  avait 
enlevé  dès  ce  moment  tout  espoir  d'obtenir  justice.  La 
méfiance  a  pris  pied  dans  son  esprit  d'une  façon  indé- 
racinable. Une  influence  nouvelle  s'était  au  .reste  v^ 
glissée  auprès  du  ,tribun  pour  l'engager  plus  résolument 
dans  la  voie  nouvelle.  La  scission  entre  Papineau  et 
Neilson,  son  mentor  si  longtemps  écouté,  l'avait  rappro- 
ché des  jeunes  gens  ardents  et  d'O'Callaghan,  qui  n'a 
cessé  de  voir  Le  salut  du  Canada  que  dans  une  union 
de    république.     Les    atermoiements    du 


'#4 


avec    la    grande 

bureau  colonial,  la  tyrannie  du  gouverneur,  l'attitude 
méprisante  de  son  entourage  envers  les  Canadiens  et 
l'hostilité   du    Conseil    avaient    fait   de    Papineau    un\  ï 


annexioniste. 


CHAPITRE  DIXIEME 


LA  CONVENTION 


Les  92  résolutions  avaient  été  expédiées  à  Londres 
après  la  clôture  de  la  session  de  1834.  Elles  étaient  res- 
tées sans  réponse  et  l'on  conçoit  quelles  proportions  ce 
manque  d'égards  des  ministres  anglais  prit  aux  yeux  des 
députés.  Cette  protestation  véhémente,  qui  exhalait  les 
plaintes  et  l'indignation  d'un  demi-million  d'individus, 
n'aurait  donc  été  qu'un  coup  d'épée  dans  l'eau  !  Lord 
iStanley,  le  ministre  des  colonies,  allait-il  impunément 
se  moquer  des  Canadiens?  Papineau  ne  fut  pas  lent  à 
lui  faire  comprendre  qu'il  n'était  pas  homme  à  laisser 
un  silence  dédaigneux  tenir  lieu  d'une  réponse  sérieuse. 
A  peine  la  session  est-elle  ouverte  que  l'orage  qui  gronde 
dans  son  âme  éclate  avec  fracas.  Ce  furent  des  séances 
mémorables  que  celles  du  23  et  24  février,  où  Papineau 
et  ses  lieutenants  firent  entendre  leurs  récriminations. 
On  aurait  dit  un  reflet  des  scènes  de  la  Convention: 
la  grandeur  des  intérêts  en  jeu,  les  violences  de  langage, 
l'attitude  théâtrale  des  orateurs,  nous  rappellent,  dans 
des  proportions  moindres,  ces  discussions  de  la  fameuse 
assemblée  française  au  cours  desquelles  les  participants 
jouaient  leur  tête;  ce  côté  tragique  manque  à  l'As- 
semblée, bien  éloignée  alors  de  prévoir  qu'elle  préparait 
les  sanglantes  journées  de  1837. 


102  LA  CONVENTION 

Au  premier  plan  apparaît  Papineau  dans  le  double 
rôle  contradictoire  de  président  de  l'Assemblée  et  de 
chef  de  parti.  Ses  fonctions  officielles  l'appellent  à  mo- 
dérer les  paissions  qu'il  excite  comme  généralissime  des 
patriotes,  ce  qu'il  se  garde  bien  de  faire.  Avec  sa  parole 
violente,  ses  colères  vraies  ou  simulées,  son  prestige  de 
grand  orateur,  avec  sa  forte  taille,  ne  dirait-on  pas 
Danton,  mais  un  Danton  sans  cruauté?  On  ne  se  fait 
pas  idée  de  ses  emportements,  sous  lesquels  la  Chambre 
devait  tressaillir,  lorsque  s'adressant  personnellement 
à  lord  Aylmer,  il  le  rendait  responsable  de  la  mort  des 
trois  *  Canadiens  tombés  sous  les  balles  des  soldats 
durant  l'élection  de  Montréal,  en  1832  :  «  Craig,  disait-il, 
ne  faisait  qu'emprisonner  les  citoyens,  Aylmer  les  tue.  » 

Un  trait  entre  bien  d'autres,  qui  nous  frappe  dans 
cette  scène  reconstituée  de  P  Assemblée  de  1834,  c'est 
cette  attaque  dirigée  contre  le  gouverneur.  De  nos 
jours,  ce  fonctionnaire  impérial  règne  et  ne  gouverne 
pas,  couvert  dans  tous  ses  actes  par  ses  ministres. 
Il  est  entendu  que  sa  personne  reste  en  dehors  des 
discussions.  En  vivant  contraste  avec  l'usage  moderne, 
c'est  sur  le  gouverneur  que  pleuvent  le  plus  dru  les 
coups,  au  temps  de  Papineau,  qui  se  jette  avec  rage  sur 
«  Matthieu  lord  Aylmer,  »  comme  il  le  désigne,  pour 
demander  enfin  au  gouvernement  anglais  sa  mise  en 
accusation. 

Morin  ouvre  le  feu.  Ce  brave  homme,  qui,  à  partir  de 
1840,  a  semblé  personnifier  la  modération,  le  calme  et  la 
modestie,  nous  a  toujours  paru  hors  de  son  élément  dans 
le  rôle  d'un  agitateur.  Le  futur  ministre  du  ministère 
McXab-.Morin,  le  futur  juge  de  la  Cour  d'appel   ne  ré- 


LA   CONVENTION  103 

pugnait  cependant  pas  aux  violences  de  langage,  s'il  est 
l'auteur  de  certains  articles  de  la  Minerve  du  temps, 
articles  absolument  séditieux.  Il  ne  faut  pas  juger  les 
lieutenants  de  Papineau  d'après  leurs  allures  et  leur  con- 
duite subséquente  ;  évidemment,  avant  1837-8,  ils  ne 
pensaient  et  n'agissaient  que  dominés  par  leur  chef  qui 
avait  jeté  vivante,  dans  leur  âme,  comme  une  partie  de  la 
sienne,  et  dont  les  paroles  passionnées  leur  portaient  à 
la  tête  comme  un  vin  trop  capiteux. 

Sans  être  à  la  hauteur  des  harangues  de  Papineau 
pour  la  violence  des  sentiments,  le  discours  dans  lequel 
Morin  demande  de  prendre  en  considération  l'état  de  la 
province,  a  des  vivacités  qui  étonnent  chez  lui  : 

«  Je  me  lève  maintenant,  dit  M.  Morin,  pour  proposer 
que  la  Chambre  se  forme  en  comité  général  pour  consi- 
dérer l'état  de  la  Province,  mesure  que  je  considère 
comme  nécessaire,  afin  de  nous  assurer  si  nous  serons 
gouvernés  conformément  aux  lois  et  aux  droits  de  sujets 
anglais,  et  si  nous  jouirons  véritablement  des  avan- 
tages d'une  liberté  constitutionnelle,  ou  si  nous  gémirons 
sous  le  poids  de  la  tyrannie  qui  pèse  sur  nous,  et  se 
répand  parmi  nous  sous  les  plus  hideuses  formes.  » 

C'est  Conrad-Augustus  Gugy,  personnage  curieux  de 
l'époque,  qui  se  charge  de  défendre  le  gouvernement. 
Avocat  retors,  rompu  aux  combats  de  la  parole,  seul  il 
est  maintenant  de  taille  à  faire  face  à  Papineau,  depuis 
que  Neilson,  les  Stuart,  Cuvillier  et  Quesnel  ont  payé, 
aux  élections  récentes,  de  la  perte  de  leur  mandat,  leur 
condamnation  des  92  résolutions.  Ce  n'est  pas  un  homme 
de  haute  éloquence,  mais   comme  il   manie  habilement 


104  LA   CONVENTION 

l'ironie,  le  sarcasme  !  Sa  manière  de  combattre  est  bien 
celle  qni  devait  le  plus  exaspérer  Papineau  et  le  mettre 
hors  de  lui-même. 

Pour  bien  mettre  les  choses  au  point,  faisons  remar- 
quer que  cette  proposition  de  Morin  se  produisit  au 
premier  jour  de  la  session,  avant  la  prise  en  considé- 
ration du  discours  du  trône  qui,  en  matière  d'usage 
constitutionnel,  fait  l'objet  des  premières  occupations  du 
Parlement.  C'est  cette  dérogation  à  la  coutume  qui 
fait  dire  à  Gugy: 

«  Voici  qui  me  paraît  aller  bien  vite.  Nous  venons 
de  recevoir  la  harangue  de  Son  Excellence,  et  déjà  nous 
demandons  un  comité  sur  l'état  de  la  province.  Le  gou- 
verneur vient  de  nous  annoncer  qu'il  a  reçu  des  dé- 
pêches, et  nous  ne  savons  pas  encore  s'il  n'a  pas  reçu 
ordre  de  faire  disparaître  les  griefs  dont  la  majorité 
s'est  plainte  l'année  dernière,  et  déjà  l'on  demande  un 
comité?  C'est  marcher  plus  vite  encore  que  je  ne  m'y 
attendais.  Je  ne  me  suis  point  opposé  à  la  formation 
du  comité,  parce  que  je  n'avais  point  le  moindre1  espoir 
de  réussir.  Mais,  suivant  moi,  il  eût  été  naturel  d'es- 
pérer une  réparation  des  griefs  et  de  l'attendre.  » 

Gugy  entre  ensuite  dans  le  vif  du  sujet,  discute  les 
griefs  des  Canadiens,  persifle,  et  en  face  du  tribun 
pénétré  de  la  grandeur  de  sa  mission,  qui  se  plaint  que 
les  abus  signalés  dans  les  92  résolutions  fleurissent 
toujours,  Gugy  affecte  de  rabaisser  la  cause  popu- 
laire: «C'est,  dit-il,  après  tout,  une  affaire  de  places 
qu'on  demande,  sans  s'inquiéter  s'il  existe  des  Canadiens 
instruits  en  nombre  suffisant  pour  les  remplir.»  Pa- 
pineau  et  ses  amis,  avec  leurs   menaces  a  l'adresse   de 


LA   CONVENTION  105 

l'Angleterre  et  des  gouverneurs,  ne  sont  pour  Gugy  que 
des  fauteurs  de  révolution,  les  imitateurs  des  hommes  de 
1793  et  il  assimile  la  Chambre  à  la  Convention  en  lui 
reprochant  de  pousser  le  pays  à  la  guerre  civile;  pré- 
diction qui  devait,  hélas,  se  réaliser,  mais  qui,  &  ce  mo- 
ment-là, fait  rire  la  Chambre  aux  dépens  de  l'adversaire 
de  Papineau.  Celui-ci  dans  sa  réplique  va  plaisanter 
le  militaire  député.  Gugy  était  major  de  la  milice  et 
nous  le  trouverons,  en  1837,  en  service  de  guerre  à  côté 
des  soldats  anglais,  notamment  à  côté  de  Colborne,  à 
St-Eustache,  où  il  fut  un  des  premiers  à  pénétrer  dans 
l'église  après  l'écrasement  des  amis  de  Chénier. 

«  Monsieur  Gugy,  s'écrie  Papineau,  nous  a  parlé  de 
rupture  et  de  guerre  civile,  ridicule  appréhension  cons- 
tamment répétée  chaque  fois  que  la  Chambre  s'est  récriée 
contre  les  abus,  et  sous  Craig  et  sous  Dalhousie,  et  bien 
davantage  sous  le  gouverneur  actuel,. 

«  Sans  doute  qu'ayant  étudié  la  tactique  militaire -en 
sa  qualité  de  lieutenant  de  milice,  je  ne  dis  pas,  comme 
major,  car  il  n'était  major  que  pour  la  parade  et  les  bals, 
l'honorable  monsieur  peut  bien  juger  des  résultats  d'une 
•guerre  civile  et  des  forces  du  pays;  mais  qu'il  ne  croie 
pas  nous  intimider,  parce  qu'il  nous  donne  lieu  de  croire 
qu'il  combattra  dans  les  rangs  ennemis.  Au  reste, 
toutes  ses  menaces  ne  sont  que  risibies,  et  ses  craintes 
imaginaires.  Notre  constitution  nous  a  été  donnée  par 
un  défenseur  des  privilèges  aristocratiques,  un  ennemi 
des  institutions  libérales,  par  M.  Pitt,  dont  le  système 
de  politique  a  soulevé  l'Europe  et  a  retardé  la 
réforme  en  Angleterre,  et  qui  ne  s'est  pas  montré  plus 
favorable   pour   les  libertés   canadiennes   que  pour  les 


106  LA   CONVENTION 

libertés  anglaises;  et  lorsque  nous  demandons  la 
révision  de  cet  acte  imparfait,  vicieux,  à  l'autorité  même 
qui  l'a  passé,  au  Parlement  anglais,  nous  ne  devons  pas 
nous  attendre  que  nos  prétentions  seront  traitées  de 
révolutionnaires,  ni  craindre  qu'elles  excitent  une  révo- 
lution. Et  les  hommes  qui  tiennent  un  tel  langage  se 
disent  des  réformistes  !  C'est  ce  qui  faisait  dire  derniè- 
rement à  M.  Hume  dans  son  adresse  à  ses  constituants  : 
«  le  nom  de  réformistes  est  devenu  un  reproche  depuis 
que  les  tories,  les  plus  amis  des  abus,  l'ont  usurpé.  »  Eh 
bien!  dans  ce  pays,  nos  prétendus  réformistes  crient  à 
la  révolution  lorsque  nous  demandons  des  réformes.  » 

Papàneau,  après  s'être  amusé  au  dépens  de  Gugy, 
aborde  ses  objections  à  la  prise  en  considération  de  l'état 
de  la  province: 

«  Les  objections  que  fait  l'honorable  membre,  —  M. 
Gugy,  —  à  la  proposition  actuelle,  dit-il,  ne  sont  pas  ap- 
puyées sur  d'autres  arguments  que  ceux-ci  :  c'est  aller 
trop  promptement;  la  chose  est  nouvelle,  inusitée.  Il  se 
trouve  donc  bien,  il  est  donc  tranquille  et  impassible  au 
milieu  des  plaintes  et  des  souffrances  de  tout  un  peuple. 
Dans  des  temps  de  malheur,  sous  le  règne  d'une  adminis- 
tration marquée  chaque  jour  par  de  nouvelles  erreurs  et 
de  nouveaux  écarts,  il,  ne  faut  pas  prétexter  des  formes 
et  des  convenances  pour  nous  empêcher  de  prendre  en 
considération  l'état  de  la  province. 

«  Mais  il  est  nécessaire  que  la  proposition  de  M.  Morin 
soit  soumise  en  Chambre,  afin  qu'elle  y  soit  votée.  C'est 
ce  que  doivent  désirer  ceux  qui  veulent  que,  où  le  pouvoir 
anglais  règne,  là  aussi  régnent  les  libertés  anuiaiscs. 
Sous  le  règne  d'un  soldat, — Aylmer, — qui  nous  gouverne 


LA   CONVENTION  107 

avec  ignorance,  avec  passion,  avec  partialité  pour  les 
soldats,  jusqu'au  point  de  les  protéger  quand  ils  égor- 
gent les  citoyens,  il  importe  de  nous  faire  encore  en- 
tendre auprès  du  Parlement  impérial.  Cette  proposition 
(de  Morin)  déroule  tous  les  nouveaux  griefs  qui  se  sont 
succédés  depuis  l'année  dernière,  sous  ce  gouverneur 
militaire. 

«  L'honorable  membre  pour  Sherbrooke, — Gugy, — nous 
dit  que  le  gouverneur  a  reçu  des  dépêches,  et  que  proba- 
blement ces  dépêches  vont  noms  faire  passer  au  comble 
du  bonheur.  Mais  le  bonheur  ne  peut  pas  nous  être  annoncé 
par  ceux  qui  nous  ont  causé  tant  de  maux.'LQ  plus  grand  de 
tous  serait  qu'on  retirât  d'ici  des  hommes  qui  ont  causé 
le  malheur  de  cette  colonie.  Les  institutions  dont 
nous  nous  sommes  plaints;  les  injures,  les  injus- 
tices, les  abus  criants  sont  encore  les  mêmes  :  bien  plus, 
ils  se  sont  accrus  à  un  degré  effrayant.  Devons- 
nous  hésiter  à  dire  que  nous  sommes  gouvernés  par 
une  faction  corrompue?  On  ignore,  nous  dit-on,  si 
les  abus  ne  sont  pas  réparés;  mais  quand  tout  leur 
sourit,  nous  les  sentons,  nous  gémissons  sous  leur 
poids.  » 

Au  cours  des  séances  de  la  session  de  1835,  qui  fut 
très  courte,  les  discussions  furent  toutes  aussi  montées 
de  ton  que  celles  dont  nous  donnons  ici  une  idée.  L'année 
précédente,  lord  Aylmer,  sous  le  coup  de  la  lecture  des 
92  résolutions,  s'était  permis  de  dire  quelles  s'écartaient 
tellement  de  la  modération  ,et  de  l'urbanité  canadiennes, 
que  ceux  qui  ignoraient  le  «  véritable  état  des  choses, 
auraient  de  la  peine  à  se  persuader  qu'elles  n'étaient  pas 
le  fruit  d'une  fermentation  extraordinaire,  bien  que  la 


108  LA    CONVENTION 

plus  grande  tranquillité  régnât  au  dehors.  »  C'est  cette 
appréciation  des  92  résolutions  que  Papineau  fit  biffer 
•des  journaux  de  la  Chambre  après  l'avoir  qualifiée  d'in- 
convenante et  d'inconstitutionnelle,  malgré  les  protes- 
tations de  quelques  députés,  provoquées  par  la  façon 
d'agir  de  Papineau  qui,  là  où  il  était  le  plus  fort,  aimait 
à  faire  acte  *  d'autorité,  au  risque  de  mécontenter  les 
timides  de  son  propre  camp. 

Voyons  comment  Papineau  va  riposter  à  la  semonce 
■de  lord  Aylmer;  c'est  bien  la  plus  virulente  de  ses 
harangues  de  la  session  : 

«  M.  Morin  nous  a  dit  qu'il  n'introduirait  pas  d'autres 
mesures  devant  le  comité  que  cette  pétition;  grand 
nombre  d'autres  questions  pourraient  y  être  amenées; 
mais  j'en  signalerai  une  de  grande  importance,  qui 
devrait  venir  aussi  devant  ce  comité:  «  c'est  la  harangue 
inconvenante  et  insultante  prononcée  par  Matthew, 
lord  Aylmer,  à  la  clôture  de  la  dernière  session.  Rien  de 
plus  avilissant  et  de  plus  indiscret  que  cette  harangue  : 
un  homme,  qui  a  une  certaine  dignité  à  maintenir, 
ne  devrait  pas  s'avilir  et  se  dégrader  jusqu'à  se  com- 
plaire dans  l'insulte.  Cette  adresse,  faite  aux  membres, 
était  faite  au  peuple:  l'injure  est  pour  lui  comme 
pour  nous  qui  le  représentons.  Aussi  en  vain  dirait- 
on  que  cette  harangue  s'adressait  à  l'ancienne  Chambre; 
nous  avons  à  venger  une  offense  commise  contre  tout 
le  peuple. 

«  Quant  aux  griefs  énumérés  dans  cette  requête,  il 
n'est  pas  nécessaire  de  s'étendre  bien  au  long:  ce  sont 
des  faits  notoires.  Si  l'administration  trouve  des 
défenseurs  de  ses  écarts,  alors  il  faudra  entrer  dans  de 
plus  longues  discussions. 


LA    CONVENTION  109 

«  Je  me  bornerai  seulement  à  dire  que  le  pays  souffre 
de  maux  extrêmes  et  que  la  douleur  et  l'affliction  sont 
descendues  jusque  dans  les  chaumières.  Les  plaintes  et 
le  mécontentement  sont  généraux.  On  se  demande  ce 
que  signifie  donc  un  gouvernement  représentatif,  si  ses 
employés  croient  que  leur  commission  leur  donne  le  droit 
de  tout  faire  et  de  tout  oser.  Persuadé  de  cet  état  de 
choses,  témoin  de  ces  sentiments  de  tous,  je  m'élèverai 
de  toute  ma  force  contre  une  administration  qu'il  serait 
immoral  de  ne  pas  dénoncer,  qui  est  soutenue  d'une 
branche  de  la  législature,  qui  a  l'audace  et  l'effronterie 
de  se  dire  la  protectrice  de  la  minorité.  Les  Anglais  de 
la  minorité  sont  de  mauvais  sujets,  lorsqu'ils  se  dis- 
tinguent de  leurs  co^sujets,  pour  revendiquer  des  privi- 
lèges pour  eux  seuls;  et  dès  lors  ils  n'ont  plus  de  droit  à 
la  protection  des  lois,  à  moins  que  le  peuple  de  ce  pays 
ne  soit  assez  démoralisé  pour  se  soumettre  de  bon  cœur 
'à  la  domination  du  petit  nombre;  ce  que  je  ne  crois  pas. 
Mais  on  nous  dit  :  «  soyons  frères.  »  Soyons-le,  mais 
vous  voulez  avoir  le  pouvoir,  les  places  et  les  salaires, 
et  encore  vous  vous  plaignez  plus  que  nous.  C'est  cette 
injustice  que  nous  ne  pouvons  souffrir.  Nous  de- 
mandons des  institutions  politiques  qui  conviennent  à 
l'état  de  société  où  nous  vivons,  et  qui  rendirent  les  ci- 
devant  colonies  anglaises  beaucoup  plus  heureuses  que 
nous  ne  le  sommes;  ces  réformes  changeraient  et  dispo- 
seraient au  bien  ces  hommes,  qui  dans  le  Conseil  se 
croient  préposés  pour  faire  le  mal;  où  ils  sont  entrés 
par  la  flatterie,  et  où  ils  se  soutiennent  par  l'oppression. 
Voilà  pourquoi  il  n'y  a  pas  un  moment  à  perdre  pour 
s'assurer  d'aussi  heureux  résultats,  s'il  est  possible. 

8 


110  LA   CONVENTION 

«  Je  recommande  donc  l'examen  du  discours  de  clô- 
ture de  la  dernière  session,  où  l'on  se  permet  contre  la 
Chambre  une  censure  dont  le  discours  du  général  Craig, 
en  1810,  fournit  un  exemple:  lui  qui  ne  faisait  qu'em- 
prisonner les  citoyens  tandis  que  Aylmer  les  tue. 
Pareils  discours  ont  toujours  été  sujet  de  remarques, 
et  celui  de  la  dernière  session  ne  devra  pas  être  passé 
sous  silence.  » 

Tout  fut  mené  au  pas  de  charge  dans  ces  séances 
mémorables  de  1835.  Si  certains  députés  patriotes, 
effrayés  des  allures  de  Papineau,  réclamaient  le  temps 
d'étudier  la  question  soumise  à  leur  délibération,  ils 
étaient  rabroués  haut  la  main,  soit  par  le  tribun  auto- 
ritaire, soit  par  Morin  et  Lafontaine  qui  se  chargeaient 
parfois  d'exécuter  les  récalcitrants.  Oelui-ci  prit, 
plusieurs  fois,  part  aux  discussions,  y  apportant  une 
véhémence,  probablement  factice, —  qu'on  ne  lui  vit  plus 
après  la  grande  crise  de  cette  époque.  S'il  se  montre 
plus  tard  vigoureux  et  énergique,  jusqu'à  produire  le 
même  effet  que  l'éloquence  la  plus  emportée,  comme  le 
jour  où  il  plaidait  le  droit  à  l'existence  de  la  langue 
française  au  parlement,  en  1842,  il  se  montrait,  en 
généra],  froid  et  d'une  grande  sécheresse  de  paroles; 
jamais  chez  lui  le  moindre  effort  d'imagination,  mais 
toujours  la  logique  dépouillée .  de  tout  ornement.  Il 
n'avait  rien  de  l'allure  ni  des  manières  d'un  conven- 
tionnel, et  si  la  violence  a  soufflé  dans  quelques-uns  de 
ses  discours,  en  1835,  c'est  qu'alors,  magnétisé  par 
Papineau,  il  était  l'écho  de  son  chef  si  dominateur. 

C'est  à  cette  session  de/1835  /que  le  grand  agitateur 
brisa,    pour   toujours,    avec~~ie   gouvernement   anglais^ 


LA   CONVENTION  111 

avec  ce  parlement  où  les  whigis  ne  lui  inspiraient  pas 
plus  de  confiance  que  les  tories:  «  Quand  des  ministres 
réformistes,  disait-il  à  la  Chambre,  le  24  février  1835, 
qui  se  prétendaient  nos  amis,  ont  été  inattentifs  à  nos 
plaintes,  devons-nous  espérer  qu'un  ministre  tory, 
(R.  Peel)  ennemi  des  réformes,  y  fera  plus  attention  ? 
Nous  ne  pouvons  rien  attendre  qu'en  lui  inspirant  de  la 
crainte  ou  en  le  harassant  d'importunités.  » 

L'intransigeance  de  Papineau  qui  s'atteste  dans  ces 
paroles  devait  fatalement  le  pousser  à  un  conflit  avec 
le  nouveau  gouverneur,  lord  Gosford  qui,  chargé  d'une 
mission  de  conciliation  par  le  gouvernement  anglais,  et 
rempli  lui-même  d'intentions  pacifiques,  s'avançait  inuti- 
lement la  branche  d'olivier  à  la  main. 


CHAPITRE  ONZIEME 


GOSFORD,  LES  PROPOSITIONS  RUSSELL 


Comme  la  querelle  entre  lord  Aylmer  et  la  Chambre 
s'envenimait  de  plus  en  plus,  le  bureau  colonial  mit  fin 
à  son  administration  à  l'automne  de  1835,  et  envoya  à 
sa  place  lord  Gosford,  en  la  double  qualité  de  gou- 
verneur et  de  commissaire  royal,  chargé  avec  deux 
collègues,  MM.  Grey  et  Gipps,  d'étudier  la  situation  de 
la  province  de  Québec,  dans  le  but  de  chercher  une 
solution  au  problème  inquiétant  dont  on  ne  pouvait  se 
détacher  les  yeux  «depuis  trente  ans. * 

Le  caractère  et  le  tempérament  de  lord  Gosford  le 
portaient  vers  la  modération.  Aussi,  à  peine  arrivé  à 
Québec,  s'efforce-t-il  de  capter  la  confiance  des  Cana- 
diens. On  le  voit  se  prodiguer  à  toutes  leurs  fêtes, 
assister   aux   distributions    de   prix    au    Séminaire   de 

1  Les  trois  commissaires,  ayant  M.  Elliott  pour  secrétaire,  se  mirent  à 
l'œuvre  peu  après  leur  arrivée  au  Canada.  MM.  Grey  et  Gipps  s'entendi- 
rent sur  la  politique  à  suivre  a  l'égard  de  notre  province.  Lord  Gosford 
refusa  son  adhésion,  sur  plusieurs  points,  a  leur  rapport,  lequel  donnait 
raison  â  l'Exécutif  sur  tout  ce  qu'il  avait  fait  dans  la  province.  Dans 
leurs  conclusions,  Grey  et  Gipps  allaient  jusqu'à  suggérer  de  donner  plus 
d'avantages  à  l'électeur  anglais  qu'à  l'électeur'  français,  recommandaient 
une  liste  civile  de  £19,C00  votés,  non  annuellement,  mais  pour  toute  la  vie 
du  roi.  Ils  condamnaient  l'application  du  principe  électif  appliqué  au  Con- 
seil; approuvaient  le  maintien  de  l'acte  des  terres,  et  repoussaient  le  pro- 
jet d'union  des  deux  Canadas.  Ce  rapport  fut  présenté  à  la  Chambre  des 
Communes  le  2  mare  1837.     Il  n'eut  aucun  effet. 


114  GOSFORD,  LES  PROPOSITIONS  RUSSELL 

Québec,  et  donner  un  grand  bal  le  jour  de  la  Ste-Cathe- 
rine.  Son  amabilité  se  manifeste  de  cent  façons,  au 
point  de  froisser  les  bureaucrates  et  le  parti  du  Conseil 
législatif.  Un  certain  docteur  Henry,  chirurgien 
attaché  à  un  régiment  anglais  alors  en  garnison  à 
Québec,  résumait  l'opinion  des  siens  sur  les  façons  d'agir 
de  lord  Gosf  ord,  dans  une  lettre  qu'il  lui  adressait  par  la 
voie  des  journaux. 

«  J'ai  observé,  Milord,  la  bonté  de  votre  nature  qui 
s'est  traduite  de  maintes  façons.  J'ai  aussi  été  étonné 
de  votre  affabilité  et  de  votre  politesse  envers  tous  ceux 
qui  vous  approchent,  et  vous  me  pardonnerez  si  j'ajoute 
que  vos  actes  multipliés  de  charité  particulière  me  sont 
connus.  Vous  avez  entrepris  la  tâche  de  réconcilier  des 
gens  aux  intérêts,  aux  passions,  et  aux  préjugés  con- 
traires et  vous  avez  apporté  à  votre  entreprise  toute  la 
cordialité  d'un  généreux  Irlandais.  Plaise  au  Ciel  que 
vos  nobles  efforts  pour  calmer  les  tempêtes  politiques 
n'aient  pas  été  tentés  en  vain!  Je  suis  profondément 
chagrin  croyant,  comme  je  le  fais,  que  votre  honnêteté 
et  votre  bonté  de  cœur  vous  induisent  en  erreur.  Je 
crois,  Milord,  que  vous  dépensez  en  vain  votre  politesse 
et  que  vous  vous  efforcez  inutilement  d'être  aimable. 
Il  y  a  sur  votre  route  un  obstacle  fatal,  insurmontable. 
H  y  a  en  face  de  vous  un  homme:  Papineau,  que  vous 
ne  pouvez  convertir,  parce  qu'il  est  absolument  réfrac- 
taire  à  toute  conversion,  à  raison  de  son  esprit  croche  et 
de  ses  dispositions  malveillantes.  Il  va  transformer  tou- 
tes concessions  publiques  en  une  demande  pour  de  nou- 
velles faveurs,  tandis  que  son  palais  moral  dévié,  en 
iépit  de  ses  plus  larges  sourires  et  de  son  langage  le 

i»  choisi,  fera  tourner  votre  bourgogne  en  vinaigre.  » 


GOSFORD,  LES  PROPOSITIONS  RUSSELL  115 

Il  est  vrai  que  Papineau  se  rendit  quelquefois  aux 
invitations  de  lord  Grosford  qui  déclarait  plus  tard,  en 
1845,  que  s'il  eût  mieux  connu  le  tribun,  il  aurait  pu 
s'entendre  avec  lui.  *  Mais  un  malheureux  incident 
vint  briser  l'apparente  harmonie  naissante;  nous  disons 
apparente,  car  il  se  peut  que  Papineau  ne  se  soit  rendu 

1  En  1845,  lord  Gosford  écrivait  à  Dominick  Daly  une  lettre  qui  est  à 
lire.  Il  y  justifie  jusqu'à  un  certain  point  la  conduite  de  Papineau  anté- 
rieure aux  événements  de  1837,  et  ne  cache  pas  l'estime  qu'il  avait  pour  notre 
compatriote.     Voici  cette  intéressante  lettre  : 

"J'ai  suivi  avec  anxiété  les  événements  qui  se  sont  passés  au  Canada. 

J'avoue  que  je  n'ai  jamais  considéré  les  mesures  prises  comme  devant  as- 
surer le  bonheur  d'une  partie  des  états  de  Sa  Majesté,  et  j'ai  toujours  re- 
gardé l'union  des  deux  provinces  comme  une  dangereuse  expérience.  En 
supposant  même  qu'elle  fut  désirable,  peut-on  imaginer  quelque  chose  de 
plus  injuste,  de  plus  arbitraire,  de  plus  mal  a  propos  que  les  moyens  aux- 
quels on  a  eu  recours  pour  l'opérer;  mieux  calculée,  dans  mon  humble  opi- 
nion, pour  perpétuer  les  divisions  et  les  animosités  plutôt  que  pour  les  faire 
disparaître  et  les  faire  oublier  afin  de  rendre  le  peuple  uni  et  heureux. 

Une  faction,  prise  de  l'ambition  de  dominer,  ne  voulait  rien  moins  que  le 
pouvoir  absolu,  et  on  aurait  dû  résister  à  ses  desseins  en  s'occupant  sans 
cesse  des  intérêts  de  la  grande  majorité  du  peuple.  Telle  est  l'opinion  que 
j'ai  toujours  eue,  et  je  n'ai  jamais  été  tenté  d'en  changer.  J'ai  été  heureux 
d'apprendre  le  retour  de  M.  Papineau  au  Canada,  et  de  savoir  qu'il  jouit 
d'une  bonne  santé.  Je  ne  crois  pas  qu'il  y  ait  eu  entre  nous  deux  de  sé- 
rieuses divergences  d'opinion  sur  l'ensemble  des  affaires  du  Canada.  Il 
insistait  sur  certains  points  en  matière  de  réformes  que  je  n'avais  pas  le 
droit  d'accorder,  bien  que  j'eusse  été  heureux  plusieurs  fois  de  pouvoir  le 
faire. 

J'ai  toujours  regretté  qu'il  ne  fut  pas  resté  a  Québec  en  1837.  J'ai 
toujours  regardé  comme  une  malheureuse  affaire  son  départ  pour  Montréal, 
où  les  factions  faisaient  rage.  S'il  fut  resté  à  Québec,  que  de  chagrins  et 
de  rancunes  auraient  été  évités  Je  me  rappelle  avec  beaucoup  de  plaisir 
les  conversations  que  j'ai  eues  avec  M.  Papineau, —  conversations  dans  les- 
quelles il  m'a  exprimé  des  sentiments  et  des  opinions  qui  font  le  plus  grand 
honneur  à  son  cœur  et  a  son  intelligence.  Si  vous  le  rencontrez,  veuillez 
lui  présenter  mes  compliments  et  mes  meilleurs  souhaits  si  vous  croyez 
qu'ils  puissent  lui  être  agréables." 


116  GOSFORD,  LES  PROPOSITIONS  RUSSELL 

au  château  St-Louis  que  pour  découvrir,  en  causant  avec 
lord  Gosford,  quelles  étaient  les  véritables  intentions 
du  bureau  colonial?  Le  dessein  de  chercher,  dans 
l'annexion,  la  liberté  que  Downing  Street  s'obstinait  à 
nous  refuser  le  tenait  alors  fortement.  Cependant 
n'est-il  pas  présuma-blé  qu'il  ait  senti,  en  présence  de 
l'immense  responsabilité  qu'il  assumait,  quelque  hési- 
tation à  marcher  de  l'avant  et  que  celle-ci  l'ait  porté  à 
tendre  l'oreille  aux  propositions  du  gouverneur?  D'un 
autre  côté,  son  attitude  ne  se  fortifierait-elle  pas  de  cette 
tentative  de  reconciliation,  car  il  pourrait  dire  plus  tard, 
qu'il  n'avait  passé  le  Rubicon  que  le  jour  où  toute  voie 
pour  retourner  en  arrière,  lui  était  fermée. 

Lord  Gosford  convoque  les  Chambres  au  mois  d'oc- 
tobre 1835,  et  dans  un  discours  d'une  grande  modération 
fait  un  touchant  appel  à  l'esprit  de  conciliation  des 
deux  partis,  Canadiens  et  Anglais  «  sortis  des  deux 
premières  nations  du  monde.  »  Un  bon  nombre  de 
députés  étaient  portés  à  écouter  les  paroles  bienveil- 
lantes du  gouverneur,  lorsque  la  publication,  à  Toronto, 
des  instructions  secrètes  données  à  lord  Gosford  vint 
tout  bouleverser.  Ces  instructions  parurent  aux  plus 
ardents  comme  un  démenti  complet  aux  avances  de 
lord  Gosford,  qui  laissait  espérer  le  redressement  des 
griefs.  Or,  Downing  street  écrivait  secrètement  à  lord 
Gosford  qu'il  ne  fallait  faire  aucune  concession  aux 
Canadiens  sauf  sur  un  point:  on  abrogerait,  peut-être, 
la  loi  des  terres,  cette  mesure  inique  du  parlement 
anglais,  qui  avait  permis  à  des  spéculateurs  de  s'em- 
parer d'un  million  d'acres  du  meilleur  de  notre  sol. 

Après  cet  incident  tout  espoir  d'un  rapprochement, 


GOSFORD,  LES  PROPOSITIONS  RUSSELL  117 

que  la  conduite  modérée  de  G-osford  avait  fait  naître 
chez  le  petit  nombre,  s'évanouit  et  il  semble  qu'un 
mauvais  génie  se  plaît  à  jeter  dans  l'atmosphère  em- 
brasée, de  nouveaux  aliments  de  conflit  et  d'agitation. 
Qu'avait  répondu  la  mère-patrie  aux  92  résolutions?  Il 
n'était  venu  de  Londres  que  des  promesses  évasives  et 
des  menaces  qui  avaient  fait  dire  un  jour  à  O'Connell  en 
pleine  Chambre  des  communes:  «  Si  c'est  ainsi  que  vous 
entendez  la  justice  (If  this  is  what  you  mean  by  justice) 
le  Canada  n'aura  bientôt  plus  rien  à  envier  à  l'Irlande. 
L'aveu  même  de  l'honorable  ministre  des  colonies  est 
une  preuve  des  abus  commis  par  ceux  qui  gouvernent  le 
Canada,  puisque  sur  une  population  formée  de  plus 
de  trois  quarts  de  Canadiens-Français,  on  ne  lui  accorde 
seulement  qu'un  quart  des  emplois  publics.  La  compo- 
sition du  Conseil  législatif  aussi  est  vicieuse,  puisque 
parmi  ses  membres,  les  uns  sont  ou  ministres,  ou  juges 
ou  fonctionnaires  publics,  ce  qui  donne  un  double  avan- 
tage au  gouvernement.  » 

C'est  au  milieu  des  passions  des  uns  et  de  la  terreur 
des  autres  que  le  gouverneur  convoque  de  nouveau  le 
Parlement  —  session  de  l'automne  de  1836. — Le  discours 
du  trône  trahit  son  inquiétude  et  ses  alarmes.  Gosford 
s'efforce  de  dissiper  la  fâ&heuse  impression  produite 
par  les  extraits  des  instructions  secrètes,  qui  dans  leur 
texte  complet,  dit-il,  ne  comportent  pas  le  sens  que  l'on 
a  voulu  leur  donner,  puis  il  annonce  qu'il  n'a  convoqué 
les  chambres  que  pour  obtenir  des  subsides!  La  voici 
encore  revenue  cette  éternelle  affaire  qui,  depuis  1820, 
se  présente  entre  le  Conseil  et  la  Chambre  comme  une 
pomme  de   discorde!  A  la   dernière  session,  Papineau 


118  GOSFORD,  LES  PROPOSITIONS  RUSSELL 

n'a  consenti  à  voter  les  deniers  nécessaires  anx  services 
publies,  que  pour  six  mois,  mais  comme  le  malentendu 
subsiste  encore  avec  des  circonstances  aggravantes,  il 
fait  signifier  à  l'Exécutif  que  cette  fois  la  Chambre  se 
refusera  à  toute  initiative  et  qu'elle  s'enfermera  dans 
une  inaction  absolue  tant  qu'il  n'aura  pas  été  fait  droit 
à  ses  réclamations.  Comme  on  dirait  aujourd'hui:  la 
Chambre  était  en  grève.  Dans  sa  réponse  au  discours 
du  trône,  elle  disait  :  «  Nous  avons  décidé  qu'il  ne  con- 
venait pas  de  discuter  les  différentes  questions  soumises 
à  la  Chambre  par  votre  Excellence,  tant  qu'elle  n'aurait 
pas  donné  plus  en  détail,  les  raisons  qui  lui  ont  fait  con- 
voquer le  Parlement.  »  Ceci  se  passait  le  24  septembre, 
et  comme  le  4  octobre  suivant,  Papineau  et  ses  amis 
persistaient  dans  leur  entêtement,  le  gouverneur  les 
congédiait.  «  Vu  qu'il  n'y  a  aucun  bon  résultat  à 
attendre  de  vos  délibérations,  je  me  hâte  de  mettre  fin  à 
cette  session  ». 

On  marche  dès  lors  à  grands  pas  vers  un  cataclysme. 
L'agitation  dans  le  pays  augmente  de  jour  en  jour;  c'est 
en  vain  que  le  clergé,  qui  depuis  1834,  s'est  détaché  de 
Ta  pineau,  à  la  vue  de  ses  allures  révolutionnaires  et  de 
ses  exagérations  manifestées  dans  les  92  résolutions, 
^'efforce  de  faire  échec  à  l'entraînement  populaire. 

Des  amis  du  tribun,  outrepassant  ses  instructions, 
prêchent  ouvertement  la  rébellion,  la  résistance  à  l'An- 
gleterre et  l'annexion  aux  Etats-Unis,  qui  délivrera  les 
habitants  du  pays  de  la  tenure  seigneuriale  et  de  l'obli- 
gation de  payer  la  dîme  aux  cures.  Ces  appels  aux  pas- 
sions populaires  et  l'attitude  pleine  de  provocation  de 
Papineau    jettent    l'alarme    parmi    un    grand    nombre 


GOSFORD,  LES  PROPOSITIONS  RUSSELL  119 

d'hommes  sérieux,  qui  se  rangent  du  côté  du  gouverneur. 
C'était  là  un  signe  de  révolte  dans  les  rangs  des 
patriotes  qui,  l'année  précédente,  appuyaient  unani- 
mement leur  chef.  La  défection  s'était  du  reste  étendue 
à  presque  toute  la  députation  de  Québec.  Elzéar  Bédard 
avait  été  un  des  premiers  à  fléchir,  effrayé  par  l'oppo- 
sition outraneière  de  Papineau.  Cependant  c'était  lui  qui 
avait  présenté  les  92  résolutions  à  la  session  de  1834. 
On  insinua,  dans  le  temps,  que  l'agitateur  lui  avait  confié 
cette  mission  importante,  pour  le  retenir  dans  son 
camp  et  que,  dès  1834,  des  soupçons  planaient  sur  la 
vigueur  de  ses  principes.  Allait-il  suivre  Neilson,  Cu- 
villier,  Debartzch  et  Quesnel  ?  On  se  perdait  en  conjec- 
tures, lorsque  Gosford  lui  donna  la  succession  du  juge 
Kerr.  L'invective  de  Papineau,  exaspéré  par  cette 
désertion,  le  poursuivit  jusque  sous  l'hermine  du  ma- 
gistrat. 

Etienne  Parent,  qui  fut  le  plus  puissant  journaliste 
de  l'époque  et  un  des  esprits  les  mieux  équilibrés  dont 
les  Canadiens  puissent  s'honorer,  s'éloignait  aussi  des 
violents  pour  prêcher  la  modération  tout  en  continuant 
à  réclamer  le  redressements  des  griefs.  Cette  dernière 
défection,  —  justifiable  à  notre  sens,  —  laissait  arriver 
sans  contradiction  auprès  de  Papineau  les  conseils  des 
hommes  avancés  comme  Nelson,  O'Callaghan  portés 
aux  résolutions  extrêmes. 

L'année  1837  s'ouvrit  sous  de  sombres  auspices,  et  au 
milieu  de  l'effervescence  des  passions  politiques  que  les 
agitateurs  entretenaient,  l'on  apprit  la  stupéfiante 
nouvelle  que  lord  John  Russell,  loin  de  se  rendre  aux 
demandes  des  Canadiens,  venait  de  proposer  aux  Com- 


120  GOSFORD,  LES  PROPOSITIONS  RUSSELL 

munes,  de  donner  au  gouverneur  le  droit  de  dépenser 
les  revenus  publics  de  la  province,  sans  l'autorisation  de 
la  Chambre.  Ce  coup  porté  à  la  constitution,  cette 
réponse  inattendue  aux  92  résolutions  et  aux  nom- 
breuses pétitions  qui  demandaient  une  plus  large  appli- 
cation du  régime  parlementaire,  eut  un  retentissement 
extraordinaire  dans  le  pays.  Pour  justifier  ces  mesures, 
John  Russell  faisait  remarquer  que,  depuis  1832,  la 
Chambre  avait  toujours  refusé  de  voter  les  subsides  né- 
cessaires. Sans  doute,  il  devenait  urgent  de  mettre  fin  à 
cette  situation  anormale,  mais  était-il  raisonnable  de  re- 
jeter sur  l'Assemblée  législative  seule  la  responsabilité 
d'un  ordre  de  choses  produit  par  Papineau  et  ses  amis 
d'une  part,  et  de  l'autre  par  le  Conseil  législatif  et  le 
Bureau  colonial.  Dans  l'état  des  esprits,  ce  coup  d'auto- 
rité ne  constituait-il  pas  une  grande  maladresse,  ne  ten- 
dait-il point  à  justifier  les  prétentions  de  Papineau  allant 
à  dire  que  l'on  ne  pouvait  rien  attendre  d'équitable  du 
parlement  anglais  qui  au  lieu  de  confier  và  la  Chambre  les 
privilèges  qu'elle  avait  le  droit  de  réclamer,  osait  les 
restreindre.  1 

Il  ne  se  fit  pas  faute  de  profiter  de  l'erreur  de  ses 
adversaires  et  de  l'exploiter  au  profit  de  sa  cause,  qui 
n'en  restait  pas  moins  désespérée.  En  effet  l'appui  des 
autres  colonies  anglaises  qui  avaient,  elles  aussi,  à  se 
plaindre  du  Bureau  colonial  et  sur  lesquelles  il  avait 
fondé  de  grandes  espérances,  lui  manquait  sur  toute  la 
ligne.  Pendant  plusieurs  années,  Papineau  s'était  em- 
ployé avec  une  grande  habileté  à  réunir  les  mécontents 
du  Haut-Canada,  du  Nouveau-Brunswick  et  de  la  Nou- 

1  Les  résolutions  Russell  furent  mises  de  côté  le  23  octobre  1837. 


GOSFORD,  LES  PROPOSITIONS  RUSSELL  121 

velle-Ecosse  sous  sa  direction,  pour  qu'ils  fissent  cause 
commune  avec  nous.  A  ,un  moment  donné  l'opposition 
dans  ces  provinces  était  devenue  considérable,  mais  le 
gouvernement  avait  fini  par  reprendre  l'ascendant  par- 
tout, ce  qui  laissait  le  parti  libéral  de  Québec  isolé  dans 
la  lutte. 

Plus  la  situation  semble  sans  espoir,  plus  Papineau  et 
ses  lieutenants  puisent  d'audace  dans  leur  exaltation. 
Aussi  les  voit-on  entrer  en  campagne  pour  dénoncer  les 
résolutions  Russell.  Papineau  s'est  toujours  défendu 
d'avoir  voulu  recourir  aux  armes,  mais  le  langage  qu'il 
emploie  alors  dans  les  différentes  assemblées  où  il  pa- 
raît ne  respire  que  la  sédition.  On  n'y  relève  que  des 
appels  à  la  violence,  de  nature  à  motiver  son  arrestation 
pour  haute  trahison.  C'est  ainsi  qu'il  prêche  la  contre- 
bande, recommande  à  ses  amis  de  s'adresser  au  Congrès 
des  Etats-Unis  pour  obtenir  le  redressement  des  griefs 
dont  ils  se  plaignent,  et  ne  tarit  pas  d'éloges  à  l'adresse 
des  révolutionnaires  américains  de  1774.  A  Saint- 
Ours,  le  7  mai  1837,  il  fait  déclarer  que,  «  nous  ne 
pouvons  regarder  autrement  le  gouvernement  qui 
a  recours  à  rinjustice,  à  la  force  et  à  une  violation 
du  contrat  social,  que  comme  un  gouvernement 
oppresseur,  un  gouvernement  de  force,  pour  lequel 
la  mesure  de  notre  soumission  ne  devrait  être  désormais 
que  la  mesure  numérique  jointe  aux  sympathies  que  nous 
trouverons  ailleurs.  »  Papineau  ne  lève-t-il  pas  aussi  le 
drapeau  de  la  révolte  à  St-Laurent,  le  15  mai  1837, 
lorsqu'il  dit  que  «  les  résolutions  de  Russell  sont  une 
tache  indélibile  que  le  peuple  ne  doit  ni  ne  veut  s'y 
soumettre;  que  le  peuple  doit  transmettre  ses  droits  à 
sa  postérité  fut-ce  au  prix  de  ses  biens  et  de  son  sang.  » 


122  GOSFORD,  LES  PROPOSITIONS  RUSSELL 

Puis  il  continue  sur  le  même  ton: 

«  Nous  sommes  en  lutte  avec  les  anciens,  ennemis  du 
pays:  le  gouverneur,  les  deux  conseils,  les  juges,  la 
majorité  des  fonctionnaires  publics  que  vos  repré- 
sentants ont  dénoncés  depuis  longtemps,  comme 
formant  une  faction  corrompue,  hostile  aux  droits  du 
peuple  et  mue  par  l'intérêt  seul  à  soutenir  un  système 
de  gouvernement  vicieux. . .  Cette  faction  a  toujours  la 
même  volonté  de  nuire,  mais  elle  n'a  plus  le  même 
pouvoir  de  le  faire:  c'est  toujours  une  bête  malfaisante, 
qui  aime  à  mordre  et  à  déchirer,  mais  qui  ne  peut  plus 
que  rugir  parce  que  vous  lui  avez  rogné  et  limé  les  dents. 
Pour  eux,  les  temps  sont  changés . . .  En  1810,  un  mauvais 
gouverneur  jetait  les  représentants  en  prison:  depuis 
ce  temps,  les  représentants  ont  chassé  les  mauvais  gou- 
verneurs. Autrefois,  pour  gouverner  et  mettre  à  l'abri 
des  plaintes  de  l'Assemblée  les  bas  courtisans,  ses  com- 
plices, le  tyran  Craig  était  obligé  de  se  montrer,  pour 
se  faire  croire  bien  plus  méchant  qu'il  n'était.  Il  n'a  pas 
réussi  à  faire  peur;  le  peuple  s'est  moqué  de  lui  et  des 
proclamations  royales,  des  mandements  et  des  sermons 
déplacés,  arrachés  par  surprise,  et  fulminés  pour  le 
frapper  de  terreur.  Aujourd'hui,  pour  gouverner  et 
mettre  les  bas  courtisans,  ses  complices,  à  l'abri  de  la 
punition  que  leur  a  justement  infligée  l'Assemblée,  le 
gouverneur  (Gosford)  est  obligé  de  se  montrer  larmoyant 
pour  faire  pitié,  et  de  se  donner  pour  bien  meilleur  qu'il 
n'est  en  réalité.  Il  s'est  fait  humble  et  caressant  pour 
tromper . . .  Néanmoins,  le  mal  n'est  pas  consommé, 
et  ses  artifices  sont  usés...  Il  ne  peut  plus  acheter 
les  traîtres,  il  ne  peut  plus  tromper  des  patriotes;  et 
comme  dans  un  pays  honnête,  le  nombre  des  lâches  qui 


GOSFORD,   LES  PROPOSITIONS  RUSSELL  123 

sont  en  vente  et  à  l'encan  ne  peut  pas  être  considérable, 
ils  ne  sont  pas  à  craindre  ». 

Les  souvenirs  de  l'histoire  des  Etats-Unis  ne  cessent 
de  hanter  l'esprit  de  Papineau  et  des  patriotes.  Us 
trouvent,  dans  l'exemple  des  révoltés  de  1774,  des  motifs 
de  poursuivre  la  lutte  et  des  raisons  d'espérer  d'en 
sortir  vainqueur.  Aussi  toute  leur  conduite  est  calquée 
j  sur  celle  des  compagnons  de  Washington.  Les  réso- 
lutions de  l'assemblée  de  St-Charles  ne  rappellent-elles 
pas  la  déclaration  de  l'indépendance?  Les  Américains 
avaient  un  jour  décidé  de  ne  plus  acheter  de  marchan- 
dises anglaises.  Les  patriotes  de  1837  se  promettent, 
à  l'instar  de  leurs  prototypes,  de  remplacer  les  coton- 
nades et  les  draps  de  Manchester  par  les  produits  de 
l'industrie  domestique  et  la  courte  session  de*  1837,  (du 
18  août  au  26)  vit  le  curieux  spectacle  de  tous  nos  dépu- 
tés habillés  d'étoffe  du  pays.  1  Les  patriotes  finirent  par 

1  Le  Mercury,  de  Québec,  raillait  en  ces  termes  les  députés  à  leur  arrivée 
dans  cette  ville,  le  jour  de  l'ouverture  du  Parlement,  le  18  août  1835  : 

A  number  of  Her  Majesty's  lièges  of  this  city  —  ourselves  among  the  number 
—  are  still  suffering  from  "  pains  in  the  sides  "  occasioned  by  their  cachinatory 
powers  having  been  cruelly  overrated  and  worked  upon  yesterday  about  noon, 
by  a  number  of  individuals  who  arrived  from  Montréal  in  the  steamer  Canada. 
Thèse  were  no  others  than  Members  of  the  House  of  Assembly  attired  in  étoffe 
du  pays,  conformably  to  gênerai  orders  lately  issued  from  smuggling  head- 
quarters. 

"  Mr  Rodier's  dress  excited  greatest  attention,  being  unique,  with  the  ex- 
ception of  a  pair  of  Berlin  glove3,  viz  :  frock  coat  of  granité  colored  étoffe  du 
pays  ;  inexpressibles  and  vest  of  the  same  material,  striped  blue  aud  white  ; 
straw  hat  and  beef  shoes,  with  a  pair  of  home-made  socks,  completed  the  outré 
attire,  Mr  Rodier,  it  was  remarked,  had  no  shirt  on,  having  doubtless  been 
unable  to  smuggle  or  manufacture  one." 

"  Dr  O'Callaghan'8  "  rig  out"  was  second  only  to  that  of  Mr  Rodier,  being 
complète  with  the  exception  of  hat,  boots,  gloves,  shirt  (he  had  a  shirt)  and 
spectacles. 

"  Mr  Perrault  (Ovide,  qui  fut  tué  à  la  bataille  de  Saînt-Denis)  :  Smalls  and 


124  GOSFORD,  LES  PROPOSITIONS  RUSSELL 

dépasser  leurs  modèles,  car  ils  recommandaient  à  leurs 
amis  de  se  livrer  à  la  contrebande  comme  à  une  œuvre 
pie.  Les  rebelles  de  1774  avaient  eu  leurs  «Sons  of 
liberty  »  et  Montréal  verra,  au  mois  de  novembre,  ses 
«  Fils  de  la  liberté  »  échanger  des  horions  et  quelques 
coups  de  fuisil  avec  la  société  rivale  du  Doric  Club,  com- 
posée des  ennemis  (les  plus  acharnés  de  Papineau.  La 
Minerve,  le  V'mdicator,  les  deux  seuls  journaux  attachés 
à  la  cause  des  patriotes,  redoublaient  de  violence;  le 
premier  allait  un  jour  jusqu'à  dire:  «Notre  unique 
espoir  est  d'élire  nous-mêmes  notre  gouverneur,  en 
d'autres  termes,  de  cesser  d'appartenir  à  l'Empire  bri- 
tannique. »  Il  y  eut  aussi  dans  le  Bas-Canada  des 
assemblées  à  Québec,  à  Yamaska  etc,  qui  condamnèrent 
Papineau  et  ses  lieutenants.  Il  faut  voir  avec  quelle 
rage  la  Minerve  s'emporte  contre  les  chouayens  et  les 
bureaucrates  opposés  à  Papineau  et  contre  M.  Etienne 
Parent,  décrété  un  jour  de  trahison,  parce  qu'il  con- 
seillait le  calme,  et  contre  l'autorité  ecclésiastique  cou- 

waistcoat  of  the  prevailing  material  ;  remainder  of  attire  composed  of  real 
British  duty  paying  articles. 

**  Mr  Viger  (Beau  Viger).  —  Vest  only  as  far  as  we  could  ascertain,  of  étoffe. 

"  Mr  Meilleur  :  Same  as  Mr  Perrault. 

"  Mr  DeWitt  :  do 

"  Mr  Cherrier  :  .         do 

"  Mr  Duvernay  (propriétaire  de  la  Minerve  et  fondateur  de  la  St-Jean-Bap- 
tiste),  same  as  Mr  Perrault. 

"  Mr  Jobin  :  Complète  with  the  exception  of  boots,  shirt  and  spectacles. 

Dr  Cote  :  A  full  suit  of  linsey-woolsey,  viz  :  grey  frock-coat,  trimmed  with 
black  ;  unmentionables  and  vest  of  the  same  material,  striped  blue  and  whitc  ; 
"  a  shocking  bad  hat  "  so  worn  that  it  was  impossible  to  distinguish  any  traces 
by  which  the  country  in  which  it  wa3  manufactured  could  be  ascertained.  Dr 
Cote  stumbled  upon  the  block  avoided  by  Mr  Rodier,  and  sported  hose,  shirt, 
spectacles,  shoes,  etc..  of  vile  British  manufacture  and  materials. 

"  Mr  Lafontaine  :  Same  as  "  Beau  Viger."  —  Québec  Mercury. 


GOSFORD,  LES  PROPOSITIONS  RUSSELL  125 

pable  de  prêcher  la  modération  et  de  prémunir  le  peuple 
contre  les  entraînements  révolutionnaires  ! 

Certes,  le  gouverneur  et  les  autorités  pouvaient 
bien  s'alarmer  lorsque  leur  arrivait  aux  oreilles  l'écho 
de  cette  autre  partie  du  discours  de  Papineau,  à  St- 
Laurent: 

«  Un  membre  du  parlement  anglais,  de  la  plus  grande 
fortune,  des  plus  beaux  talents,  des  meilleurs  principes, 
du  dévouement  le  plus  honorable  à  la  cause  du  peuple, 
à  l'amour  de  la  justice  et  à  la  liberté  du  Canada,  s'est 
écrié  en  présence  des  ministres  :  «  Si  vous  prétendez 
«  consommer  votre  œuvre  d'iniquité,  c'est  pour  les 
«Canadiens  une  obligation  morale  de  vous  résister; 
«  oui,  si  le  même  sang  coulait  dans  leurs  veines  que 
«celui  qui  a  produit  les  Washington,  les  Franklin,  les 
«  Jefferson,  ils  vous  chasseraient  de  leur  pays,  comme 
«  vous  avez  été  justement  chassés  de  vos  anciennes 
«  colonies.  »  Il  y  a  eu,  à  Londres,  des  assemblées  dans 
lesquelles  le  peuple  a  fait  écho  à  ces  énergiques  invec- 
tives contre  de  coupables  ministres,  à  cette  bienveillante 
sympathie  pour  vos  souffrances,  à  ces  encourageants 
avertissements,  qu'il  est  de  notre  devoir  et  de  notre 
intérêt  de  repousser  la  violence  par  la  violence:  Je  dois 
le  dire,  ce  n'est  ni  la  peur,  ni  le  scrupule,  qui  nie  portent 
à  dire  que  l'heure  n'est  pas  sonnée  où  nous  devons 
répondre  à  cet  appel.  Ce  n'est  pas  la  peur;  si  la  néces- 
sité y  était,  la  force  du  pays,  dans  son  éloignement  de 
l'Angleterre  et  sa  proximité  des  Etats-Unis,  pourrait 
effectuer  cet  objet.  Ce  n'est  pas  le  scrupule...  Ce 
serait,  pour  ainsi  dire,  s'associer  aux  réputations  les  plus 
grandes  et  les  plus  pures,  que  de  marcher  avec  succès 
dans   la  voie   qu'ont   tracée   les   patriotes  de  74.     La 

9 


126  GOSFORD,  LES  PROPOSITIONS  RUSSELL 

situation  des  deux  paye  est  différente,  et  nos  amis 
d'Angleterre  ne  la  comprennent  pas,  quand  ils  nous 
croient  dignes  de  blâme,  ou  une  race  inférieure,  si  nous 
ne  résistons  pas  tout  de  suite. . .  Faut-il  l'abattre,  ou 
n'est-il  pas  mieux  d'user  un  mauvais  gouvernement?  » 

Le  district  de  Québec  se  refroidissait  de  plus  en  plus 
et  s'éloignait  de  Papineau;  ses  lieutenants:  Morin, 
le  Dr  Taché,  Bouchette,  ne  trouvaient  guère  d'écho  à 
leurs  violents  discours.  A  Deschambault,  M.  Morin 
dénonça  les  projets  de  Russell. 

«  C'était,  selon  l'orateur,  la  mainmise  sur  nos  finances 
contre  la  volonté  de  nos  représentants,  une  violation  de 
nos  droite,  une  spoliation  de  nos  deniers  qu'il  fallait 
empêcher  à  tout  prix.  Le  peuple  anglais  n'a  aucune 
sympathie  pour  les  Canadiens,  ajoutait-il,  et  nous  devons 
en  chercher  ailleurs.  On  nous  méprise,  on  veut  nous 
opprimer,  nous  anéantir.  Il  n'y  a  plus  de  liberté  pour 
nous.  L'esclavage  va  devenir  notre  partage.  Cet  état 
de  choses  ne  doit  durer  que  tant  que  nous  ne  pourrons 
pas  le  repousser.  »  Lorsque  l'on  considère  ces  paroles  de 
M.  Morin,  le  plus  modéré  et  le  plus  doux  des  hommes, 
on  peut  se  faire  une  idée  de  l'état  d'esprit  des  meneurs 
violents  qui  l'entouraient. 

Mgr  Lartigue,  alors  évêque  de  Montréal,  n'avait  pu 
rester  indifférent  au  mouvement  dangereux  qui  prenait 
de  jour  en  jour  plus  de  force  dans  son  diocèse.Un  premier 
avertissement  donné  à  son  clergé,  au  mois  de  juillet, 
pour  l'engager  à  maintenir  le  peuple  dans  les  voies  du 
devoir,  fut  suivi,  au  mois  d'octobre,  d'un  mandement 
dans  lequel  l'évêque  exhortait  ses  ouailles  à  se  défier  des 
exaltés  qui  le  poussaient  à  la  révolte. 

C'est  la  Téunion  de  St-Charles,  dite  l'assemblée  des 


GOSFORD,  LES  PROPOSITIONS  RUSSELL  127 

six  comtés, —  la  dernière  de  la  série  et  la  plus  importante 
de  toutes, — qui  avait  déterminé  l'intervention  de  l'auto- 
rité religieuse.  A  raison  des  déclarations  qui  y  furent 
faites,  des  personnages  qui  y  figurèrent,  elle  compte 
comme  la  plus  sérieuse  des  démonstrations  de  l'été  et  de 
l'automne  de  1837;  ce  fut  comme  l'avant-coureur  de  l'ex- 
plosion du  mois  suivant.  Papineau  y  figure  encore  au 
premier  plan,  ayant  à  ses  côtés  Nelson,  L.  M.  Viger, 
Lacoste,  Côte,  Storrow  Brown  et  Girod;  autant  d'é- 
trangers que  de  Canadiens. 

On  avait  fait,  pour  la  circonstance,  des  frais  de  mise 
en  scène  plus  qu'ordinaires.     On  planta,  sur  la  place 
publique,  l'arbre   de    la   liberté   au    milieu   des    accla- 
mations des  patriotes  venus  des  six  comtés  voisins;  par- 
tout des  devises  significatives  bien  en   situation:  Vive 
Papineau  et  le  système  électif,  L 'indépendance,  Nos  amis  du 
Haut-Canada.    Les  hommes  d'action,  comme  Nelson  et 
Brown,  prirent  ici  plus  qu'ailleurs  le  pas  sur  ceux  qui 
voulaient  s'en  tenir  aux  moyens  constitutionnels  pour 
obtenir  le  redressement  des  griefs,  à  tel  point  que  Pa- 
pineau en  fut  effrayé.     Aussi  son  discours  se  ressentit 
de  son  état  d'âme  et  fut  trouvé  trop  modéré.     Pendant 
qu'il     déconseillait    tout    recours     aux     armes,  recom- 
mandait seulement  à  ses  auditeurs  de  n'acheter  aucune 
marchandise    anglaise    afin    d'affamer    le    fisc,    Nelson 
s'écriait  :  «  Pas  de   petits   moyens,  l'heure   a  sonné  de 
fondre  des   balles  ».     Un  mois  plus  tard,  on   trouvera 
Nelson  et  Brown,  à  St-Charles  et  à  St-Denis,  au  milieu 
du   crépitement  de   la  fusillade  et   du  sifflement  des 
balles  que  ces  généraux  appelaient  alors  de  leurs  vœux  pour 
leur   malheur  et   celui  de  tant   de   pauvres   patriotes 
aveuglés. 


Page  129 


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LES  EXILES  CAHABiJEm 


La  Kravun-  et-dowwM  repréaente  les  huit  Canadien»  exilés  aux  Bermndes  par  ordre  de  lord  Dnrham.    Au  centra 

so  voit  l'humble  maison  oue  les  autorités  de  Hamllton,  capitale  des  îles,  leur  avait  aligné) me  domicile. 

Cette  gravure  très  rare  a  été  donnée  à  l'auteur  par  l'abbé  Casgrain,  qui  l'avait  reçue  d'un  ami  de  passage  aux 
Bermudas. 


CHAPITRE  DOUZIEME 


AUX   ARMES 


Maladresses  sur  maladresses  d'un  côté,  et  de  l'autre 
violences  de  langage,  que  les  premières  provoquent  si 
elles  ne  les  justifient  point;  tel  est  le  bilan  des  actes  et 
des  paroles  qui  suivent  les  résolutions  Russell  et  en- 
traînent dans  une  mêlée  sanglante  les  forces  rivales 
rendues  inconscientes,  sous  la  pression  de  passions  sans 
cesse  surexcitées.  Au  mois  de  novembre  1837,  c'est  un 
emballement  général  à  Montréal,  centre  de  l'agitation: 
rixes  dans  les  rues,  le  7  de  ce  mois,  entre  les  consti- 
tutionnels du  Doric  Club  et  les  Fils  de  la  liberté]  sac  des 
bureaux  du  Vindicator,  démonstrations  hostiles  au  domi- 
cile de  M.  Papineau.  Cédant  aux  instances  d'un  prêtre, 
son  ami  personnel,  qui  lui  conseille  de  quitter  la  ville, 
parce  que  sa  présence  à  Montréal  est  une  cause  de  dé- 
sordre, il  part  pour  St-Hyacinthe,  et  l'autorité,  longtemps 
endormie  et  indifférente,  s'éveillant  enfin  avec  cette  vi- 
ision  effarée,  qui,  dans  les  temps  de  crise,  grossit  démesu- 
rément les  objets  et  les  déforme,  s'imagine  que  le  tribun 
s'en  va  organiser  une  prise  d'armes.  .Sans  réfléchir,  elle 
décrète  de  haute  trahison,  Papineau,  O'Callaghan,  Wol- 
fred  Nelson  et  Morin,  et  lance  coutre  eux  des  mandats 
d'amener.  C'était  aller  trop  vite  et  trop  loin.  Si 
Gosford    eût,   dès   les   premières    assemblées   au    mois 


130  AUX  ARMES 

de  mai,  pris  des  mesures  d'ordre,  personne  n'aurait 
bougé.  A  l'heure  où  nous  sommes,  au  milieu  de  no- 
vembre, tout  marche  au  pas  de  course,  ce  ne  sont  plus 
les  hommes  qui  dirigent  les  événements,  ce  sont  les  évé- 
nements qui  emportent  les  hommes,  et  les  fusils  vont 
partir  tout  seuls  comme  sous  une  poussée  mystérieuse. 
Entre-temps,  ordre  est  donné  d'arrêter,  à  St-Jean,  De- 
maray  et  Davignon,  comme  fauteurs  de  troubles.  Une 
compagnie  de  la  Montréal  Volunteer  Cavalry,  qui  les  a  faits 
prisonniers,  est  attaquée  sur  le  chemin  de  Chambly,  à 
Longueuil,  et  fiorcée  de  les  abandonner  aux  mains  de  Bo- 
naventure  Viger,  qui  a  monté  ce  coup  de  main  avec 
quelques  patriotes.  Bataille  des  Fils  de  la  liberté  et  du 
Dorie  Club,  à  Montréal,  délivrance  de  Demaray  et 
Davignon;  voilà  les  escarmouches  avant-courrières  des 
affaires  plus  sérieuses  de  la  rivière  Richelieu. 

Les  généraux  improvisés,  Wolfred  Nelson  et  Storrow 
Brown,  avaient  réuni,  à  St-Denis  et  à  St-Charles, 
quelques  centaines  de  patriotes  déterminés  à  empêcher 
l'arrestation  de  Papineau  et  d'O'Calilaghan.  Le  co- 
lonel Gore,  vieil  officier  qui  avait  pris  part  à  la  bataille 
de  Waterloo,  fut  chargé  de  disperser  ces  «  rebelles  » 
et  d'arrêter  leurs  chefs.  Gore  devait  se  rendre  à  Sorel, 
et  de  là,  remonter  le  Richelieu  jusqu'à  St-Denis, 
pendant  que  le  colonel  Wetherall  s'avancerait  à  sa 
rencontre,  en  partant  de  Chambly. 

Gore  acrrive  à  Sorel,  avec  ses  soldats,  le  22  novembre, 
et  se  met  le  soir  même  en  marche  pour  St-Denis,  où  il 
arrive  abonne  heure  le  matin  du  23.  Nelson  s'était 
préparé  à  faire  une  résistance  sérieuse,  bien  que  ses 
soldats    improvisés    fussent    mal    armés,  les    uns    de 


AUX  ARMES  131 

vieux  fusils  de  chasse  et  les  autres  de  fourches  et  de 
faux.  Plusieurs  attaques  des  soldats  anglais  furent 
repoussées.  Après  un  combat  de  trois  heures,  Hughes 
qui  commandait  sous  Gore,  fit  sonner  la  retraite.  Un 
officier  anglais,  le  lieutenant  Lysons,  présent  à  l'affaire 
de  St-Denis,  nous  en  a  laissé  une  description  assez  fidèle 
que  nous  reproduisons  ici  : 

«  A  dix  heures  du  soir,  dit  cet  officier,  le  22  novembre, 
les  troupes  du  colonel  Hughes  se  formèrent  en  colonnes 
en  face  des  casernes  de  Sorel.  Il  pleuvait  à  torrents, 
il  faisait  une  nuit  noire  comme  de  l'encre.  Nous  avions 
instruction  de  faire  route  par  un  chemin  détourné, 
appelé  le  Pot-au-Beurre,  dans  le  but  d'éviter  Saint-Ours, 
en  possession  des  rebelles,  disait-on.  J'attachai  une 
lanterne  au  bout  d'un  bâton  et  je  la  fis  porter  en  tête  de 
la  colonne.  Mais  quelle  horrible  marche!  hommes  et 
chevaux  pataugeaient  dans  la  boue  épaisse  avec  de  l'eau 
parfois  jusqu'aux  genoux;  je  n'étonnerai  personne  en 
disant  que  notre  petite  armée  fut  bientôt  désorganisée. 
L'arrière-garde  perdit  de  vue  la  lumière  de  la  lanterne; 
de  là,  des  délais  et  des  ennuis  sans  fin.  Le  matin,  la 
neige  remplace  la  pluie  et  il  fait  très  froid;  le  jour 
trouve  la  malheureuse  colonne  à  moitié  gelée,  à  quatre 
milles  de  Saint-Denis. 

«  Il  nous  parait  évident  que  les  rebelles  sont  sur  le 
qui-vive.  Les  cloches  de  l'église  sonnent  le  tocsin,  et 
déjà  paraissent,  sur  notre  flanc  gauche,  un  certain 
nombre  de  tirailleurs.  Nous  trouvons  les  ponts  con- 
duisant à  St-Denis  tous  rompus;  aussi  rapidement  que 
possible  je  les  fais  reconstruire,  assez  rapidement  pour 


/ 


132  AUX  ARMES 

y  faire  passer  notre  pièce  de  campagne.  La  colonne 
s'avance,  le  capitaine  Markham  en  tête.  En  arrivant  au 
village,  nous  essuyons  une  fusillade  bien  nourrie. 
Markham  marche  toujours  du  côté  <*es  rebelles,  s'em- 
parant  des  maisons,  l'une  après  l'autre.  Il  s'arrête  juste 
au  point  où  une  barricade  jetée  au  milieu  de  la  rente,  et 
une  grande  maison  de  brique  fortement  fortifiée  lui  fent 
obstacle.  A  ce  moment  le  capitaine  Crompton,  avec 
une  compagnie  du  60e,  et  le  capitaine  Maitland,  avec 
une  compagnie  du  24e,  prennent  part  à  l'action  ainsi 
que  la  pièce  de  campagne.  On  se  bat  jusqu'à  une  heure 
avancée  de  l'après-midi.  L'ennemi  est  solidement 
établi  et  il  paraît  recevoir  du  renfort.  Markham 
réussit  à  prendre  une  autre  maison,  mais  il  est  sérieu- 
sement blessé  de  deux  balles,  une  au  cou  et  une  au 
genou.  Plusieurs  de  ses  hommes  ne  sont  pas  mieux 
traités  que  lui;  enfin  comme  les  soldats  n'avaient  rien 
eu  à  manger  depuis  la  veille,  et  que  les  munitions 
manquaient,  le  colonel  Gore  fait  sonner  la  retraite. 

«  Nous  n'avons  pas  d'ambulance  et  nous  sommes 
obligés  d'abandonner  les  blessés,  au  nombre  de  17,  après 
avoir  fait  panser  leurs  blessures.  Le  nombre  de  soldats 
tués  s'élevait  à  6.  Le  colonel  Markham  se  retire  le 
premier  sous  le  feu  des  maisons  voisines  ;  cet  officier, 
adoré  de  se®  hommes,  est  porté  par  ses  soldats.  Il  joue 
de  malheur,  car  il  reçoit  une  nouvelle  blessure  à  la 
jambe,  et  ceux  qui  le  portent  sont  aussi  blessés.  Us 
avaient  à  traverser  un  champ  nouvellement  labouré  et 
durci  par  la  gelée.  Nous  allons  à  leur  rencontre  pour 
les  aider  à  traverser  la  clôture  et  nous  installons  le 
pauvre  blessé  sur  la  seule  charrette  qui  nous  reste,  et 


AUX  ARMES  133 

nous  le  mettons,  à  l'abri.  Nous  battons  en  retraite  par 
la  route  que  noue  avions  suivie  le  matin,  et  de  là,  nous 
inclinons  à  gauche,  pour  suivre  la  route  le  long  de  la 
rivière. 

«  Le  lieutenant-colonel  Hughes,  qui  conduit  l'ar- 
rière-garde avec  beaucoup  de  sang-froid  et  d'énergie, 
arrête  les  rebelles  acharnés  à  notre  poursuite.  La  nuit 
vient  et  avec  elle  un  froid  intense;  les  chevaux  attelés 
au  canon  sont  complètement  rendus.  Nous  faisons 
tout  en  notre  possible  pour  sauver  le  canon;  j'y  attèle 
mon  cheval  ainsi  que  celui  de  Crompton,  nous  le  traînons 
à  une  petite  distance,  il  enfonce  dans  le  sol,  il  est  impos- 
sible de  le  tirer  de  là.  Nous  l'abandonnons  après  l'avoir 
encloué  et  jeté  les  munitions  qui  nous  restent  dans  la 
rivière.  Un  grand  nombre  de  soldats  sont  nu-pieds. 
Les  mocassins  canadiens  (le  vulgaire  soulier  de  bœuf) 
qu'on  leur  a  donnés,  ont  été  coupés  par  la  glace  et  la 
terre  durcie.  Le  matin,  les  colonnes  traversent  St-Ours, 
moi,  sur  mon  cheval  boiteux,  (il  avait  été  légèrement 
blessé  à  la  jambe).  H  y  a  de  la  lumière  dans  chaque 
maison  et  nous  nous  attendons  à  être  attaqués,  mais 
heureusement,  il  n'en  est  rien,  et  nous  passons  sans 
encombre  au  delà  du  village.  Le  colonel  Gore  nous 
fait  faire  halte  près  d'une  grande  maison  de  ferme,  et  les 
hommes,  à  moitié  morts  de  faim  et  de  fatigue,  sont 
heureux  de  se  reposer  dans  les  granges  et  les  étables. 
Je  réussis  à  trouver  la  provision  de  pommes  de  terre  de 
l'habitant,  et  j'en  fais  bouillir  assez  pour  en  donner  trois 
ou  quatre  à  chaque  soldat.  Nous  partons.  A  peine 
étions-nous  en  route  que  nous  rencontrons  un  renfort 
envoyé  à  notre  secours;  deux  canons  et  un  détachement 


134  AUX  ARMES 

d'infanterie.  Après  nous  être  consultés  si  nous  devions 
retourner  à  St-Deniis  ou  continuer  notre  retraite,  nous 
décidons.,  vu  que  les  hommes  sont  sans  chaussures  et 
sans  nourriture,  d'aller   à  Sorel  nous  réorganiser.  » 

Ici  se  place  un  pénible  '  incident.  A  la  veille  de  la 
jbataille,  Papineau  quitta  St-Denis,  à  la  demande  du  Dr 
Nelson,  qui  lui  aurait  dit  :  «  Ne  vous  exposez  pas  inuti- 
lement; vous  nous  serez  plus  utile  après  le  combat 
qu'ici.  »  Papineau  obéit,  mais  plus  tard  les  événements 
politiques  ayant  séparé  ces  deux  hommes,  Nelson  accusa 
Papineau  de  lâcheté,  niant  l'avoir  jamais  prié  de  quitter 
le  champ  de  bataille.  Il  convient  de  faire  bénéficier  le 
tribun  du  doute  qui  s'est  élevé  sur  cette  question  et  de 
croire  que  Nelson  lui  a  bien  donné  l'ordre  de  s'en  aller. 
Ajoutons  toutefois  que  si  Papineau  avait  refusé  d'obéir, 
j  la  postérité  ne  lui  en  aurait  pas  conservé  rancune. 

Wetherall,  que  le  mauvais  temps  avait  empêché  de 
marcher  sur  St-Charles,  le  22,  comme  il  avait  été  con- 
venu, se  porte  en  avant,  le  25,  et  arrive  à  St-Charles  le 
jour  même.  Avec  des  troupes  bien  armées  et  appuyées 
de  quelques  pièces  d'artillerie,  il  devait  avoir  vite  raison 
des  bandes  indiciplinées  de  Brown,  ayant  comme  moyens 
de  défense  des  canons  de  bois,  et  des  fusils  démodés. 
Dans  un  rapport  qu'il  fit  sur  l'affaire  de  St-Charles, 
Brown  déclare  qu'il  avait  109  fusils  à  la  disposition  de 
ses  hommes.  Wetherall  se  poste  à  une  petite  distance  du 
village,  et  ouvre  le  feu  sur  le  point  qui  lui  semble  le  plus 
fortifié,  —  une  partie  du  village  entourée  d'une palissn de, 
—  et  comme  les  assiégés  qu'il  espère  déloger  à  coup  de 
canons  ne  bougent  pas,  il  donne  le  signal  de  l'assaut. 
Il  en  fait  alors  un  carnage  terrible.     Un  témoin  oculaire 


AUX  ARMES  135 

prétend  avoir  compté  150  morts.  Toutes  les  maisons 
de  l'endroit,  —  sauf  celle  de  M.  Debartzch,  —  furent 
incendiées. 

Il  fut  dit  dans  le  temps  que  Brown  s'était  enfui  avant 
l'action.  A  cette  accusation  il  répondit  dans  une  lettre 
écrite  à  Nelson,  en  1841,  qu'après  être  allé  au-devant 
de  l'ennemi,  il  avait  dû  battre  en  retraite  avec  ses 
soldats  qu'il  essaya  en  vain  de  contenir  mais  que 
«  finding  after  a  long  trial  my  strength  and  authority 
insufficient,  I  considered  my  command  gone,  turned  my 
horse  and  rode  to  meet  you  at  St.  Denis  where  I  arrived 
at  midnight.  » 

Il  était  à  espérer  qu'après  l'affaire  de  St-Charles,  les 
patriotes,  voyant  l'Inutilité  de  toute  résistance,  n'iraient 
plus  s'offrir  inutilement  en  holocauste  aux  soldats  de 
Colborne  investi,  dès  le  début  de  l'insurrection,  du  com- 
mandement général  de  toutes  les  troupes.  On  avait 
compté  sans  l'exaltation  et  la  témérité  du  Dr  Chénier, 
de  Saint-Eustache,  qui  avait  réuni  à  ce  village  un 
bon  nombre  de  paysans  aveuglés.  C'est  en  vain  que 
le  curé  de  la  paroisse,  M.  Paquin,  et  quelques  amis 
essayèrent  de  le  détourner  de  son  projet,  d'en  venir 
aux  mains  avec  les  soldats  de  l'armée  régulière  en 
lui  rappelant  le  désastre  de  St-Charles.  Chénier  et  le 
suisse  Amury  Girod,  qui  commandait  les  troupes,  ne 
voulurent  rien  entendre.  Ils  allèrent  jusqu'à  dire,  pour 
encourager  leurs  adhérents, —  étaient-ils  sincères? — que 
des  nouvelles  plus  récentes  reçues  de  Saint-Charles, 
annonçaient  que  les  patriotes  étaient  sortis  vainqueurs 
de  la  bataille.  Colborne  marcha  sur  St-Eustache,  le  14 
décembre,  avec  une  petite  armée  que  Chénier  vit  arriver 


13G  AUX  ARMES 

sans  broncher,pendant  que  Girod,saisi  de  terreur,prenait 
la  fuite  et  mettait  fin  à  ses  jours.  L'action  à  St-Eustache 
fut  aussi  un  désastre  pour  les  patriotes  dont  le  chef,  le 
malheureux  Chénier,  périt  les  armes  à  la  main.  Il  avait 
fait  preuve  de  plus  de  courage  que  de  prudence  et  l'his- 
toire doit  le  blâmer  de  son  excessive  témérité.  On 
rapporte  qu'à  certains  de  ses  soldats  qui  lui  deman- 
daient des  armes,  il  fit  cette  réponse  caractéristique: 
«  Il  y  aura  des  nôtres  de  tués,  vous  prendrez  leurs 
fusils.  » 

Pour  avoir  une  description  de  cet  engagement  long- 
temps connu  dans  les  campagnes  de  Montréal  sous  le 
nom  de  «  feu  de  Saint-Eustache,  »  citons,  encore  le  lieu- 
tenant Lysons    qui  y  fut  présent. 

Mais  avant  de  lui  laisser  décrire  cette  affaire,  il  nous 
faut  dire  un  mot  du  meurtre  de  l'officier  Jack  Wedr,  à 
Saint-Denis,  meurtre  qui  devait  avoir  une  si  triste 
répercussion  à  Saint-Eustachie.  Cet  officier  avait 
été  chargé  de  porter  une  dépêche  au  colonel  Gore,  à 
Sorel,  où  il  arriva  après  le  départ  des  troupes  pour 
Saint-Denis.  Il  résolut  de  les  rattraper.  Ignorant 
qu'elles  s'étaient  mises  en  marche  par  la  route  dé- 
tournée, il  partit  pour  Saint-Denis,  en  suivant  la  rivière 
et  arriva  à  cet  endroit  durant  la  nuit  avant  ses  camara- 
des. A  peine  descendu  de  voiture,  il  demande  à  quelques 
villageois  où  sont  les  troupes?  On  lui  répond  que  l'on 
n'en  sait  rien.  Il  est  amené  devant  Nelson,  qui  le  fait 
prisonnier.  Le  généralissime  le  confie  à  quelques-uns 
des  siens  qui,  peu  d'heures  après,  contre  les  coutumes 
de  la  guerre,  le  tuent  à  coups  de  sabre;  exécution 
inutile,  cruelle,  et  qui  valut  de  tristes  représailles  aussi 


AUX   ARMES  137 

injustes  qu'elle.  Si  les  hommes  voulaient  donc  avant 
d'agir  songer  aux  conséquences  de  leurs  actes!  L'assas- 
sinat de  Weir,  sans  circonstances  atténuantes,  est  à 
rapprocher  de  celui  de  Scott,  au  fort  Garry,  ordonné 
par  Eiel  après  un  simulacre  de  procès  et  gui  fut  aussi 
suivi  de  représailles.  Hélas!  le  sang,  appelle  le  sang.  A  St- 
Eustache,  les  soldats  anglais  exaspérés  se  livrèrent,  de 
l'aveu  de  Lysons,  à  des  actes  de  cruauté  inutile:  Au  cri 
de  «  Remember  Jack  Weir  »  ils  massacraient  les  pa- 
triotes prêts  à  se  rendre.  L'engagement  de  Saint- 
Eustache  se  fit  dans  des  conditions  qui  ne  laissaient 
aux  Anglais  aucun  doute  sur  son  issue.  Ils  avaient 
à  leur  disposition  un  corps  de  troupes  formidable 
(1,700  hommes),  étant  donnée  la  faiblesse  numérique 
des  patriotes,  mal  armés,  mal  commandés.  Les  soldats 
à  la  disposition  de  sir  John  Colborne  se  divisaient 
comme  suit,  d'après  l'officier  anglais  : 

«  Une  batterie  de  campagne,  une  compagnie  de  fusil- 
liers,  un  détachement  de  l'artillerie  royaile  avec  quatre 
canons  et  deux  obusiers,  un  escadron  de  la  cavalerie 
volontaire  de  Montréal;  le  premier  ou  Royal  régiment; 
le  32e  d'infanterie  légère,  le  83e  régiment,  trois 
compagnies  de  volontaires  de  Montréal. 

«  Le  mercredi,  13  décembre,  dit  Lysons,  nous  arrivons 
à  Saint-Martin,  où  je  fus  chargé  de  loger  les  troupes. 
Le  lendemain  matin,  nous  nous  mîmes  en  route  pour 
Saint-Eustache.  Mais  au  lieu  de  nous  faire  suivre  la 
voie  ordinaire,  on  nous  dirigea  vers  la  rivière  Ottawa, 
sur  une  distance  d'environ  6  milles.  Il  nous  fut  très  dif- 
ficile de  la  traverser  car  la  glace  qui  la  couvrait  était 
très   mince.     Il    fallut   donner   ordre    aux   soldats    de 


138  AUX  ARMES 

tse  disperser  et  de  rompre  le  pas.  Les  chevaux  pas- 
-sèrent  l'un  après  l'autre  :  on  attacha  de  longs  câbles  aux 
canons  pour  les  traîner  sans  risque  d'accident  pour  les 
hommes.  A  notre  arrivée  au  village,  quelques  tirail- 
leurs nous  reçurent  à  coups  de  fusil,  mais  se  retirèrent 
bientôt.  La  batterie  de  campagne  ouvrit  alors  le  feu 
sur  l'église  et  les  maisons  voisines  qui  ne  répliquèrent 
point.  Sir  John  Colborne,  voyant  que  les  maisons 
étaient  vides.,  crut  que  les  rebelles  s'étaient  retirés 
abandonnant  la  partie.  Il  envoya  Ile  major  Dixon  dans 
la  rue  principale,  faisant  face  à  la  grande  église  de 
pierre,  avec  ordre  aux  troupes  d'entrer  dans  le  village. 
Oelles-ci,  à  leur  arrivée  non  loin  de  l'égiise,  essuyèrent 
une  vive  fusillade  et  furent  en  péril  de  leur  vie.  Il 
devint  dès  lors  évident  qu'il  y  aurait  de  la  bataille.  On 
fit  avancer  un  des  obusiers  dans  la  rue  principale  et 
l'on  tenta,  mais  en  vain,  d'enfoncer  avec  son  aide  les 
fortes  portes  de  l'église.  Ned  Wetherall,  des  Royal, 
réussit  à  pénétrer  dans  une  des  grandes  maisons  de 
pierre,  qui  se  trouvaient  à  angle  droit  avec  la  façade  de 
l'église.  Voyant  un  poêle  rempli  de  feu,  il  en  renverse 
le  contenu  sur  le  plancher.  Dans  un  instant  toute  la 
place  est  en  feu  et  des  nuages  de  fumée  enveloppent  la 
façade  de  l'église.  Profitant  de  cela,  le  colonel 
Wetherall  fit  avancer  son  régiment  dans  la  rue  sous  le 
couvert  de  la  fumée. 

«  Je  quitte  mon  cheval  pour  suivre  mon  ami,  nous  cou- 
rons en  arrière  de  l'église  dans  laquelle  nous  pénétrons 
par  une  petite  porte  donnant  accès  à  la  sacristie.  Ormsby 
et  moi,  nous  nous  élançons  suivis  de  quelques-uns  de  nos 
hommes.     Nous    entrons   dans    le   corps    principal    de 


AUX  ARMES  139 

l'église  où  il  faisait  très  noir,  car  toutes  Les  fenêtres  en 
avaient  été  barricadées.  Les  rebelles  commencèrent  à 
tirer  sur  nous  d'en  haut,  (des  jubés  probablement),  nous 
ne  pouvions  les  atteindre,  car  les  escaliers  avaient  été 
brisés.  Ormsby  mit  le  feu  derrière  l'autel  et  fit  sortir 
ses  hommes. 

«  La  fusillade  qui  partait  des  fenêtres  de  l'église  cesse 
à  ce  moment,  les  rebelles  s'échappent  de  l'édifice  à 
travers  des  fenêtres  basses  qui  ouvraient  apparemment 
sur  une  crypte  ou  une  cave.  Une  partie  de  nos  hommes 
sont  rangés  d'un  côté  de  l'église,  tandis  que  sur  l'autre 
se  trouvaient  le  32e  et  le  83e.  Quelques  rebelles  tirent 
en  courant  sur  nos  troupes  puis,  mettant  bas  les  armes, 
demandent  quartier.  Nos  officiers  s'efforcent  de  sauver 
les  Canadiens,  mais  nos  soldats  criaient  :  «  Souvenez-vous 
de  Jack  Weir!  »  et  plusieurs  de  ces  pauvres  gens 
trompés  sont  fusillés  sur  place.  » 

Après  l'écrasement  de  St-Eustache,  au  cri  de  Remember 
Jack  Weir,  les  soldats  de  Colborne  fusillèrent  les  mal- 
heureux compagnons  de  Chénier  sans  merci.  Puis  le  pays 
rentra  dans  le  calme  morne,  le  calme  du  désespoir,  car 
il  se  trouvait  en  face  d'une  situation  plus  accablante 
que  celle  qui  avait  suivi  la  capitulation  de  Québec  et  de 
Montréal.  Privés  de  leur  constitution,  avec  leurs 
chefs  en  exil,  qu'allaient  devenir  les  Canadiens,  main- 
tenant à  la  merci  de  l'autorité  raffermie,  fortifiée?  Per- 
sonne n'osait  risquer  une  réponse  à  cette  question 
lourde  de  menaces! 

Le  5  décembre,  lord  Gosford  avait  fait  proclamer  la 
loi  martiale  dans  le  district  de  Montréal  et  mettre  à  prix 
la  tête  de  Papineau,  de  Nelson  et  des  plus  marquants  de 


140  AUX   ARMES 

leurs  amis.  Nelson  était  tombé  aux  mains  de  l'ennemi, 
mais  Papineau  avait  réussi  à  s'échapper.  Après  la 
bataille  de  St-Charles,  il  s'était  rendu  à  St-Hyacinthe, 
d'où  il  passa  aux  Etats-Unis.  Sa  course  vers  l'exil  se  fit 
au  milieu  des  plus  grandes  misères,  dans  la  saison  la 
plus  pénible  de  l'année;  manquant  souvent  de  nourri- 
ture, à  moitié  gelé,  ne  pouvant  poursuivre  son  pénible 
exode  que  la  nuit,  il  pensa  périr.  A  ses  souffrances 
physiques,  vinrent  s'ajouter  les  angoisses  morales  qui 
durent  le  suivre  longtemps.  Sa  pensée  pouvait-elle  se 
porter  ailleurs  que  sur  ce  théâtre,  où  durant  vingt  ans, 
il  avait,  avec  tant  d'éclat  et  au  milieu  de  si  grandes 
agitations,  tenu  la  première  place;  sur  cette  province 
qu'il  avait  rêvée  si  heureuse,  et  qui  sombrait  dans  le 
désespoir  de  ses  espérances  déçues? 

Au  mois  de  février  1838,  Gosford  retournait  en  Angle- 
terre pour  faire  place,  d'abord  à  Colborne  puis  à  lord 
Durham,  haut-commissaire,  revêtu  de  pouvoirs  étendus. 
Celui-ci  trouva  les  prisons  regorgeant  de  patriotes  pris 
les  armes  à  la  main.  Au  lieu  d'instruire  un  procès  qui 
les  aurait  envoyés  à  l'échafaud,  il  se  contente  d'en 
exiler  un  certain  nombre  aux  Bermudes,  entre  autres, 
Wolfred  Nelson  et  R.  S.  M.  Bouchette.  Sa  clémence  le 
servit  mal  auprès  du  Parlement  anglais  et  l'ordonnance 
qui  frappait  les  prisonniers  politiques  fut  annulée 
par  le  gouvernement  Melbourne.  L'orgueil  de  Durham 
ne  put  plier  sous  ce  coup  et  il  se  démit  de  ses  fonctions. 

L'histoire  n'a  pas  tenu  compte  à  Durham  des  senti- 
ments élevés  qui  ont  inspiré  sa  conduite  à  l'égard  des  in- 
surgés. La  sanction  de  la  loi  dans  les  crimes  de  haute 
trahison,  c'est  la  peine  capitale;  par  humanité,  le  haut- 


AUX  ARMES  141 

commissaire    voulut    soustraire    à    Péchafaud    Nelson, 
Bouchette  et  tant  d'autres  pris  les  armes  à  la  main. 

Colborne  revint  au  pouvoir  et  ce  fut  encore  à  lui,  que 
revint  la  tâche  d'écraser  la  seconde  levée  de  boucliers, — 
celle  de  novembre  1838.  Imaginer  quelque  chose  de 
plus  cruellement  insensé  que  cette  expédition  dirigée 
par  Robert  Nelson  et  le  Dr  Cote,  de  Napierville,  serait 
impossible.  Elle  n'offrait  aucune  perspective  de  réus- 
site et  ne  pouvait  avoir  d'autre  résultat  que  de  pousser 
aux  pires  calamités  les  insurgés  victimes  d'une 
hallucination  inexplicable.  Ecrasé  à  Lacolle  et  à 
Odeltown,  Nelson  retourna  au  Vermont,  où  il  avait 
comploté  sa  malheureuse  invasion,  couvert  du  ridicule 
que  lui  avait  valu  sa  proclamation,  créant  la  république 
du  Bas-Canada.  Pris  du  vertige  des  grandeurs,  il  s'était 
donné  la  présidence  du  nouvel  Etat,  et  il  se  chargeait, 
hélas  !  de  la  terrible  responsabilité  d'avoir  acheminé  vers 
la  potence  et  l'exil  une  foule  de  pauvres  diables  aveuglés 
par  ses  fallacieux  discours. 

Les  sentiments  d'humanité,  Phorreur  du  sang  ne 
trouvaient  aucune  place  dans  la  poitrine  de  ce  soldat 
qu'était  Colborne,  le  vieux  brûlot,  comme  on  l'appelait, 
qui  fit  incendier  tant  de  villages,  que  la  nuit  certains 
points  du  ciel  ressemblaient  à  une  mer  de  feu  sous 
leurs  sinistres  lueurs.  Tous  les  patriotes  qui  rem- 
plissaient les  prisons  de  Montréal  furent  traduits 
devant  une  cour  martiale,  et  89  des  plus  compromis, 
condamnés  à  mort;  douze  montèrent  à  Péchafaud  et  les 
autres  partirent  pour  l'Australie,  lointaine  terre 
d'exil  qui  n'offrait  à  un  grand  nombre  que  la  seule  pers- 
pective d'une  mort  plus  lente  que  celle  de  la  potence. 

10 


142  AUX  ARMES 

Le  châtiment  dépassait  la  grandeur  de  la  faute;  il  aurait 
suffi  de  frapper  les  plus  coupables,  bien  que  la  seconde 
révolte  se  fut  présentée  avec  le  caractère  aggravant 
d'une  récidive.  La  révolte  est  malvenue  à  se  plaindre 
de  la  rigueur  de  la  répression,  mais  l'humanité  ne  perd 
jamais  ses  droits.  Colborne  qui  fut  trouvé  sévère, 
implacable  jusqu'à  la  cruauté,  par  les  Canadiens,  parut 
aux  yeux  des  bureaucrates  comme  un  prodige  de  clé- 
mence. Leur  soif  de  sang  ne  se  sentit  pas  satisfaite;  la 
mort  de  douze  patriotes  sur  l'échafaud,  qu'était-ce  pour 
ces  fanatiques,  qui,  à  l'exemple  du  Herald,  demandaient, 
à  l'automne  de  1838,  une  boucherie  en  masse  des  pri- 
sonniers, par  économie?  «  Pourquoi,  disait  ce  journal,  les 
hiverner  en  les  engraissant  pour  la  potence  »  !  Voilà  à 
quel  diapason  les  passions  nationales  avaient  monté  cer- 
tains esprits.  Dans  les  révolutions  et  les  guerres  civiles, 
l'instinct  du  barbare  qui  sommeille  dans  le  cœur  de  tant 
d'hommes  s'éveille.  Que  Leibnitz  avait  raison  de  dire  : 
«  Homo  homini  lupus  »  ! 


CHAPITRE  TREIZIEME 

APRÈS   LA   BATAILLE 


Au  lendemain  des  révolutions,  des  grands  désastres 
et  des  défaites  qui  affligent  toute  une  nation,  on  s'in- 
terroge pour  en  connaître  les  causes  et  établir  les  respon- 
sabilités. Pendant  de  longues  années,  les  historiens  se 
sont  demandé  si  c'était  bien  la  désobéissance  de  Grouchy 
aux  ordres  de  Napoléon,  ou  une  défaillance  du  grand 
empereur  qui  avait  donné  la  victoire  à  Wellington,  sur 
le  champ  de  Waterloo.  Est-ce  la  précipitation  de 
Montcalm  ou  l'inaction  de  Vaudreuil,  se  demande-t-on, 
qui  a  rendu  si  facile  le  succès  de  Wolfe  sous  les  murs 
de  Québec?  Pareillement  l'on  a  soulevé  la  question  de 
savoir  qui  devait  encourir,  devant  la  postérité,  le  re- 
proche d'avoir  provoqué  les  événements  de  1837?  Pa- 
pineau  a-t-il  recommandé  le  recours  aux  armes,  ou  bien 
O'Callaghan  et  Nelson  ont-ils  été  les  fauteurs  du  fatal 
soulèvement  des  Canadiens?  Avant  comme  après  la 
crise,  Papineau  s'est  toujours  défendu  d'avoir  voulu 
arracher,  par  la  violence,  les  réformes  que  le  gouver- 
nement anglais  refusait  à  ses  revendications  constitu- 
tionnelles. «  O'Connell,  disait-il,  est  •  mon  modèle  et, 
comme  lui,  je  veux  me  servir,  pour  arriver  à  mon  but,  des 
moyens  pacifiques,  que  les  institutions  anglaises  mettent 
à  ma  disposition.  »  Si  telles  étaient  ses  intentions,  ses 
paroles,  il  faut  l'avouer,  les  démentaient,  car  les  discours 


144  APRÈS   LA   BATAILLE 

du  tribun,  montés  à  un  diapason  guerrier,  sonnaient 
furieusement  la  charge.  Ce  n'est  pas  sur  la  place  pu- 
blique qu'il  faut  chercher  à  pénétrer  ses  véritables 
intentions.  Nous  ne  trouvons  dans  les  lettrée  de 
Papineau  adressées  à  ses  amis,  avant  1837,  que  des 
indices  de  son  indécision  sur  l'attitude  à  prendre  au 
milieu  de  la  crise.  Ce  sont  les  procès-verbaux  du  comité 
de  correspondance  de  Montréal,  dont  les  réunions  étaient 
secrètes,  qui  lèvent  un  coin  du  voile  sur  les  idées  de 
Papineau.  Au  mois  '  de  novembre  1834,  le  tribun  fait 
écrire  à  ses  amis  de  Québec,  à  la  suite  de  cette  élection 
de  Montréal,  qui  avait  fait  perdre  la  vie  à  trois  Ca- 
nadiens tombés  sous  les  balles  des  soldats,  «  que  les 
patriotes  de  cette  ville  auraient  bien  voulu  venger  ce  massacre, 
mais  qu'ils  étaient  si  pauvres,  si  mal  organisés  en  face  des 
soldats  de  l'armée  régulière  qu'ils  n'avaient  pu  y  songer  »;  puis 
il  demandait  aux  Québecquois  si,  à  leur  avis,  on  devait 
se  préparer  à  une  lutte  à  main  armée.  Ecrivant  en  1854, 
à  M.  Christie,  Papineau  disait:  «  Les  fautes,  en  1837,  ont 
été  soudaines,  imprévues  et  ont  mis  en  danger  la  domi- 
nation anglaise  plus  qu'on  ne  le  croit  communément. 
Le  plus  léger  succès,  à  Toronto  ou  à  Montréal,  aurait 
entraîné  malgré  eux,  le  président  des  Etats-Unis  et  son 
gouvernement  à  l'appuyer.  »  Cette  déclaration  tendrait 
à  faire  croire  que  Papineau  avait  eu,  à  cette  époque,  des 
négociations  avec  des  amis  aux  Etats-Unis.  On  ne  s'ex- 
plique guère  autrement  ce  passage  de  sa  lettre. 

Nelson,  qui  commandait  à  St-Denis,  a  repoussé  la 
responsabilité  première  du  malheureux  conflit;  toute 
l'initiative,  a-t-il  dit,  venait  de  Papineau:  «J'étais  son 
aide,  son  subalterne  et  non  son  supérieur,  j'obéissais 


APRÈS  LA  BATAILLE  145 

I 

complètement  à  ses  ordres  et  à  «es  suggestions.  »  Il 
convient  de  faire  remarquer  qu'an  moment  où  Nelson 
faisait  cette  déclaration,  il  était  en  inimitié  avec  son 
ancien  ami. 

Le  Dr  O'Callaghan  qui  avait  quitté  Montréal  en  même 
temps  que  Papineau,  pour  le  suivre  à  St-Hyacinthe  et  à 
St-Marc,  affirme  dans  une  lettre  qu'il  écrivait  à  Garneau, 
en  1852,  qu'il  n'y  eut  rien  de  prémédité  dans  le  soulè- 
vement de  1837,  que  ce  fut  une  explosion  spontanée  pro- 
voquée parj'ordre  d'arrêter  Papiu^sm  pt  x^lann. 

O'Callaghan,  cet  Irlandais  qui  avait  lié  partie  avec 
Papineau  en  haine  des  ministres  anglais,  et  que  l'in- 
fluence du  grand  tribun  avait  fait  élire  à  Yamaska,  était 
né  conspirateur  et  voyait  par  conséquent  des  conspi- 
rations partout  chez  ses  ennemis.  Pour  lui,  les  évé- 
nements de  1837  n'étaient  que  l'application  au  Canada 
des  méthodes  employées  en  Irlande,  où  les  ministres 
anglais  provoquaient  des  soulèvements,  qu'ils  se  pré- 
paraient d'avance  à  écraser,  pour  justifier  ensuite  les 
mesures  extrêmes  infligées  à  ce  malheureux  pays. 
Gosford,  d'après  O'Callaghan,  avait  poussé  les  Ca- 
nadiens à  une  crise  pour  rendre  inévitable  la  suspension 
de  la  constitution  de  1791.  Sa  lettre  est  un  document 
à  citer: 

«  Je  n'accepte  pas  votre  logique  au  sujet  du  mou- 
vement de  37.  »  Vous  dites  :  Je  le  blâme  puisqu'il  n'a 
pas  réussi  et  qu'il  a  eu  de  si  tristes  conséquences  pour 
nous.  Voilà  un  post  hoc,  ergo  propter  hoc,  que  n'auto- 
rise pas  l'école.  Mon  cher  Monsieur,  si  vous  parcourez 
avec  soin  les  dépêches  de  lord  Gosford,  de  1836,  et  celles 
du  secrétaire  des  colonies,  de  cette  même  année,  vous 


146  \PRÉS  LA  BATAILLE 

constaterez  que  Gosford  recommandait  la  suspension  de 
votre  constitution,  plus  d'un  an  avant  qu'il  y  eût  l'ombre 
de  désordre. 

«  Le  fait  est  que  le  gouvernement,  tant  à  Québec  qu'à 
Downing  street,  décidé  d'abolir  l'assemblée  du  Bas- 
Canada,  ne  cherchait  qu'un  prétexte  pour  justifier  son 
attentat.  Debartzch,  l'âme  damnée  de  Gosford,  voulut 
en  1836,  à  force  de  promesses  et  de  menaces,  m'induire 
à  voter  les  subsides;  me  trouvant  inébranlable,  il  me  dit 
très  franchement  ce  qu'il  en  résulterait,  que  Papineau 
et  moi  serions  pendus  !  Vers  ce  temps,  Gosford  avait 
recommandé  l'abolition  de  l'Assemblée  du  Bas-Canada. 
Debartzch  connaissait  sans  doute  le  programme  sur 
lequel  il  basait  son  dire  prophétique,  sa  menace  ou  son 
avertissement. 

«  On  voulait,  comme  Castlereagh  en  Irlande,  pousser 
le  peuple  à  la  violence,  puis  abolir  ses  droits  constitu- 
tionnels. Dans  l'histoire  de  l'union  de  l'Irlande  avec 
l'Angleterre,  vous  retracerez,  comme  dans  un  miroir,  le 
complot  de  1836-37  contre  la  liberté  canadienne. 

«  Le  mouvement  de  «  37  »,  si  je  sais  bien  le  juger,  fut 
une  attaque  du  gouvernement  contre  de  paisibles 
citoyens,  afin  de  les  pousser,  par  surprise,  à  la  résistance 
et  à  la  violence.  Lorsqu'au  commencement  de  1837, 
il  jetait  dans  les  prisons  de  Montréal,  en  les  accusant  de 
trahison,  de  pauvres  paysans  du  lac  des  Deux-Mon- 
tagnes, où  y  avait-il  révolte?  Lorsque  le  gouvernement 
faisait  saccager  le  bureau  du  Vindicator,  où  était  la 
révolte?  Lorsqu'il  traînait  de  Saint- Jean  à  Montréal, 
Davignon  et  son  ami  liés  avec  des  cordes,  pour  irriter  les 
habitants  alors  tranquilles  et  paisibles,  —  où  était  la 
révolte? 


APRÈS  LA  BATAILLE  147 

«  La  vérité  c'est  qu'il  y  avait  complot  entre  Gosford, 
Ogden  et  Debartzch  pour  pousser  les  citoyens  à  la  résis- 
tance contre  une  agression  violente,  afin  de  fournir  au 
ministre  un  prétexte  pour  abolir  la  constitution  de  1791. 
Et  de  peur  que  cela  ne  suffît  pas,  Colborne  affirma  dam8 
ses  dépêches  que  Papineau  exerçait  des  troupes  près  des 
Trois-Rivières.  Je  parle  de  mémoire,  car  je  n'ai  pas  la 
dépêche  devant  moi.  Elle  est  de  1837,  et  vous  la  trou- 
verez probablement.  Je  me  souviens  d'avoir  signalé 
cette  dépêche  à  M.  Papineau  et  de  lui  avoir  fait  observer 
qu'il  conviendrait  de  la  contredire,  car  c'était,  à  ma 
connaissance  personnelle,  le  mensonge  le  plus  atroce 
qui  eût  jamais  été  imprimé.  Mais  comme  c'était  trop 
souvent  sa  coutume,  il  traita  la  chose  avec  mépris. 

«  Je  voyais  aussi  clairement  alors  qu'aujourd'hui  que 
le  pays  n'était  pas  préparé.  Mais  autant  eut  valu  tenter 
d'arrêter  la  marche  d'un  cyclone  que  de  mater  la  cons- 
piration profonde  et  diabolique  ourdie  contre  les  droits 
et  les  libertés  populaires. 

«  Le  fons  et  origo  de  toute  l'affaire  fut  le  refus  des 
subsides,  en  1836.  Dès  lors  les  autorités  voulurent 
agir  à  la  Castlereagh  en  Irlande.  Ils  armèrent  des 
volontaires,  émanèrent  des  mandats  à  tort  et  à  traversât 
lorsque  le  peuple  fut  affolé  par  l'insulte,  ils  crièrent  à 
la  rébellion.  Si  vous  blâmez  le  mouvement,  que  ce 
blâme  retombe  donc  sur  ceux  qui  conspirèrent  pour 
le  provoquer  et  qui  en  seront  responsables  devant  l'his- 
toire. Nous,  mon  ami,  nous  fûmes  les  victimes,  non  pas 
les  conspirateurs!  Et  si  j'étais  sur  mon  lit  de  mort,  je 
déclarerais  encore  devant  Dieu  que  je  n'avais  pas  plus 
Pidée   d'un  mouvement  de  résistance  lorsque  je  quittai 


148  APRÈS   LA   BATAILLE 

Montréal  pour  le  Richelieu,  avec  Papineau,  que  je  n'ai 
maintenant  celle  de  devenir  évêque  de  Québec.  Je  sais 
aussi  que  M.  Papineau  et  moi  noue  nous  cachâmes 
quelque  temps  chez  un  cultivateur  à  Saint-Marc,  de  peur 
que  notre  présence  ne  servit  de  prétexte  à  quelque 
imprudence.  L'émission  des  mandats,  l'arrestation  de 
Davignon,  puis  l'affaire  de  Longueuil  vinrent  peu  après 
rendre  la  situation  tout  à  fait  incontrôlable  pour  qui 
que  ce  fût.  Le  mouvement  commença  donc  au  Château 
Saint-Louis,  nous  ne  fûmes  que  des  fétus  de  paille  em- 
portés par  la  tempête.  » 

Appelons  encore  en  témoignage  un  des  acteurs  de 
1837,  M.  Robert  S.  M.  Bouchette  1.  Sa  parole  aura 
d'autant  plus  de  poids  que,  par  ses  relations  sociales  et 
ses  goûts,  il  appartenait  bien  plus  au  parti  du  gou- 
verneur qu'à  celui  des  Canadiens-Français.  Lorsque 
les  résolutions  de  lord  John  Russell  furent  connues  à 
Québec,  il  les  regarda  comme  un  attentat  aux  privilèges 
de  la  Chambre,  il  prit  fait  et  cause  pour  Papineau,  et 
se  mit  aux  ordres  de  Nelson.  Fait  prisonnier  à  Moore's 
Corners  il  fut  incarcéré  à  Montréal.  Pendant  son 
séjour  dans  la  prison,  le  colonel  Dundas,  son  ami,  lui 
écrivit  pour  lui  exprimer  son  regret  de  le  voir  en  si 
fâcheuse  posture  et  surtout  sa  douleur  de  savoir  qu'il 
avait  été  arrêté  comme  rebelle.  De  sa  meilleure  encre, 
Bouchette  lui  fit  une  éloquente  réponse  dont  on  va  lire 
une  partie: 

l  Son  grand-père  et  son  père  s'étaient  distingués  au  service  de  l'Angle- 
terre, et  ses  alliances  l'avaient  mêlé  à  la  société  anglaise  de  l'époque.  R. 
S.  M.  Bouchette  entra  après  les  troubles  politiques  dans  l'administration 
canadienne  et  remplit  longtemps  la  charge  de  commissaire  des  douanes  à 
Ottawa. 


APRÈS   LA   BATAILLE  14 & 

«  Sachant  qu'on  refusait  ses  droits  au  peuple  canadien, 
que  nous  avions  l'ombre  et  non  pas  la  substance  de  la 
constitution  britannique;  voyant  le  gouvernement  em- 
bourbé dans  la  corruption,  la  partialité  empoisonnant 
les  sources  de  la  confiance  publique  et  du  pouvoir, 
l'irresponsabilité  dominant  dans  tous  les  départements 
du  gouvernement  local  et  la  colonie  devenue  la  pépinière 
du  patronage  de  la  métropole,  je  me  jetai  dans  l'agi- 
tation organisée  pour  obtenir  justice.  Une  connaissance 
intime,  dis-je,  de  ces  griefs  me  porta  à  combattre  les 
odieux  abus  du  système  et  je  crus  voir  le  remède  dans 
une  application  plus  générale  du  système  représentatif. 

«  Depuis  1834  l'horizon  politique  s'était  graduellement 
obscurci.  L'Assemblée  législative  avait  usé  audacieuse- 
ment  de  son  privilège  constitutionnel  de  refuser  les  sub- 
sides. En  1837,  le  Parlement  adopta  les  trop  fameuses  ré- 
solutions canadiennes  de  lord  John  Russell,  résolutions 
plus  impolitioues  encore  qu'elles  n'étaient  despotiques. 
Sir  Robert  Peel,  en  signalant  leur  portée  odieuse, 
avait  bien  raison  d'accuser  le  gouvernement  d'impré- 
voyance en  n'envoyant  pas  au  Canada  une  armée  en 
même  temps  que  ces  résolutions,  car  on  devait  présumer 
que  de  libres  citoyens  britanniques  ne  se  soumettraient 
pas  docilement  à  la  dégradation  politique  qu'elles 
comportaient. 

«  La  mesure  de  lord  John  Russell  provoqua  une  indi- 
gnation universelle.  Dans  des  assemblées  tenues  sur 
tous  les  points  de  la  province,  le  peuple  déclara  hau- 
tement que  les  résolutions  étaient  une  violation  fla- 
grante de  ses  droits  constitutionnels.  Son  langage 
était  énergique,  l'excitation  était  intense,  et  cette 
excitation  s'accroissait  encore  par  la  virulence  du  parti 


150  APRÈS   LA  BATAILLE 

opposé,  lequel  se  disait  constitutionnel  ou  conservateur, 
mais  n'était  conservateur  que  des  abus  existants.  Ces 
assemblées  eurent  lieu  pendant  l'été.  En  octobre  dernier, 
la  fameuse  assemblée  de  cinq  comtés  fut  convoquée  à 
Saint-Charles.  Les  déclarations  faites  à  l'assemblée  n'in- 
diquaient pas  autrement  l'état  de  l'opinion  publique  que 
les  résolutions  adoptées  aux  assemblées  précédentes;  ce- 
pendant on  en  fit  le  prétexte  d'une  série  d'arrestations 
comprenant  tous  les  principaux  hommes  publics  de  la 
colonie,  au  nombre  de  quarante  ou  de  cinquante.  C'est 
cette  violente  mesure  du  gouvernement  exécutif  qui 
força  le  peuple  à  la  résistance.  Et  ceci  m'amène  à  vous 
dire  un  mot  au  sujet  d'une  expression  dont  vous  vous 
êtes  servi  dans  votre  lettre,  et  que,  j'en  suis  sûr,  vous 
considérerez  comme  non  avenue  lorsque  vous  connaîtrez 
la  vérité;  je  veux  dire  les  mots  révolte  gratuite.  Je  crois 
même  en  avoir  dit  assez  pour  vous  convaincre  que  s'il  y 
eut  révolte,  elle  n'était  rien  moins  que  gratuite.  Croyez- 
vous  que  le  peuple  des  îles  Britanniques  eût  vu  sans 
s'émouvoir  ses  communes  foulées  aux  pieds,  ses  amis  et 
partisans  les  plus  zélés  et  les  plus  capables  emprisonnés, 
et  ses  libertés  abolies!  Bolingbroke  eût  rougi  du  pays 
qui,  en  une  telle  conjoncture,  ne  se  fût  pas  soulevé  pour 
défendre  sa  liberté.  Telle  était  absolument  la  position 
du  Bas-Canada  après  les  résolutions  avilissantes  de 
lord  John  Russell. 

«  Les  Canadiens  s'étaient  ralliés  autour  de  leur  Assem- 
blée, ils  avaient  affirmé  ses  droits  constitutionnels,  et  à 
cause  de  cela  on  les  qualifiait  de  traîtres  et  de  séditieux. 
Autant  pourrait-on  dire  que  les  assemblées  populaires 
de  Londres  ou  de  Birmingham  visent  le  renversement 
du  roi  et  de  la  constitution.     Mais  en  vérité,  en  donnant 


APRÈS   LA   BATAILLE  151 

à  ce  mot  son  sens  véritable,  il  n'y  eut  pas  de  révolte;  le 
tout  se  résume  en  une  résistance  à  l'arrestation.  Le 
peuple,  spontanément  et  sans  entente  préalable,  résolut 
de  protéger  ses  chefs.  De  là  des  réunions  d'hommes 
armés  qui  pouvaient  produire  l'illusion  d'un  mouvement 
de  révolte  préconçue.  Mais  il  n'y  eut  rien  de  tel,  et  s'il 
en  fallait  une  preuve,  on  la  trouverait  irréfutable  dans 
le  défaut  absolu  d'armement  sérieux.  Dans  ces  rassem- 
blements on  comptait  généralement  deux  ou  trois 
fourches  et  autant  de  faulx  et  de  fléaux  contre  un  seul 
fusil  de  chasse,  la  plupart  du  temps  de  qualité  inférieure. 
Eût-on  médité  une  révolte,  il  eût  été  facile  de  se  procurer 
dans  les  Etats  voisins  un  armement  suffisant  pour  toute 
la  population  canadienne.  Mais  le  but  immédiat  du  pays 
n'était  pas  de  renverser  la  domination  britannique;  on 
voulait  se  protéger  contre  l'exercice  arbitraire  du 
pouvoir  ministériel  et  judiciaire,  et  la  résistance  fut  en 
certains  cas  d'autant  plus  désespérée  qu'on  croyait  que 
le  gouvernement  avait  déjà  désigné  plusieurs  victimes.  » 
Les  événements  de  1837  ont  été  l'aboutissement  iné- 
luctable de  causes  diverses,  imputables,  au  premier  chef, 
à  un  ministère  des  colonies  indifférent  aux  affaires 
canadiennes  et  mal  renseigné  sur  la  situation  du  pays, 
sur  les  vraies  intentions  des  Canadiens-Français  et  les 
projets  de  leurs  adversaires.  En  1791,  on  avait  donné  à  la 
province  une  constitution  libérale  au  fond,  mais  trop 
susceptible  d'être  déviée  de  son  objet.  Dès  les  premiers 
jours  de  sa  mise  en  œuvre,  les  Canadiens  comprirent 
que  le  gouvernement  s'efforçait  d'en  restreindre  les 
avantages,  et  lorsqu'ils  réclamaient  contre  l'injustice, 
on  leur  répondait  qu'ils  étaient  bien  mal  venus  à  se 
plaindre,  eux  descendants  de  Français  privés  de  toute 


152  APRÈS   LA   BATAILLE 

participation  aux  affaires  publiques.  Avec  une  constitu- 
tion qui  permettait  à  l'Exécutif  de  tout  conduire  à  sa 
guise,  n'étions-nous  pas  encore  sous  le  régime  du  bon 
plaisir  à  bon  droit  tant  décrié  ? 

«  Voyez  quelle  belle  Constitution  le  roi  vous  a  donnée! 
avait-on  l'air  de  dire,  c'est  un  instrument  superbe,  ce- 
pendant, défense  vous  est  faite  de  vous  en  servir.  »  De 
par  la  loi,  nos  ancêtres  étaient  sujets  britanniques;  cette 
qualité,  belle  en  théorie,  ne  comportait  rien  en  pratique; 
sur  ce  terrain  il  leur  fallait  déchanter,  sauf  aux  jours  du 
danger,  où  il  leur  était  permis  de  se  faire  tuer,  pour  la 
défense  du  pays  comme  le  premier  venu  de  la  Grande- 
Bretagne. 

Telle  fut  l'erreur  initiale  du  bureau  colonial.  Si  les 
Canadiens  eussent  été  admis  de  plein  pied  aux  affaires, 
quelles  misères,  quels  ennuis  n'aurait-on  pas  évités!  < 
en  vain  qu'on  dira  qu'admettre  les  Canadiens  à  l'Exécutif 
et  au  Conseil  c'eût  été  subordonner  l'élément  anglais  à 
l'élément  français,  qui  aurait  abusé  de  son  ascendant. 
Cette  opinion  fâcheuse  ne  tient  pas  devant  l'impartiale 
révision  de  l'histoire  telle  qu'elle  se  déroule  chaque  jour 
dans  la  province  de  Québec.  Dans  tous  les  cas,  il  aurait 
convenu  de  tenter  l'expérience  d'autant  plus  que  la  mé- 
tropole pouvait  tenir  la  main  à  ce  que  nul  excès  de 
pouvoir  ne  fût  commis  au  préjudice  de  la  population 
anglaise.  Le  défaut  de  la  charte  de  1791,  qui,  entre  Lee 
mains  d'hommes  aux  intentions  droites,  aurait  répondu 
aux  besoins  du  pays,  c'était  de  laisser  la  porte  trop 
largement  ouverte  à  l'arbitraire.  L'infirmité  de  l'homme 
est  telle  qu'il  est  toujours  porté  à  verser  dans  les  abus; 
îinssi  faut-il  que  tout  pouvoir  entre  ses  mains  soit  voisin 
d'un  contrepoids.     C'est  ce  que  la  sagesse  des  pères  de 


APRÈS   LA   BATAILLE      '  153 

la  constitution  américaine  a  si  bien  compris  et  mis  en 
pratique  dans  leur  oeuvre  où  le  pouvoir  s'avance  envi- 
ronné de  sauvegardes  pour  l'individu.  Rien  de  tel  dans 
la  constitution  de  1791  qui  ne  lie  nulle  part  les  mains 
de  l'Exécutif.  Voyant  que  cet  instrument  de  gouver- 
nement n'opposait  aucune  barrière  aux  empiétements 
du  gouverneur  et  de  ses  amis,  l'Assemblée  législative, 
dirigée  par  Papineau,  se  mit  en  tête  d'élever  des  barri- 
cades contre  l'autorité.  Durant  quatre  ans,  à  partir 
de  1834,  la  couronne  se  trouve  sans  subsides,  situation 
anormale  dont  le  gouverneur  se  tirait  en  puisant  dans  la 
caisse  militaire;  c'était  l'anarchie  et  l'illégalité  en  per- 
manence. 

Comment  sortir  d'un  pareil  chaos?  Papineau  croyait 
ne  pouvoir  reculer;  revenir  sur  ses  pas,  c'eût  été,  à  ses 
yeux,  tendre  les  mains  au  vainqueur  en  face  du  cadavre 
abattu  de  la  nationalité.  Mais  il  convient  de  se 
demander  s'il  n'aurait  pas  été  plus  sage  de  ne  pas 
recourir  à  la  raison  extrême  du  refus  perpétuel  des 
subsides  et  de  continuer  à  revendiquer  nos  droits  à 
Londres?  Cette  dernière  voie  aurait  peut-être  été 
plus  longue,  mais  elle  aurait  fini  par  mener  au  triomphe 
du  droit. 

La  situation  de  la  Nouvelle-Ecosse,  à  la  même  époque, 
appelle  une  comparaison  avec  la  nôtre.  Là,  Joseph 
ïïowe,  après  une  lutte  acharnée  contre  les  gouverneurs 
et  leurs  suppôts,  réussit  à  faire  passer  le  pouvoir  des 
mains  de  cette  puissante  faction  à  celles  de  l'Assemblée 
législative.  Il  n'est  que  juste  de  faire  remarquer  qu'à 
la  Nouvelle-Ecosse,  la  question  de  race  ne  venait  pas 
(comme  chez  nous),  exaspérer  les  ardeurs  de  la  lutte  en- 
gagée entre  les  deux  partis. 


154  APRÈS   LA  BATAILLE 

Comme  les  leçons  de  l'histoire  ne  profitent  guère  et  que 
les  gouvernements  n'arrivent  souvent  à  la  sagesse 
qu'au  lendemain  des  catastrophes  amenées  par  leur 
imprévoyance,  le  bureau  colonial  oubliait  les  leçons 
de  la  révolution  américaine,  pourtant  aussi  récentes 
qu'instructives.  Non  seulement  à  Québec,  mais  dans 
toutes  les  colonies,  les  hommes  de  Downing-Street  ne  lâ- 
chaient les  rênes  que  lorsqu'on  menaçait  de  les  leur  arra- 
cher des  mains.  Voyons  par  exemple  ce  qui  s'est  passé  en 
Australie.  C'est  en  1824  que  fut  accordé  à  ce  pays  un 
simulacre  de  gouvernement  qui  fit  un  pas  en  avant  en 
1842.  Cette  colonie  ne  reçut  définitivement  le  privilège  de 
s'occuper  de  ses  affaires  qu'en  1856,  après  trente  ans  de 
réclamations.  Jusqu'à  cette  époque  tous  les  fonction- 
naires de  ce  pays  étaient  nommés  à  Londres.  Il  n'est  pas 
difficile  d'imaginer  à  quel  résultat  conduisait  un  pareil 
système,  surtout  dans  une  province  comme  la  nôtre,  où 
une  question  de  races  venait  s'ajouter  aux  difficultés 
communes,  à  toutes  les  administrations  coloniales  et 
y  compliquer  le  problème. 

Comme  nous  le  disions  plus  haut,  l'autorité  se  refusait 
à  considérer  les  Canadiens  comme  sujets  britanniques  au 
même  titre  que  les  autres  habitants  du  Canada.  C'était 
pour  le  gouverneur  et  tout  son  entourage  un  peuple 
conquis,  de  race  inférieure,  sur  lequel  il  fallait  faire 
peser  le  glaive  de  Brennus.  Ce  sentiment  s'était  infiltré 
dans  ce  qui  constituait  la  haute  société  d'alors  à 
Montréal  et  à  Québec.  Il  régnait  dans  ce  milieu,  aux 
prétentions  aristocratiques,  un  esprit  hostile  aux  Cana- 
diens soigneusement  tenus  à  l'écart.  Il  n'est  pas 
d'avanies  qu'on  ne  leur  fît  subir  chaque  fois  que  l'oc- 
casion   s'en   présentait.     Dans    ce    cercle   privilégié   se 


APRÈS   LA  BATAILLE  155 

trouvaient  les  ministres,  les  bureaucrates,  tout  le 
parti  du  gouverneur,  —  la  clique  du  château,  —  selon 
l'expression  du  temps,  et  les  officiers  des  régiments  en 
garnison  au  Canada.  Tout  ce  monde  se  croyait,  de  bonne 
foi,  d'une  autre  pâte  que  ces  descendants  de  colons  des 
deux  siècles  passés  qu'ils  regardaient  dédaigneusement 
du  haut  de  leur  impudent  snobisme.  A  leurs  yeux  le 
pays  leur  appartenait  et,  par  droit  de  conquête,  ils 
avaient  droit  de  l'exploiter  pour  leur  avantage  exclusif  et 
ils  ne  s'en  faisaient  pas  faute.  Il  y  avait  dans  l'adminis- 
tration comme  des  dynasties  d'employés  qui  en  étaient 
venus  à  regarder  les  charges  publiques  comme  hérédi- 
taires à  leur  profit. 

«  They  hold  the  chief  offices  of  the  state,  dit  un  corn- 
temporain,  1  possess  what  are  there  considered  large 
incomes,  make,  constantly,  a  great  display  and  set  the 
fashion. . .  when  the  military  first  came  among  us  they 
found  certain  persons  in  high  office  to  whom  they  deem- 
ed  it  wise  to  pay  their  court . . .  The  whole  Oanadian  po- 
pulation constitute  the  object  of  their  hatred  (of  the 
ruling  class)  and  that  portion  whom  chance  brings  into 
the  town  are  subjected  to  their  spécial  contempt  and  ill 
treatment.  »  On  ne  fait  pas  une  révolution  pour  se 
venger  de  pareilles  misères,  mais  il  n'en  est  pas  moins 
vrai  que  ce  dédain,  à  jet  continu,  n'était  pas  de  nature  à 
rapprocher  les  deux  camps  qui  auraient  eu  cependant 
intérêt  à  s'entendre.  En  tout  état  de  cause,  dans  les 
relations  sociales,  l'amour  propre  froissé  engendre  des 
rancunes  ineffaçables  ;  l'amour-propre  national  se 
blesse  encore  plus  facilement,  car  toute  atteinte  à  ce 

i  A  political  and  historical  aocount  of  Lower  Canada,  by  a  Canadian, 
London,  1830.  Ce  travail  eut  pour  auteur,  Pierre  de  Salles  Laterrière,. 
Canadien,  établi  à.  Londres. 


156  APRÈS  LA   BATAILLE 

sentiment  comporte  une  humiliation  qni  ne  pardonne 
guère.  Au-dessus  de  ces  sottises  que  l'on  regarde  comme 
sans  importance  lorsqu'on  n'a  pas  à  les  subir,  planait  ce 
sentiment  que  Downing-tStreet  voulait  nous  anéantir, 
sentiment  auquel  La  conduite  de  plusieurs  secrétaires  des 
colonies  ne  tendait  que  trop  à  donner  une  apparence  de 
vérité. 

Dès  1808,  Craig  n'avait-il  pas  songé  à  une  union  du 
Bas-Canada  avec  les  provinces  voisines.,  dans  le  but  de 
nous  dénationaliser  ?  Le  Royal  Institute,  institution 
anglaise  et  protestante  à  laquelle  on  avait  confié  l'ins- 
truction publique  de  la  province,  n'était-ce  pas  la  main- 
mise sur  la  jeunesse  canadienne?  Le  projet  d'union  de 
1822  fut,  à  la  vérité,  mis  de  côté,  mais  avec  l' arrière- 
pensée  de  le  ramener  un  jour  ou  l'autre.  Connaissant 
les  idées  courantes  en  Angleterre  à  notre  égard,  quel 
fonds  Papineau  pouvait-il  faire  sur  des  promesses  de 
réformes  sans  cesse  ajournées?  Le  manque  de  confiance 
avait  fini  par  prendre  chez  lui  la  place  de  la  patience 
pour  le  conduire  à  l'exaspération,  toujours  mauvaise 
conseillère. 

Certes,  c'est  l'arbitraire  érigé  en  principe  de  gouverne- 
ment et  appliqué  de  façon  à  rendre  de  plus  en  plus  diffi- 
cile un  rapprochement  entre  l'Assemblée  et  le  parti  du 
gouverneur,  —  l'oligarchie,  selon  l'expression  de  Papi- 
neau, —  qui  a  amené  le  conflit  de  1837.  Jamais  le  bureau 
colonial  n'a  offert  une  réforme  adéquate,  même  au  dire 
de  lord  Durham.  En  effet,  il  a  exprimé  l'opinion  que  la 
proposition  de  lord  G-oderich,  repoussée  par  Papineau, 
de  donner  à  la  Chambre  le  contrôle  des  deniers  publies  <>u 
échange  d'une  liste  civile  fixe  de  £19,000  n'aurait  pas  été 
une  solution  aux  difficultés,  car  elle  aurait  encore  laissé 


APRÈS  LA   BATAILLE  157 

les  fonctionnaires  publics  en  dehors,  de  l'autorité  de  la 
Chambre. 

Enfin,  le  même  lord  Durham  a  fait  une  peinture  saisis- 
sante du  cruel  état  de  choses  qui  a  si  longtemps  pesé  sur 
notre  province,  le  jour  où  accusé  d'avoir  violé  la  consti- 
tution en  envoyant,  sans  forme  de  procès,  huit  Canadiens 
aux  Bermudes,  il  s'écriait  :  «  A  quoi  bon  parler  de  cons- 
titution dans  un  pays  où  le  gouverneur  pouvait  disposer 
de  l'argent  du  peuple  en  dehors  du  contrôle  de  la 
Chambre.  » 

Dans  un  ouvrage  précédent,  nous  avons  fait  remarquer 
que  toute  l'agitation  antérieure  à  1837  n'avait  pas  eu  un 
caractère  vraiment  populaire.  On  n'aperçoit  pas  dans 
les  revendications  de  Papineau  de  ces  questions  brûlan- 
tes qui  tiennent  aux  entrailles  d'un  peuple,  telles  que  la 
persécution  religieuse,  les  attaques  directes  contre  sa 
langue.  Privilèges  de  la  Chambre,  vote  des  subsides 
par  les  représentants  de  la  nation,  empiétements  du 
Conseil  législatif  sur  les  droits  de  sa  voisine,  tout  cela 
c'était  pour  les  braves  habitants  du  Bas-Canada  autant 
d'abstractions  auxquelles  ils  n'entendaient  que  peu  de 
chose.  Résultat  d'atavisme,  l'arbitraire  du  gou- 
verneur ne  leur  pesait  point  comme  un  joug  insuppor- 
table. Heureux  dans  la  possession  paisible  de  leurs 
terres,  dans  la  pratique  libre  de  leur  religion  et  l'usage 
de  la  langue  française,  ils  menaient  une  sorte  d'existence 
patriarcale.  Que  pouvaient  désirer  de  plus  leurs  goûts 
honnêtes  et  modérés?  Trouvant  sur  la  ferme  de  quoi 
se  nourrir  et  se  vêtir,  n'ayant  par  conséquent  à  acquitter 
qu'une  part  minime  de  contributions  indirectes  —  celles 
des  douanes,  d'ailleurs  très  faibles  —  ils  se  suffisaient  à 
eux-mêmes  dans  une  indépendance  enviable.     L'habitant 

11 


158  APRÈS   LA   BATAILLE 

canadien  était  porté  à  rester  indifférent  anx  agi- 
tations, et  il  ne  fallut  rien  moins  que  la  voix  tumultueuse 
de  Papineau  pour  le  soulever  et  f'  entraîner  à  sa  suite. 
Il  crut  qu'il  avait  des  griefs  parce  que  Papineau  le  lui 
persuada;  il  crut  sans  voir. 

Est-ce  à  dire  que,  étant  donné  cet  état  d'âme  des 
Canadiens,  les  revendications  de  Papineau  perdaient 
leur  raison  d'être?  Nullement.  Il  y  avait  un  bon  nombre 
des  nôtres,  bien  conscients  de  leurs  droits,  et  qui  com- 
prenaient que  les  abus  qu'ils  combattaient  à  ce  moment 
contenaient  les  germes  d'autres  abus  pour  l'avenir. 
Au  reste  l'injustice  commise  envers  un  seul  homme  ne 
comporte-t-elle  point  une  menace  pour  tous  les  autres? 
C'est  là  une  vérité  d'expérience  que  démontre  surtout 
l'histoire  politique  de  l'Angleterre. 


CHAPITRE    QUATORZIEME 

l'exil 


L'exil  est  une  des  plus  grandes  infortunes  qui  puissent 
s'appesantir  sur  un  homme;  rien  n'en  console  et  ses 
amertumes  augmentent  à  mesure  qu'il  se  prolonge.  Il 
fut  particulièrement  pénible  pour  Papineau,  qui  voyait 
tant  de  deuil  et  de  désolation  dans  cette  patrie  qu'il 
avait  rêvé  de  rendre  libre  et  heureuse.  La  proscription 
l'atteignait  doublement;  aux  douleurs  que  lui  causaient 
les  infortunes  de  ses  concitoyens  s'ajoutaient  des  cha- 
grins personnels  :  éloignement  de  sa  famille  et  de  ses  amis 
pour  lesquels  il  était  tout  affection.  Sous  les  allures 
sévères  de  l'agitateur  se  cachait  un  cœur  plein  de  sen- 
sibilité qui  goûtait  plus  que  tout  autre  les  joies  et 
l'intimité  du  foyer. 

Après  sa  fuite  de  Saint-Hyacinthe,  il  s'était  rendu  à 
Albany  où  madame  Papineau  et  ses  enfants  l'avaient 
rejoint.  Sa  femme  et  sa  famille  durent  bientôt  revenir 
au  Canada,  sauf  l'aîné  de  ses  fils  qui  l'accompagna  en 
France,  pour  poursuivre  ses  études  médicales.  Cette 
séparation  lui  fut  douloureuse,  et  rendait  plus  poignante 
l'angoisse  que  faisait  naître  chez  lui  le  spectacle  toujours 
présent  à  son  esprit  de  la  patrie  gémissant  sous  le  poids 
des  malheurs  dont  on  faisait,  dans  certains  cercles, 
remonter  la  responsabilité  jusqu'à  lui. 

«  Tu  ne  doutes  pas,  mon  cher  Benjamin,  écrivait-il  à 


160  l'exil 

son  frère  (Paris,  23  nov.  1843),  que  ma  séparation  de  ma 
femme  et  de  mes  enfants.,  de  mes  frères  et  de  mes  sœurs, 
et  de  leurs  familles,  de  tant  d'autres  parents,  amis  et 
concitoyens  qui  me  sont  chers,  à  qui  la  meilleure  et  la 
plus  longue  part  de  ma  vie  a  été  dévouée,  ne  soit  pas 
pour  moi  une  douleur  de  tous  les  jours  et  de  tous  les 
instants.  Je  la  supporterais  jusqu'à  la  dernière  heure, 
plutôt  que  de  m'humilier  le  moins  du  monde  devant 
leurs  persécuteurs  et  les  miens.  » 

Il  aurait  pu,  dès  1843,  rentrer  au  Canada  à  la  faveur 
de  l'amnistie  que  La  Fontaine  obtint  de  sir  Charles 
Metcalfe,  spécialement  pour  Papineau.  Mais  des 
raisons  d'ordre  politique  et  personnel  s'opposaient 
à  son  retour  et  il  prolongea  son  séjour  .en  France 
jusqu'en  1845.  Dans  l'isolement  de  l'exil  il  lui  fallait 
une  occupation  assez  absorbante  pour  faire  diversion 
à  ses  tristes  pensées.  Son  goût  pour  l'étude  vint  la  lui 
fournir  en  l'entraînant  vers  les  recherches  historiques, 
auxquelles  il  donna,  à  Paris,  le  meilleur  de  son  temps. 
Dans  l'atmosphère  imprégnée  de  science  des  biblio- 
thèques, au  contact  reposant  des  livres,  son  esprit 
sut  trouver  un  aliment  réconfortant  et  ses  lettres  de 
cette  époque  nous  laissent  entrevoir  la  consolation  rela- 
tive qu'il  prenait  à  un  labeur  nouveau  pour  lui  et 
plein  de  charmes.  Elles  semblent  parfois  lui  inspirer 
du  dégoût  pour  la  politique.  «  Dans  tes  lettres,  écrit-il 
à  son  frère,  il  n'est  question  que  de  politique,  pourquoi 
ne  m'entretiens-tu  pas  d'autres  sujets  ?  »  Puis  revenant 
à  ses  travaux,  il  ajoute:  «  J'ai  obtenu  un  libre  accès  aux 
archives.  J'y  trouve,  sur  l'histoire  et  le  droit,  des  rensei- 
gnements infiniment  plus  volumineux  que  je  ne  le  sup- 


l'exil  161 

posais,  sur  l'histoire  du  Canada.  L'accès  en  avait  été 
précédemment  refusé  à  lord  Durham 

«  Si  je  n'étais  pas  gueux,  je  me  ferais  aider  dans  un 
travail  qui,  tôt  ou  tard,  sera  agréable  à  mon  pays,  quand 
le  goût  de  cultiver  son  esprit  y  sera  plus  fort  et  plus 
général  qu'il  n'a  été  jusqu'à  présent.  » 

La  politique!  il  ne  lui  était  pas  si  facile  de  s'en  dé- 
tacher qu'il  le  croyait,  et  elle  le  reprenait  dans  ses  te-, 
nailles  plus  que  de  raison.  C'est  elle,  l'horrible  mégère, 
qui  lui  arrachait,  en  1839,  la  première  partie  de  cette 
histoire  de  l'insurrection  où  les  récriminations  virulentes 
tiennent  plus  de  place  que  le  récit  des  événements  et 
qu'il  a  bien  fait  de  ne  pas  continuer.  11  se  trouve 
cependant,  à  travers  les  pages  brûlantes  de  ce  pamphlet, 
des  déclarations  importantes  à  recueillir,  comme  celle- 
ci  où  il  affirme  qu'il  n'eut  jamais  l'intention  d'arracher 
par  la  violence  les  réformes  qu'il  désirait. 

«  Je  mets  le  gouvernement  au  défi  de  me  démentir, 
quand  j'affirme  qu'aucun  de  nous  n'avait  préparé,  voulu 
ou  même  prévu  la  résistance  armée. . .  Ce  n'est  pas  que 
l'insurrection  n'eût  été  légitime,  mais  nous  avions  résolu 
de  n'y  pas  recourir  encore.  » 

C'est  en  vain  qu'il  se  débat  contre  ce  qui  a  l'ait  l'objet 
de  ses  préoccupations  et  de  son  activité  dans  sa  vie  pas- 
sée et  qu'il  veut  y  échapper.  L'obsession  des  affaires  ca- 
nadiennes le  ressaisit  malgré  lui  et  le  retient  comme  dans 
des  chaînes  qu'il  ne  peut  briser.  Au  mois  de  novembre 
1842,  il  écrit  de  Paris,  à  son  compagnon  de  luttes,  O'Cal- 
laghan.  Sa  lettre  roule  d'abord  sur  l'amitié,  sur  le 
plaisir  qu'il  aurait  de  le  revoir,  puis  soudain  elle  tourne 
court,  pour  rentrer  dans  le  vif  des  questions  qui  agitent 


162  l'exil 

le  Canada  :  l'amnistie  que  l'on  devrait  accorder  aux  con- 
damnés politiques  déportés  en  Australie  ;  le  ministère 
Draper,  dans  lequel  il  ne  voit  qu'un  seul  homme  qui  lui 
inspire  confiance,  M.  Baldwin  ;  le  traité  Ashburton, 
cette  malheureuse  affaire  qui  fit  perdre  au  Canada  une 
partie  du  Nouveau-Brunswick  pour  le  rattacher  au 
Maine.  Comme  on  le  remarqua  en  lisant  cette  lettre, 
l'exil  a  encore  intensifié  ises  haines  pour  l'Angleterre. 

«Comme  dans  un  avenir  de  quelques  mois,  j'espère 
vous  serrer  bien  cordialement  la  main,  du  moine  aux 
Etats-Unis,  si  nous  ne  rentrons  pas  ensemble  au  Canada, 
mieux  que  nous  n'en  sommes  sortie  ensemble,  votre 
épouse  sera  une  bonne  amie  de  plus  dans  le  cercle 
familier  autour  du  foyer  domestique  (O'Callaghan  venait 
de  se  marier).  Je  vous  remercie  de  tout  ce  que  vous 
exprimez  d'affection  pour  moi  et  tous  les  miens,  et  pour 
notre  cher  Canada.  Vous  le  chérissez  toujours;  vous 
devez  aussi  chérir  les  Etats-Unis  où  nous  avons  trouvé 
des  amis,  hommes  aussi  vertueux  et  estimables  qu'il  soit 
possible  d'en  rencontrer  au  monde;  où  vous  avez  con- 
tracté des  liens  qui  vous  sont  chers;  où  vous  avez  vécu 
avec  sagesse,  avec  des  habitudes  de  modération  qui  sont 
bien  mieux  une  garantie  d'indépendance  que  ne  pourrait 
l'être  la  fortune  seule,  et  où  vous  avez  vu  que  les  talents 
et  les  lumières,  même  sans  fortune,  y  sont  estimés. 

«  Vous  aimez  le  Canada,  et  à  raison  de  cette  affection, 
je  redouble  d'amitié  pour  vous,  s'il  est  possible.  Je  l'aime 
aussi  et  bien  passionément.  Le  cercle  si  large  de  parents 
et  d'amis  si  tendrement  aimés,  qui  ont  si  longtemps  et 
si  fortement  souffert,  avec  lesquels  j'ai  si  longtemps  agi 
de  confiance  et  de  concert,  dans  une  vie  publique  aussi 


l'exil  163 

semée  de  chagrine  que  celle  que  nous  y  avone  faite  en- 
semble: tout  cela  m'y  rappelle  bien  fortement.  Mais, 
d'un  autre  côté,  d'aussi  longues  déceptione  que  celles 
que  nous  avons  éprouvées  de  la  part  du  pouvoir,  d'aussi 
cruelles  persécutions  que  celles  qu'il  a  fait  supporter  à  la 
masse  de  mes  compatriotes,  ne  me  permettent  pas  de 
croire  qu'on  y  puisée  vivre  encore  bien  heureux  à  moine 
qu'il  ne  fût  possible  de  s'y  renfermer  exclusivement  dans 
lee  jouissances  de  la  vie  privée. 

«  A  part  lee  considérations  politiques,  il  ne  peut  y  avoir 
nulle  part  une  vie  aussi  douce,  aussi  gaie  que  celle  que 
l'on  peut  trouver  dans  un  cercle  choisi  de  noe  amis  cana- 
diens, mais  la  politique  vient  empoisonner  tout  ce 
bonheur. 

«  Et  pourtant  je  croie  que  les  démarches  importantes 
faites  par  sir  Charles  Bagot,  l'ont  été  avec  quelque  sin- 
cérité. Il  n'aurait  pas  pris  eur  lui  de  faire  dee  nomi- 
nations aussi  nombreuses  et  importantes,  sans  y  avoir 
été  autorisé  d'avance  par  M.  Robert  Peel.  Si  un  système 
d'impartialité  peut  être  suivi  pendant  quelques  années, 
les  forces  du  Canada  et  des  Etats-Unis  croissent  si  rapi- 
dement que  l'Angleterre  ne  pourra  plus  retourner  vers 
le  système  d'odieuse  partialité  qu'elle  a  si  souvent 
exercée  contre  nous  dans  le  passé.  C'est  même  une 
preuve  de  sincérité  que  d'avoir  fait  ces  nominations  sitôt 
après  la  conclusion  du  traité  avec  lord  Ashburton.  L'on 
n'est  plus  obligé  de  ménager  le  petit  parti  à  qui  l'on  avait 
sacrifié  le  pays,  maintenant  que  l'on  croit  à  une  paix 
durable  avec  les  Etats-Unis.  Si  l'on  avait  craint  la 
guerre,  il  aurait  bien  fallu  continuer  à  ménager  les 
passions  sanguinaires  de  cette  violente  minorité,  la  seule 


164  l'exil 

qui  pût  se  réunir  au  drapeau  anglais.,  après  que,  par  des 
injustices  aussi  ineptes  que  cruelles,  l'on  avait  porté  les 
majorités  à  se  jeter  sous  le  drapeau  américain,  s'il  avait 
été  levé  et  si  la  lâcheté  de  M.  Van  Buren  ne  l'avait  pas 
laissé  souiller  dans  le  sang  de  ses  concitoyens.  Cet  événe- 
ment est  maintenant  ajourné  indéfiniment.  Quel  va  être 
le  régime  colonial  jusque-là. 

«  Remarquez  combien,  par  l'acte  d'Union,  les  préroga- 
tives de  la  couronne  sont  étendues  et  les  franchises 
populaires,  restreintes.  Cela  annonçait,  sans  doute, 
l'intention  d'un  bien  mauvais  régime.  Malgré  cela,  il 
ne  peut  durer. 

«  Les  infamies  de  l'administration  Sydenham  étaient 
la  véritable  interprétation  de  la  nouvelle  constitution  de 
1840,  telle  que  l'ont  comprise  les  Whigs  qui  l'ont  faite. 
Leurs  successeurs  voient  qu'elle  ne  peut  être  appliquée 
dans  cet  esprit,  qu'à  un  prix  qui  dépasse  tous  les  avan- 
tages que  l'on  pourrait  en  retirer.  Les  Whigs  ont  fait 
plus  de  mal  que  leurs  adversaires  en  avaient  fait.  Les 
Tories  ont  la  confiance  qu'ils  sont  pour  longtemps  au  pou- 
voir; ils  le  veulent  exercer  avec  modération.  M.  Roebuck 
a  dit  à  Dessaulles  que  les  intrigues  des  infâmes  mar- 
chands du  Canada  sont  violentes  pour  faire  censurer  sir 
Charles  Bagot,  mais  que  c'est  bien  en  vain. 

«  Je  crois  M.  Baldwin  un  homme  honnête  et  éclairé.  Sa 
nomination  me  donne  plus  de  confiance  que  celle  de  tous 
les  autres  ensemble.  Les  autres  sont  honnêtes,  aussi, 
mais  peu  habiles.  On  pourrait  facilement  croire  que 
les  Canadiens  ont  plus  obtenu  par  l'Union  qu'ils  n'au- 
raient obtenu  sans  elle  et  que  dès  lors,  ils  doivent  l'ap- 
puyer telle  qu'elle  est.  Je  crois  donc  que  M.  Baldwin  au 
moins  n'aura  pas  accepté,  sans  avoir  mis  pour  condition 


l'exil  165 

sine  que  non,  que  le  Gouverneur  s'engagerait  à  doter  le 
paye  d'une  loi  de  jurés.  Hors  cela,  le  Canada  ne  sera  pas 
habitable  pour  des  hommes  honnêtes,  engagés  dans  la 
vie  publique. 

«  Puis,  comment  réformer  le  Conseil  législatif,  dans 
lequel  il  y  a  plus  de  trente  ennemis  passionnés  de  toute 
législation  libérale?  Puis,  comment  proportionner  équi- 
tablement  la  représentation  à  la  population?  Il  faut 
une  approximation  à  cette  organisation  politique  pour 
que  l'on  puisse,  avec  quelque  confiance,  croire  que  les 
nominations  qui  ont  été  faites  auront  des  résultats  im- 
portants et  durables.  Si  les  élus  au  pouvoir  n'ont  pas 
déclaré  que  sur  ces  points  vitaux  ils  voulaient,  dans  un 
avenir  plus  ou  moins  éloigné,  obtenir  justice  pour  le 
Canada,  leur  nomination  est  une  duperie. 

«  Quant  à  la  question  de  l'amnistie,  il  me  semble  qu'elle 
ne  puisse  guère  être  douteuse  pour  nos  malheureux  amis 
déportés,  si  elle  a  été  promise  aux  Américains  déportés; 
mais  alors,  il  faut  conclure  qu'elle  a  été  accordée  aux 
prières  du  Congrès,  car  celles  des  représentants  du 
Canada  sont  demeurées  sans  réponse. 

«  Quelques  papiers  anglais  ont  dit  qu'elle  serait 
accordée  avec  une  seule  exception,  des  insolents  ont 
ajouté:  celle  du  vieux  Papineau.  S'ils  n'avaient  pas  em- 
ployé cette  insolente  épithète,  je  pardonnerais.  Une 
exception  unique  c'est  plus  d'honneur  que  je  n'en  mé- 
rite; ce  n'est  que  l'exhalaison  de  haine  concentrée  que 
me  portent  quelques  tories  de  Montréal.  Ce  ne  me 
paraît  pas  assez  sensé  pour  mériter  grande  attention.  » 

D'aucuns  ayant  ajouté  que  Mackenzie  et  le  Dr  Ealph 
seraient  aussi  exceptés  de  Pamnistie,  Papineau  continue: 


166  l'exil 

«  Le  pouvoir  ne  peut  s'imaginer  que  ces  exceptions 
humilieront  ceux  qui  en  seront  l'objet,  ou  les  flétriront 
dans  l'opinion  des  majorités  qui  ont  appuyé  leur  résis- 
tance. Ce  n'est  pas  parce  qu'elles  seraient  injustes 
mais  parce  qu'elles  seront  maladroites  que  je  crois  que 
ces  exceptions  n'auront  pas  lieu. 

«  Néanmoins,  une  amnistie  est  nécessaire,  parce  que 
sans  cela,  les  hommes  soupçonnes  ou  convaincus  d'avoir 
pris  part  au  premier  ou  au  second  mouvement,  seront 
injustement  exposés  dans  la  vie  publique  à  des  attaques 
personnelles,  qui  ne  leur  laissent  pas  la  même  plénitude 
d'indépendance  dans  la  discussion  et  la  proposition  des 
mesures  publiques,  que  si  elle  avait  été  accordée,  parce 
que  dans  des  moments  malheureux  comme  il  y  en 
a  eu,  longtemps  avant  que  les  troubles  aient  éclaté, 
beaucoup  d'individus  pourraient  être  gênés  dans  leur 
action,  et  ils  ne  se  sentiraient  pas  une  pleine  liberté 
d'agir  et  de  parler  dans  les  élections  et  les  assemblées 
politiques.  Je  ne  crois  pas  à  la  vertu  des  Tories,  mais 
à  leur  habileté,  incommensurablement  plus  grande  que 
celles  des  Whigs.  Je  crois  à  la  force  que  l'esprit  d'union 
et  le  voisinage  des  Etats-  Unis  (après  un  traité  humiliant 
pour  l'Angleterre,  qui  fiait  passer  sous  le  gouvernement 
républicain  ses  loyaux  sujets  de  Madawaska  qui  ne  se 
trouveront  nullement  malheureux  par  ces  changements) 
donneront  aux  Canadas,  pour  qu'ils  soient  à  l'avenir 
bien  gouvernés,  s'ils  ont  un  peu  de  fermeté.  » 

La  politique  canadienne  que,  malgré  lui,  il  suivait  de 
Paris  avec  une  attention  fiévreuse,  lui  ménageait  bien  des 
surprises  qui  devaient  le  faire  rager  dans  la  solitude  de 
son  exil.  L'entrée  de  son  frère  Denis-Benjamin  Papineau 


l'exil  167 

dans  le  cabinet  Draper-Viger,  après  la  démission  de  La 
Fontaine  (mai  1843)  n'en  fut  pas  une  des  moindres.  On 
se  rappelle  que  ce  grand  patriote  ne  voulant  pas  souffrir 
l'ingérence  de  sir  Charles  Metcalfe  dans  des  affaires 
qui  relevaient  de  la  responsabilité  ministérielle,  comme 
la  nomination  des  fonctionnaires  publics,  avait  remis  son 
portefeuille  au  gouverneur.  Cette  retraite  de  La  Fon- 
taine avait  soulevé  de  nouveau  toute  la  question  des 
pouvoirs  respectifs  du  gouverneur  et  de  ses  ministres, 
ce  qui  rendait  difficile  la  position  des  hommes  appelés  à 
les  remplacer. 

Tout  naturellement,les  Canadiens  prirent  flait  et  cause 
pour  La  Fontaine  qui  restait  dans  la  thèse  libérale,  et  ce 
fut  un  étonnement  général,  quand  Denis-B.  Viger  et 
D.-B.  Papineau  acceptèrent  la  responsabilité  des  actes 
de  Metcalfe  en  consentant  à  faire  partie  du  cabinet  lory 
Draper.  Papineau,  mis  au  courant  de  cet  événement 
politique  par  son  frère,  dut  bondir  de  surprise  et  de 
colère,  mais  il  sut  se  contenir  dans  la  lettre  que  nous 
avons  sous  les  yeux  et  qui  est  curieuse  à  lire.  Elle 
débute  par  cette  observation  typique:  «  Ta  lettre  est 
inévitablement  toute  de  poldtque,  pour  moi  le  plus  dé- 
plaisant des  sujets  »  ;  puis  sa  missive  se  répand  comme  un 
torrent  l'espace  de  vingt  pages  sur  «  ce  sujet  déplaisant.» 

La  revue  qu'il  y  fait  de  la  crise  ministérielle  est  aigre- 
douce;  on  y  voit  poindre  son  animosité  à  l'égard  de  La 
Fontaine  qu'il  approuve  d'une  façon  assez  tiède.  La 
conduite  de  M.  Viger  ne  lui  va  guère,  mais  il  retient  un 
blâme  qu'on  sent  au  bout  de  sa  plume  et  se  contente  de 
l'égratigner  légèrement  en  passant.  Il  est  regrettable 
que  nous  n'ayons  pas  les  lettres  que  lui  adressait  son 


168  l'exil 

frère,  niais  en  lisant  les  réponses  de  Papineau  on  est 
conduit  à  conclure,  par  induction,  que  Denis-Benjamin 
cherchait  à  lui  peindre  la  situation  nouvelle  faite  aux 
Canadiens,  par  la  constitution  de  1840,  comme  fort  accep- 
table, car  il  lui  répond  : 

«  Le  système  dont  vous  feignez  d'être  engoués  sera 
bien  vite  usé  et  répudié.  »  Puis,  comme  il  est  en  veine  de 
critique,  il  tombe  d'un  bras  lourd  sur  les  coalitions  de 
partis  à  la  mode  à  cette  époque.  A  ses  yeux,  ces  ententes 
forcées  entre  adversaires  sont  de  pures  abominations. 

«  L'amalgamation,  dit-il,  de  divers  partis  aussi  outrés 
qu'ils  ont  été  en  Canada,  de  tant  de  bourreaux  avec 
les  amis  et  les  parents  de  leurs  victimes,  est  le  rêve  d'un 
Européen  souriant  aux  uns  et  aux  autres  avec  une  égale 
indifférence,  mais  il  ne  pourra  jamais  obtenir  que  la  con- 
fiance et  le  concert  régnent  entre  eux.  »  Le  cœur,  chez 
Papineau,  ne  perdait  jamais  ses  droits  et  après  avoir 
jugé  la  politique  canadienne,  en  mêlant  plus  de  fiel  que 
de  miel  à  ses  observations,  il  s'attendrit  à  l'égard  de  son 
frère. 

«  Tu  vas  être  en  butte,  lui  dit-il,  mon  cher  frère,  plu» 
qu'aucun  autre,  à  la  malignité  d'attaques  anonymes. 
Je  te  supplie  de  n'y  jamais  répondre  si  tu  veux  conserver 
ta  tranquillité  et  le  temps  nécessaire  pour  bien  remplir 
les  devoirs  de  ta  charge.  Tu  es  seul  des  membres  de  la 
majorité  qui  paraisse  être  en  contradiction  avec  lui- 
même,  tous  les  autres  ayant  refusé,  quand  on  s'est 
adressé  à  eux,  de  prendre  place  dans  le  ministère  à 
former.  Les  vues  pures  et  patriotiques  qui  t'y  ont 
décidé,  tes  amis  les  comprendront,  mais  tes  adversaires 


l'exil  169 

politiques  les  calomnieront.  Il  ne  faut  pas  entrer  dans 
la  vie  publique,  si  l'on  veut  trouver  de  l'équité  chez  les 
partisans. 

«  M.  Viger  écrit  trop,  pour  conserver  tout  le  sang- 
froid  que  demande  la  position  difficile  qu'il  a  choisie,  et 
cela  l'irrite  personnellement  contre  La  Fontaine.  Mais 
c'est  changer  la  nature  des  questions  en  débat  que  de 
regarder  de  si  près  au  mérite  ou  démérite  des  individus. 
Personne  ne  peut  se  douter  que  les  lumières  de  M.  Viger 
soient  beaucoup  plus  grandes  que  celles  de  ses  rivaux. 
Son  intégrité  politique,  son  âge,  sa  fortune,  qui  fait  qu'il 
n'a  rien  à  désirer  que  la  conservation  de  la  belle  répu- 
tation qu'il  s'est  faite  à  si  juste  titre,  offrent  plus  de 
garanties  que  les  ambitions  d'un  jeune  homme  qui  a  à 
se  préparer,  selon  les  apparences,  un  long  avenir  de 
fortune  et  de  pouvoir  ou  de  privations.  » 

Dans  l'isolement  de  l'exil,  souvent  replié  sur  lui-même, 
il  laisse  errer  sa  pensée.  L'image  de  la  patrie  se  pré- 
sente sans  cesse  à  ses  yeux,  ramenant  avec  elle  tantôt 
de  glorieux  souvenirs,  tantôt  de  sombres  perspectives 
pleines  de  menaces  pour  les  Canadiens.  Son  esprit 
inquisiteur  interroge  naturellement  l'avenir  pour  pé- 
nétrer le  secret  des  destinées  réservées  à  son  pays.  Sous 
le  coup  des  déboires  et  des  désappointements,  il  ne  peut 
voir  se  dérouler  autrement  cet  avenir  que  sous  les 
plus  tristes  aspects  si  le  Canada  n'échappe  pas  à  la 
sujétion  coloniale.  Au  regard  de  ce  redoutable  horizon, 
il  lui  semble  que  l'annexion  aux  Etats-Unis  répondrait  à 
toutes  ses  aspirations.  Voilà  l'impression  que  de  Paris 
il  communique  à  un  de  ses  amis  du  Canada. 


170  l'exil 

«  Je  suis  un  de  ceux,  dit-il,  qui  pensent  que  c'est  là  une 
vérité  acquise  pour  tous  ceux  qui  ont  examiné  cet  im- 
portant problème  sous  tous  ses  divers  aspects.  Notre 
condition  sociale  est  très  analogue  à  celle  des  Amé- 
ricains, mais  très  différente  de  celle  de  l'Angleterre  ;  nos 
intérêts  sont  plus  grands  et  plus  nombreux  en  Amérique 
qu'en  Europe;  l'infériorité  coloniale  ne  peut  pas,  ne  doit 
pas  être  endurée  à  perpétuité  ;  la  séparation  est  une 
question  de  temps;  elle  a  son  terme  indéterminé  mais 
inévitable  et  certain  comme  la  mort  pour  tous  les 
hommes.  Et  quand  on  se  demande  ce  qui  vaut  mieux 
pour  nos  descendants,  ou  les  luttes  et  les  rivalités 
des  diverses  nationalités,  ou  leur  aggrégation  dans  cette 
belle  confédération,  il  ne  peut  y  avoir  d'hésitation  en  pré- 
sence du  spectacle  que  nous  donne  la  puissance  amé- 
ricaine qui  déjà  n'est  que  la  seconde  des  nations  du 
monde  civilisé;  qui,  si  elle  progresse,  durant  les  cin- 
quante ans  à  venir,  comme  elle  l'a  fait  durant  le  demi- 
siècle  passé,  deviendra  la  plus  nombreuse  et  la  plus 
puissante  des  nations  de  la  race  civilisatrice  cauca- 
sienne. Quels  pygmées  seraient  nos  enfants  à  côté  du 
colosse!  Faut-il  les  laisser  exposés  aux  dangers  d'une 
lutte  inégale  ou  impossible,  ou  ne  vaut-il  pas  mieux  les 
associer  à  un  avenir  aussi  glorieux  que  celui  qui  pré- 
vaudra dans  un  Etat  aussi  vaste  à  lui  seul  que  l'Europe 
et  qui,  dans  un  temps  que  verront  beaucoup  de  jeunes 
gens  d'aujourd'hui,  sera  peuplé  de  plus  de  cinquante 
millions  d'habitants  éclairés  et  prospères  ?  » 

On  ne  pouvait  traiter  un  sujet  aussi  grave  que  celui  de 
l'annexion  du  Canada  aux  Etats-Unis  avec  plus  de  désin- 


l'exil  171 

voiture.  En  lisant  cette  conclusion  à  priori  qui,  pour 
son  auteur,  s'impose  avec  l'autorité  d'un  dogme  et 
l'absolu  d'une  vérité  indiscutable,  on  sent  bien  que 
l'angle  visuel  sous  lequel  Papineau  aperçoit  les  choses 
ne  lui  permet  de  saisir  que  le  côté  avantageux  de  l'état 
social  rêvé  pour  nous.  Il,  ne  lui  vient  pas  à  l'esprit  de  se 
pencher  sur  ce  problème  pour  s'assurer  s'il  ne  cache  pas 
une  solution  difficile.  Convenons  toutefois  que  ce  coup 
d'œil  jeté  sur  la  république  voisine  ne  manque  pas  de 
pénétration.  Il  lui  a  fait  voir  d'une  façon  très  précise 
la  marche  progressive  de  nos  voisins  au  point  de  vue  de 
la  population.  L'accroissement  qu'il  prédit  à  celle-ci, 
est  arrivé  au  bout  de  cinquante  ans,  comme  il  l'avait 
indiqué.  Il  est  également  hors  de  conteste  que  l'essor  ma- 
tériel, qui  a  emporté  les  Etats-Unis,  nous  aurait  aussi 
entraîné  dans  sa  course  profitable.  Nous  y.  avons  parti- 
cipé avec  avantages  durant  les  années  pendant  lesquelles 
le  traité  de  réciprocité,  négocié  par  lord  Elgin,  en  notre 
nom,  a  ouvert  (de  1854  à  1864)  le  marché  américain  aux 
produits  de  notre  agriculture. 

Ce  n'est  pas  le  lieu  de  traiter  cette  question,  mais  ce 
serait  une  curieuse  et  instructive  étude  que  d'essayer  de 
se  représenter  ce  qu'aurait  été  le  passé  du  Canada,  sous 
l'annexion,  au  point  de  vue  des  intérêts  matériels. 

L'homme  politique  pourrait  se  demander  si,  avec  une 
faible  représentation  de  cinq  ou  six  députés  au  Congrès, 
notre  influence  y  aurait  été  assez  considérable  pour  lui 
arracher  ce  capital  qui  nous  est  venu  de  Londres  et  qui 
a  construit  nos  canaux  et  nos  voies  ferrées?  L'effort  du 


172  l'exil 

Canada  vers  le  progrès,  activé  par  cet  afflux  d'argent 
emprunté  en  Angleterre,  s'est  fait  prodigieux,  par 
moment,  et  a  dépassé  en  résultats  celui  des  Etats-Unis. 

Mais  le  progrès  matériel  est-il  le  seul  intérêt  h  mettre 
en  balance  dans  le  sort  d'une  nation?  Lier  partie  avec 
les  Etats-Unis,  ce  serait  nous  anéantir  comme  indivi- 
dualité distincte.  Une  unité  faible,  comme  la  nôtre,  ne 
fait  pas  alliance  avec  une  puissance  colossale,  comme 
la  république  voisine,  d'une  force  d'absorption  si  dévo- 
rante, sans  y  disparaître  aussi  sûrement  que  les  eaux  des 
fleuves  se  perdent  dans  l'océan.  Deux  principes  con- 
traires semblent  dominer  le  mouvement  des  idées 
au  nord  et  au  sud  de  la  ligne  45e.  Chez  nous,  séparation 
des  populations  en  groupes  impénétrables  les  uns  aux 
autres;  aux  Etats-Unis  confusion  dans  une  masse  com- 
mune des  millions  d'émigrés  venus  de  tous  les  points  de 
l'univers;  c'est  cette  suppression  d'individualité  natio- 
nale que  nous  repoussons.  L'annexion,  ce  serait  le  sacri- 
fice de  cet  idéal  fait  de  souvenirs  et  de  traditions 
auxquels  nous  tenons  avec  tant  de  persistance.  Pa- 
pineau,  dans  l'état  d'âme  où  il  s'agitait,  se  trouvait  fata- 
lement éloigné  de  cette  impartialité  et  de  cette  indépen- 
dance d'esprit  nécessaires  pour  traiter  une  question 
comme  l'annexion,  dans  toute  son  ampleur. 

En  1845,  il  y  avait  huit  ans  que  Papineau  avait  quitté 
le  Canada,  huit  ans  que  l'exil  assombrissait  sa  vie.  Il 
n'avait  cessé,  durant  ce  long  espace  de  temps,  de  désirer 
revoir  cette  terre  où  l'appelait,  par  delà  l'océan,  tant 
d'affection.  Nul  obstacle  ne  s'opposait  plus  alors  à  son 
retour;  l'amnistie    arrachée    par    La    Fontaine    à    sir 


l'exil  173 

Charles  Metcalfe  avait  abaissé  la  frontière  devant  ses 
pas  et  certaines  questions  personnelles  avaient  été 
réglées  à  sa  satisfaction.  Il  partit  donc  de  Paris  et 
rentra  an  Canada,  comme  nn  roi  découronné,  mais  avec 
au  front  l'auréole  de  la  proscription  et  du  malheur  immé- 
rités. On  disait  après  le  retour  des  Bourbons  en  France 
que,  dans  leur  long  séjour  à  l'étranger,  ils  n'avaient  rien 
appris  et  rien  oublié.  Papineau  rentrait  après  avoir 
beaucoup  étudié,  beaucoup  appris,  à  Paris,  sur  les 
hommes  et  les  choses,  mais  il  n'avait  pu  oublier  ce  passé 
rempli  pour  lui  de  tant  de  labeur,  de  tant  d'ennuis  et 
d'infortunes  dont  il  faisait  remonter  la  responsabilité  à 
l'Angleterre. 


12 


CHAPITRE  QUINZIEME 


LE  RETOUR  AU  PAYS 


L'année  1S45  vit  Papineau  rentrer  au  Canada.  Ses 
concitoyens,  ne  conservant  de  lui  que  le  souvenir  de  son 
passé  plein  de  gloire,  saluèrent  son  retour  avec  bonheur, 
pensant  que  ses  services  rachetaient  ses  fautes  et  au  de- 
là. Le  proscrit  de  1837  revenait,  la  tête  auréolée,  retrou- 
ver une  population  disposée  à  un  accueil  sympathique. 
La  curiosité  publique  éveillée  l'interrogeait  sur  ses 
projets  d'avenir.  Se  renfermant  dans  une  discrétion 
de  mise,  il  garda  le  silence  sur  ce  sujet  et  se  retira  dans 
ses  terres  de  la  Petite- Nation,  où  il  vécut  dans  la 
dignité  de  la  retraite  jusqu'en  1847.  Plût  au  Ciel  que, 
pour  la  gloire  de  son  nom,  il  n'en  fût  jamais  sorti  et  n'eût 
plus  reparu  sur  le  théâtre  où,  jadis  chef  pendant  trente 
ans,  il  ne  pouvait  pas  jouer  un  rôle  secondaire  sans  se 
diminuer  et  sans  embarrasser  ses  amis  ! 

L'ambition  de  resaisir  son  ancienne  influence,  ou  le 
désir  de  prendre  sa  revanche  sur  l'Angleterre,  le  ramena 
au  Parlement.  Il  faut  bien  l'avouer,  cette  seconde 
étape  de  sa  carrière,  qui  se  termina  en  1854,  n'a  rien 
ajouté  à  sa  gloire.  Huit  ans  d'absence  du  pays  lui  ont 
fait  perdre,  au  point  de  vue  des  idées,  le  contact  de  ses 
concitoyens.  Une  nouvelle  manière  de  voir  les  évé- 
nements   et    d'entendre   la   politique    s'est   substituée, 


176  LE  RETOUR  AU  PAYS 

dans  leur  esprit,  à  celle  de  Papineau,  immuablement 
ancré  dans  ses  opinions  des  jours  agités  d'autrefois.  A 
Paris,  son  libéralisme,  dans  ses  rapports  avec  les  hommes 
avancés  de  l'époque,  Louis  Blanc,  Béranger  et  La- 
mennais, s'est  teinté  d'une  forte  couleur  radicale,  ce 
qui  augmente  encore  l'écart  entre  lui  et  ses  anciens 
amis.  L'amertume  de  la  défaite  fait  fermenter  en 
son  âme  des  colères  qu'il  cherchera  en  vain  à  maîtriser, 
et  qui  paralyseront  souvent  ses  bonnes  résolutions 
momentanées.  C'est  ainsi  qu'en  acceptant  le  mandat 
du  comté  de  Saint-Maurice  (1848)  il  promettait  d'appuyer 
La  Fontaine.  «  Il  est  de  stricte  justice,  disait  sa  pro- 
fession de  foi,  de  donner  au  ministère  libéral  l'occasion 
de  prouver  qu'il  peut,  comme  il  est  certain  qu'il  veut, 
faire  beaucoup  de  bien.  »  C'était  la  raison  qui  parlait 
à  ce  moment,  mais  elle  allait  perdre  bientôt  son  empire 
sur  lui. 

Comment  Papineau  pouvait-il  vivre  sous  l'illusion 
qu'il  coopérerait  à  l'œuvre  de  La  Fontaine,  réconcilié  à 
l'idée  qu'il  était  possible  de  tirer  partie  de  l'union  de 
façon  à  rendre  justice  aux  Canadiens,  lorsque  lui,  Pa- 
pineau, refusant  toute  confiance  au  gouvernement  res- 
ponsable, réclamait  «  l'abrogation  du  statut  de  1840, 
l'indépendance  du  Canada,  parce  que  les  Canadiens  n'ont 
aucune  justice  à  attendre  de  l'Angleterre  et  que,  pour 
eux,  la  soumission  est  une  flétrissure  et  un  arrêt  de  mort, 
l'indépendance,  au  contraire,  un  principe  de  résurrection 
et  de  vie  »  ! 

A  l'heure  de  son  retour  au  Canada,  sa  haine  de  l'An- 
gleterre se   superpose  dans  son  esprit   à  une  horreur 


LE  RETOUR  AU  PAYS  177 

bien  marquée  des  institutions  monarchiques.  L'aristo- 
cratie sous  toutes  ses  formes,  voilà  l'ennemi  du  bon 
gouvernement  et  le  fondement  du  despotisme,  comme  si 
une  assemblée  ne  pouvait  pas  tomber  dans  l'arbitraire, 
comme  si  une  collectivité,  issue  du  suffrage  universel,  ne 
se  montrait  pas  parfois  plus  redoutable  qu'un  despote! 
«  Le  Canada  ne  peut  donc  attendre  son  salut,  disait-il, 
que  de  la  démocratie.  » 

Pouvait-il,  sous  l'empire  de  cet  état  d'âme,  rester  l'ami 
du  ministère  libéral  La  Fontaine-Baldwin  qui  venait  de 
remplacer  l'administration  tory  Draper?  L'ardeur  de 
ses  sentiments  devait  fatalement  l'entraîner  loin  des 
rangs  où  les  liens  du  passé  auraient  dû  le  retenir  et  dont, 
tout  d'abord,  il  ne  comptait  pas  se  détacher.  Son  atti- 
tude, à  la  Chambre,  ne  tarda  pas  à  se  modifier  dans  le 
sens  d'une  opposition  d'abord  tiède  à  l'égard  de  La  Fon- 
taine, pour  dégénérer  en  une  hostilité  déclarée.  On  ne 
reste  jamais  au  sommet  de  la  pente  de  l'opposition  ;  on  la 
descend  fatalement  sous  l'impulsion  des  passions 
humaines,  de  la  haine  et  du  désappointement.  Il  en  vint 
rapidement  à  trouver  que  les  tories  n'étaient  pas  aussi 
noirs  qu'il  les  avait  vus,  ni  les  libéraux  aussi  blancs  qu'il 
les  croyait.  Papineau  dépréciait  les  uns  et  excusait 
les  autres  pour  donner  une  raison  d'être  à  son  hostilité 
à  l'égard  de  La  Fontaine.  Le  fiait  est  que  le  grand  agi- 
tateur ne  voit  plus  les  hommes  qu'à  travers  sa  haine  des 
institutions  anglaises  et  qu'il  enveloppe  dans  une  répro- 
bation commune  tous  ses  adversaires.  Au  reste,  la 
générosité  n'a  jamais  marqué  ses  rapports  avec 
ceux  qui  cessaient  de  partager  ses  avis.     Tour  à  tour.. 


178  LE  RETOUR  AU  PAYS 

Vallières,  Neilson,  Debartzch,  sortis  de  son  camp,  amis 
déchus  de  sa  faveur,  subirent  ses  sarcasmes.  En  1849, 
La  Fontaine  n'est  plus  qu'un  «  naïf  bafoué,  trompé,  joué 
par  ses  alliés,  un  ventru,  un  corrompu  »  ;  Drummond  et 
Blake,  «  des  Irlandais  éhontés  qui  insultent  à  la  mémoire 
d'O'Connell  et  à  la  misère  de  l'Irlande».  La,  passion 
politique  l'emporte  au  delà  de  toute  mesure. 

C'était  évidemment  un  tempérament  voué  à  la  critique 
outrancière  que  Papineau.  L'accoutumance  avait 
formé  dans  son  caractère  un  pli  que  rien  ne  pouvait 
effacer.  Il  n'avait  eu  pendant  les  longues  adminis- 
trations de  Dalhousie  et  d'Aylmer  que  des  injustices  à 
attaquer  et  des  abus  à  signaler.  Blâmer  toujours 
quelqu'un  tendait  à  passer  en  habitude  chez  lui,  et 
lorsque  l'occasion  manquait  à  sa  verve  mordante  de 
s'exercer  sur  les  tories,  ses  ennemis  naturels,  il  la  laissait 
se  rabattre  sur  ses  amis  les  libéraux.  N'avait-il  pas,  au 
reste,  peint  d'une  façon  amusante  la  tournure  naturelle 
de  son  esprit  en  répondant  à  son  frère  qui  lui  reprochait, 
au  moment  de  son  retour  au  Canada,  d'avoir  retardé  d'un 
jour  son  arrivée  à  Québec  :  «  C'était  pour  venir  sur  un 
bateau  de  l'opposition  »  ! 

Ses  dispositions  d'esprit  devaient  le  pousser  à  un 
corps  à  corps  avec  La  Fontaine,  et  effectivement,  on  le 
vit  à  la  session  de  1849  attaquer  sans  merci  son  ancien 
lieutenant.  Ce  fut  une  lutte  mémorable  entre  deux 
adversaires  doués  de  qualités  les  plus  opposées.  D'un 
côté,  tout  le  prestige  d'un  passé  brillant,  l'éclat  resplen- 
dissant de  la  plus  haute  renommée  d'éloquence  du  pays, 
une  vigueur  de   parole  que  l'âge  n'avait   pas   encore 


LE  RETOUR  AU  PAYS  179 

atteinte  et  une  mauvaise  cause.  De  l'autre,  un  avocat 
froid,  sans  élan  dans  l'argumentation,  avec  une  logique 
tranchante  s'adressant  à  la  seule  raison  pour  défendre 
une  bonne  cause. 

Papineau  s'élance  à  l'assaut  avec  la  verve  des  anciens 
jours  et  durant  une  dizaine  d'heures,  reparties  sur  quatre 
séances,  prend  à  partie  son  ancien  ami,  devenu  son 
ennemi  parce  qu'il  n'a  pas  rompu  en  visière  avec  l'An- 
gleterre. La  Fontaine  a  accepté  l'Union  contre  laquelle 
il  s'était  d'abord  élevé.  Voilà  le  terrain  sur  lequel  il 
confine  son  long  réquisitoire  où  malheureusement  se 
glissent  des  insinuations  des  plus  malveillantes,  tendant 
à  mettre  en  cause  l'honorabilité  du  premier  ministre. 

A  l'époque  de  l'Union,  tous  les  Canadiens  avaient 
protesté  contre  cette  réalisation  du  projet  de  lord 
Durham,  imaginé  pour  en  finir  avec  la  question  fran- 
çaise au  Canada.  Papineau,  revenant  sur  cette  con- 
damnation, reproche  à  La  Fontaine  d'avoir  accepté  le 
nouveau  régime  qui  lui  avait  semblé  d'abord  si  odieux. 
Quant  à  lui,  il  n'a  pas  changé  et  le  mariage  forcé  des 
deux  Canadas  ne  constitue  à  ses  yeux  qu'un  vasselage, 
qu'une  servitude  qu'il  faut  faire  cesser  au  plus  tôt.  L'at- 
titude nouvelle  de  La  Fontaine  n'est  qu'une  lâcheté,  car 
l'Union  n'a  eu  que  des  effets  déplorables,  et  ne  peut  con- 
duire qu'à  l'asservissement  du  pays.  «  Pour  moi,  ajoute- 
toi,  je  n'y  vois  que  des  infamies,  je  n'y  vois  toujours  que 
des  iniquités,  toujours  qu'une  loi  de  proscription  et  de 
tyrannie  contre  mes  compatriotes.  »  Que  des  libéraux 
comme  La  Fontaine  l'acceptent  en  1849,  c'est  ce  qu'il  ne 
peut  comprendre;  voilà  pourquoi  il  combat  le  ministère 


180  LE  RETOUR  AU  PAYS 

qui  accomplit  l'œuvre  de  lord  Sydenham.  «  Oe  ministère 
n'a  aucune  force  pour  le  bien,  mais  beaucoup  pour  le  mal; 
mais  beaucoup  pour  l'asservissement  de  ceux  qu'il  gou- 
verne. »  Dans  l'outrance  de  ses  sentiments,  il  en  est 
arrivé  à  détester  les  libéraux  plus  que  les  «  tories  »,  ses 
anciens  ennemis.  Il  ne  l'exprime  pas,  mais  on  voit  bien 
que  tel  est  son  état  d'âme.  «  Je  dois  néanmoins  dire 
que  ce  ministère  tory  Draper,  dont  je  pensais  tant  de 
mal,  et  ce  ministère  dont  je  pensais  tant  de  bien  ont 
tous  deux  également  trompé  mes  espérances  et  mes 
craintes.  Du  moment  que  j'ai  connu  notre  ministère 
libéral,  j'ai  commencé  à  dire  qu'on  n'avait  rien  de  bon 
à  attendre  de  lui.  »  Passant  en  revue  le  programme  de 
La  Fontaine,  il  y  trouve  partout  matière  à  condamnation 
et  à  reproche.  En  fait  de  finances,  d'économie  politique, 
tout  est  à  reprendre.  On  s'occupait  beaucoup  à  ce 
moment  déjà  de  voies  de  communication  par  terre  et  par 
eau  :  les  plans  du  Gouvernement  sur  ce  sujet  lui 
semblent  hasardeux,  exagérés.  Le  projet  de  faire 
arriver,  par  le  moyen  de  nos  canaux,  les  navires  d'outre- 
mer jusqu'aux  grands  lacs  est  à  ses  yeux  chose  ridicule. 
Papineau  a  vécu  assez  longtemps  pour  voir  combien 
peu  il  avait  eu  raison  de  se  défier  des  ressources  du  pays 
et  combien  étaient  peu  fondées  ses  prévisions  que  l'on  va 
lire  :  «  Il  y  a  eu  de  l'erreur  dans  l'idée  de  faire  ces  canaux 
dans  des  dimensions  d'ostentation  et  non  d'utilité.  Il 
y  a  folie  à  croire  que  des  vaisseaux  européens  se  ren- 
dront jamais,  par  nos  canaux,  jusqu'à  une  distance  si 
considérable.  Le  cours  des  eaux,  les  vents,  tout  leur  est 
contraire,  et  rendra  toujours  nos  voyages  trop  longs  et 


LE  RETOUR  AU  PAYS  181 

trop  coûteux,  pour  qu'il  n'y  ait  pas  de  la  rêverie  dans 
cette  idée  d'entreprendre  la  confection  de  canaux  si 
vastes,  pour  permettre  aux  vaisseaux  d'Europe  de  se 
rendre  jusqu'aux  lacs.  Non,  cela  n'aura  jamais  lieu; 
je  le  dis  sans  crainte,  car  tout  me  prouve  que  c'est  impos- 
sible. La  continuation  de  la  navigation  de  notre  fleuve 
jusqu'à  Kingston  ne  pourra  jamais  se  réaliser  avec 
profit,  et  toutes  les  dépenses  faites  dans  ce  but  ont  été 
un  acte  de  folie.  Mais  l'Angleterre  n'a  pas  été  plus  sage; 
elle  a  applaudi  à  notre  folie,  elle  nous  y  a  poussés  en 
nous  promettant  une  protection  qu'aujourd'hui  elle  nous 
refuse.  » 

La  Fontaine  n'eût  pas  de  peine  à  montrer  combien 
étaient  injustes  les  critiques  de  son  adversaire  et  à  dé- 
molir toute  son  argumentation.  Au  début  de  son  dis- 
cours, rappelant  à  Papineau  qu'il  a  obtenu  une  amnistie 
en  sa  faveur,  il  ajoute:  «  Si  j'ai  fait  une  faute  en  rentrant 
dans  l'administration,  c'est  lui  (Papineau)  qui  en  a  pro- 
fité, car  sans  cette  faute,  il  ne  serait  pas  dans  cette 
Chambre  aujourd'hui  pour  déverser  à  pleines  mains 
l'injure  contre  ses  anciens  amis  politiques,  il  serait 
encore  sur  la  terre  de  l'exil.  »  * 

Jetant  un  coup  d'œil  rétrospectif  sur  le  fonction- 
nement de  la  nouvelle  constitution,  de  1841  à  1849,  La 
Fontaine  s'applique  à  faire  voir  qu'il  lui  a  été  possible, 

1  C'est  en  1843,  Que  La  Fontaine  fit  entrer  un-  nolle  prosequi  contre 
l'acte  de  mise  en  accusation  de  Papineau  pour  haute  trahison.  La  Fon- 
taine dut  arracher  cet  acte  de  justice  à  Metcalfe  après  bien  des  luttes. 

En  1846,  le  cabinet  Draper  consentit  à  payer  £4,500  à  Papineau;  cette 
somme  représentant  son  traitement  de  Président  de  la  chambre  qui  ne  lui 
avait  pas  été  payé  pendant  plusieurs  années,  avant  1837. 


182  LE  RETOUR  AU  PAYS 

sans  manquer  à  la  logique,  de  l'accepter  et  de  coopérer  à 
sa  mise  en  œuvre  au  grand  avantage  de  ses  concitoyens. 
Ce  n'est  pas  lui  qui  a  changé,  mais  bien  les  conditions 
dans  lesquelles  elle  s'était  d'abord  présentée.  On  en  a 
fait  disparaître  l'article  qui  proscrivait  la  langue  fran- 
çaise, et  l'on  en  a  fait  naître  le  gouvernement  respon- 
sable, qui  donne  aux  Canadiens  tous  les  privilèges  qu'ils 
réclamaient  avant  1837. 

«  J'ai  dû  céder,  dit  La  Fontaine,  aux  instances  de  mes 
collègues  (qui  le  pressaient  d'accepter  le  pouvoir)  ayant, 
plus  que  qui  que  ce  soit,le  sentiment  de  la  vaste  responsa- 
bilité qui  pesait  alors  sur  ma  tête.  Et  quand  je  pense 
aux  avantages  immenses  que  mes  compatriotes  en  ont 
recueillis,  je  n'ai  pas  lieu  de  m'en  repentir;  mon  pays 
m'a  approuvé,  l'honorable  député  lui-même,  à  la  veille 
de  l'élection  générale,  a  dit  aux  électeurs  de  Saint- 
Maurice  qu'il  m'approuvait  !  Avec  quelle  sincérité  et 
dans  quel  but  faisait-il  cette  déclaration  dans  son  trop 
célèbre  manifeste?  Je  laisse  à  cette  Chambre  et  à  ses 
électeurs  d'en  faire  l'appréciation. 

«  L'honorable  membre,  se  mettant  en  contradiction 
flagrante  avec  cette  déclaration,  que  ses  électeurs  ont  dû 
dans  le  temps  croire  être  sincère,  nous  dit  aujourd'hui 
que  c'était  une  faute,  un  crime,  pour  un  Canadien- 
Français,  que  d'accepter  le  pouvoir  en  1842.  Il  nous  a 
dit  quelle  devait  être,  suivant  lui,  la  ligne  de  conduite,  le 
système  d'opposition,  que  nous  aurions  dû  adopter  à 
cette  époque  et  suivre  constamment  depuis.  Il  fait 
contraster  ce  système  avec  le  nôtre.  A  ce  point  de  vue, 
j'accepte  avec  plaisir  la  discussion  et  n'en  redoute 
aucunement  le  résultat.  La  question  ainsi  posée,  voyons 


LE  RETOUR  AU  PAYS  183 

quelles  ont  été  pour  nos  compatriotes  les  conséquences 
de  notre  système,  et  quelles  auraient  été  celles  du  sys- 
tème de  l'honorable  député. 

«  Ce  n'est  pas,  je  pense,  lui  faire  injure,  que  de  qua- 
lifier son  système,  de  système  d'opposition  à  outrance; 
c'est  ainsi  que  lui-même  Ta  qualifié  en  plusieurs 
occasions.  Je  donne  à  l'honorable  membre  tout  l'avan- 
tage d'une  déclaration  que  j'ai  faite  souvent,  et  que  je 
répète  aujourd'hui:  Dans  la  pensée  du  gouverneur  qui 
l'a  suggérée,  dans  la  pensée  de  celui  qui  en  a  rédigé 
la  charte,  l'Union  des  deux  provinces  devait  écraser  les 
Canadiens-Français!  Oe  but  a-t-il  été  atteint?  La  pensée 
de  lord  Sydenham  a-t-elle  été  réalisée?  Tous  mes  com- 
patriotes, à  l'exception  de  l'honorable  membre,  répon- 
dront d'une  voix  unanime:  Non!  mais  ils  diront  aussi  et 
tout  homme  sensé  le  dira,  que  si  le  système  d'opposition 
à  outrance  que  préconise  l'honorable  membre  eût  été 
accepté,  il  aurait  accompli  déjà  à  présent  le  but  de  lord 
Sydenham  :  les  Canadiens-Français  seraient  écrasés  ! 
Voilà  où  nous  aurait  conduit  le  système  de  l'honorable 
membre,  et  où  il  nous  conduirait  infailliblement  encore, 
si  les  représentants  du  peuple  étaient  assez  peu  judi- 
cieux pour  le  suivre. 

«  Le  protêt  de  1841  a  eu  une  portée  qu'il  faut  savoir 
apprécier  aujourd'hui;  mais  à  mes  yeux,  le  refus  du  Gou- 
vernement et  de  la  majorité  des  membres  du  Haut- 
Canada  d'accéder  à  ce  protêt  en  a  eu  une  bien  plus 
grande  encore.  Ce  refus  a  établi,  en  fait  et  en  droit,  que 
l'Union  n'avait  pas  fait  des  deux  Canadas  une  seule 
et    même    province,    mais    qu'elle    n'avait    fait    que 


184  LE  RETOUR  AU  PAYS 

réunir,  sous  l'action  d'une  seule  et  même  législature, 
deux  provinces  jusqu'alors  distinctes  et  séparées  et  qui 
devaient  continuer  de  l'être  pour  toutes  fins  quel- 
conques; en  un  mot,  il  y  avait  eu,  à  l'exemple  de  nos 
voisins,  une  confédération  de  deux  provinces,  de  deux 
Etats.  C'est  d'après  cette  appréciation  des  faits,  fondée 
sur  l'opération  de  l'acte  d'Union,  tel  que  le  Haut-Canada 
l'a  interprété  lui-même  lorsqu'il  fut  appelé  à  la  faire  par 
les  députés  libéraux  du  Bais-Canada  dans  leur  protêt 
de  1841,  que  j'ai  réglé  ma  conduite  politique  en  1842. 
En  me  fondant  sur  le  principe  de  ne  voir  dans 
l'Union  qu'une  confédération  de  deux  provinces,  comme 
le  Haut-Canada  l'a  déclaré  lui-même  en  1841,  je 
déclare  ici  hautement  que  jamais  je  ne  consentirai  à  ce 
que  l'une  des  sections  de  la  province  ait,  dans  cette 
Chambre,  un  nombre  de  représentants  plus  considérable 
que  celui  de  l'autre,  quel  que  soit  le  chiffre  de  sa  popu- 
lation. » 

Dans  ce  grand  débat,  l'éloquence  de  Papineau  conquit 
tous  les  suffrages  au  point  de  vue  de  l'art,  mais  la  froide 
raison  rangea  la  majorité  à  la  suite  de  La  Fontaine.  fc>on 
rival  avait  combattu  avec  un  grand  courage,  et  il  lui 
avait  fallu  une  forte  somme  d'énergie  pour  soutenir  la 
bataille  seul,  isolé  avec  le  souvenir  de  cette  Assemblée  où 
il  avait  jadis  parlé  en  maître,  où  tout  pliait  sous  le 
charme  et  l'autorité  de  sa  parole.  Sa  position  nouvelle 
était  fausse  et  il  eut  le  grand  tort  de  ne  pas  s'en 
apercevoir.  Tout  avait  changé  depuis  1837;  le  monde 
poli  tique  s'était  mis  en  marche  vers  de  nouvelles  idées, 
évoluant  sous  l'empire  de  principes  contraires  à  ceux  des 
temps  passés.     Papineau  seul,  campé  sur  ses  anciennes 


LE  RETOUR  AU  PAYS  185 

positions,  jetait  le  défi  à  ses  ennemis  présents  comme 
s'il  avait  encore  en  face  de  ses  sarcasmes  Dalhousie, 
Aylmer  ou  Gosford. 

Avant  1837,  les  Canadiens-Français  disputaient  le 
pouvoir  aux  Anglais  sur  le  terrain  des  questions  de  race, 
toujours  si  énervantes;  c'est  le  propre  de  ces  sortes  de 
luttes  de  s'aggraver  avec  le  temps,  de  développer  des 
passions  qui  font  perdre  le  sens  du  juste  et  de  l'injuste, 
jusqu'à  fermer  les  portes  à  tout  accommodement.  Après 
l'union,  l'alliance  des  libéraux  de  La  Fontaine  avec  les 
réformistes  de  Baldwin  opéra  une  diversion  salutaire 
en  canalisant,  dans  de  nouvelles  directions,  des  forces 
toujours  portées  jusqu'alors  à  de  dangereux  conflits. 
Il  fut  possible,  des  ce  moment,  de  s'occuper  des  intérêts 
matériels  du  pays  si  longtemps  négligés.  L'orientation 
de  la  politique,  comme  la  comprenait  et  l'expliquait  La 
Fontame,répondait  au  désir  général  de  la  population  qui, 
au  souvenir  des  jours  de  1837,  craignait  de  s'égarer  à  la 
suite  de  Papineau  dans  des  chimères  périlleuses.  Re- 
commencer l'agitation  passée,  c'eût  été,  semblait-il  aux 
Canadiens,  entretenir  une  plaie  béante  au  flanc  de  la 
patrie  déjà  affaiblie.  Sans  doute,  il  restait  bien  des 
réformes  à  accomplir,  mais  on  espérait  que  le  ministère, 
mis  en  pleine  possession  des  moyens  d'action  du  pays, 
saurait  les  donner.  Papineau,  immuable  dans  ses  prin- 
cipes, répugnait  au  système  des  concessions  mutuelles, 
des  compromis,  des  transactions  qui  sont  de  l'essence  du 
régime  constutionnel.  Peu  lui  importait  son  isolement: 
faisant  front  à  l'ennemi,  il  avait  l'air  de  jeter  à  la  majo- 
rité son  défi  d'irréconciliable  :  ctiam  si  omnes  ego  non.    Son 


186  LE   RETOUR  AU  PAYS 

attitude  était  fière,  mais  était-elle  la  plus  raisonnable? 
Quoi  qu'il  en  soit,  on  se  sent  porté,  tout  en  les  con- 
damnant, à  s'incliner  devant  la  sincérité  de  convic- 
tions si  absolues. 

Si  Papineau  se  sentait  isolé  en  Chambre,  il  trouvait 
dans  le  public  un  certain  nombre  d'amis  et  d'adhérents 
d'autrefois,  intransigeants  comme  lui,  refusant  de  croire 
que  victorieuse  sur  le  champ  de  bataille  de  l'insurrec- 
tion, l'Angleterre  avait  renoncé,  après  avoir  été  vaincue 
sur  le  terrain  de  la  politique,  en  acceptant  les  idées  de  La 
Fontaine,  à  annihiler  l'influence  française.  C'est  de  ce 
cercle  de  patriotes  récalcitrants,  auxquels  s'étaient  réu- 
nis une  foule  de  jeunes  gens  pleins  d'ardeur,  grands  admi- 
rateurs de  Papineau,  fiers  de  se  dire  ses  disciples,  que  sor- 
tit, en  1849,  le  parti  démocratique  canadien.  Fortement 
impressionnés  par  la  révolution  de  1848,  en  France,  ces 
derniers  rêvaient  pour  leur  patrie  un  idéal  qui  se  rap- 
prochait de  l'âge  d'or.  La  nouvelle  organisation  avait 
pour  chefs  les  deux  Dorion,  Rodolphe  Laflamme,  Des- 
saulles,  neveu  de  M.  Papineau,  Labrèche-Viger,  Daoust 
et,  comme  organes  dans  la  presse,  Y  Avenir  et  le  Ganaâ\cny 
alors  dirigé  par  M,  Aubin. 

Tous  prenaient  langue  de  Papineau,  s'inspiraient  de 
ses  discours  et  formulaient  un  programme,  reflet  de  ses 
idées.  Les  articles  inscrits  sur  le  drapeau  démocratique 
comportaient  l'abrogation  de  l'Union,  le  principe 
électif  introduit  dans  toutes  les  sphères  de  l'adminis- 
tration, étendu  au  choix  des  fonctionnaires  publics,  des 
magistrats  et  des  conseillers  législatifs  et,  comme  but 
définitif,     la     rupture    du     lien     colonial,     achemine- 


LE   RETOUR  AU  PAYS  187 

ment  vers  l'annexion  du  Canada  aux  Etats-Unis.    Plu- 
sieurs des  disciples  de  Papineau,   à  l'instar  des   démo- 
crates  de   France,  se   montraient   très   hostiles   à    l'in- 
fluence cléricale  en  politique. 

Le  parti  libéral  canadien-français,  jusque-là  soli- 
dement uni,  se  scinda  en  deux  fractions  et  cette  scission 
des  forces  nationales  affecta  tellement  La  Fontaine 
qu'elle  le  décida  à  se  retirer  de  la  vie  publique  après  la 
session  de  1851.  Prenant  la  parole  dans  un  banquet 
que  ses  amis  lui  offraient  à  l'occasion  de  sa  retraite, 
La  Fontaine,  qui  n'avait  alors  que  43  ans,  notait  avec  une 
certaine  mélancolie  comme  la  politique  «  use  et  use 
bien  vite  les  hommes  publics  »,  puis  faisant  allusion  à  la 
fondation  du  parti  démocratique,  il  ajoutait:  «Et  je 
vous  prie  de  croire  qu'en  me  retirant  de  la  vie  publique, 
je  ne  vois  pas  sans  déplaisir  les  efforts  faits  pour  diviser 
entre  elle  la  population  française  dans  ce  pays;  mais 
j'ai  assez  d'expérience  pour  vous  dire  en  toute  sûreté 
que  ces  efforts  ne  peuvent  pas  réussir.  Il  y  a  un  sens 
commun  trop  vif  chez  mes  compatriotes  pour  qu'ils  ne 
comprennent  pas  qu'en  se  divisant  ils  seront  sans  force. 
Je  méprise,  quant  à  moi,  les  efforts  faits  pour  diviser  les 
Canadiens  ;  ils  ne  réussiront  pas.  » 

Les  prévisions  de  La  Fontaine  portaient  à  faux,  comme 
il  put  le  voir  aux  élections  de  1854,  qui  firent  arriver  au 
Parlement  un  bon  nombre  d'adhérents  de  Papineau.  Au 
reste,  la  scission  ne  s'était-elle  pas  déjà  faite  dès  1849,  à 
la  fondation  du  Club  démocratique?  La  Fontaine  feint 
de  ne  pas  croire  à  cette  division  qui  fut,  au  dire  de  ses 
amis  intimes,  le  principal  motif  de  sa  retraite,  et  à 
laquelle  il  fait  allusion  lorsque,  dans  son  discours  d'adieu 


188  LE  RETOUR  AU  PAYS 

à  la  vie  publique  dont  il  vient  d'être  question,  il  parle 
des  dégoûts  qu'engendre  la  politique. 

Papineau,  trois  ans  après  son  rival,  prit  sa  retraite, 
fatigué,  désappointé,  mais  rempli  d'espoir  dans 
l'avenir  de  la  démocratie  et  persuadé  de  son  triomphe 
final  au  Canada.  Retiré  à  la  Petite-Nation,  il  ne  se  dé- 
sintéressa jamais  entièrement  de  la  chose  publique.  Son 
esprit,  plein  d'ardeur  et  d'activité,  le  ramenait  malgré 
lui  vers  cette  scène  qu'il  avait  si  longtemps  rempli  du 
bruit  de  son  nom. 

Grand  observateur  des  hommes  et  des  choses,  il  étu- 
diait nos  institutions,  les  yeux  fixés  sur  celles  des  Etats- 
Unis  qui,en  toutes  choses,lui  servaient  de  termes  de  com- 
paraison et  de  critérium  pour  appuyer  ses  jugements. 
Une  étude  de  la  constitution  de  1840,  faite,  au  regard  de 
l'œuvre  de  Washington,  lui  fit  consigner,  dans  une  lettre 
à  M.  Chris tie,  de  singulières  observations  sur  cette 
charte.  Chose  à  peine  croyable,  elle  lui  apparaît  trop 
libérale  et  l'on  se  demande  si  c'est  bien  Papineau  qui  a 
écrit  ce  jugement:  «Le  pays  est  dans  une  phase  bien 
nouvelle.  L'élément  démocratique  domine  soudaine- 
ment, sans  aucun  contrepoids,  à  un  degré  périlleux. 
Dans  les  Etats-Unis,  le  caractère  différent  donné  au 
Sénat  est  déjà  un  contrepoids  contre  le  mouvement 
trop  accéléré  des  assemblées  représentatives;  mais  le 
plus  puissant  de  tous  est  la  Cour  suprême  des  Etats- 
Unis,  dont  les  jugements  peuvent  arrêter  l'exécution 
des  lois  contraires  aux  règles  de  justice  consacrées  par 
la  constitution  de  chaque  Etat.  Ici,  l'Assemblée  seule 
fait  la  loi,  parce  qu'elle  peut,  par  les  choix  qu'elle  a  f ;i  i  I  s, 
par   les    ministres,  les   juges   et    les    conseillers,  faire 


LE  RETOUR  AU  PAYS  189 

déclarer  loi  sa  fantaisie  d'un  jonr.  La  forte  aristocratie 
d'Angleterre  est  si  essentiellement  conservatrice,  qu'il 
n'y  a  pas  de  risque  à  admettre  comme  principe  constitu- 
tionnel que  le  parlement  est  tout-puissant  pour  la  légis- 
lation. Des  hommes  nouveaux  vont  se  culbuter  si 
rapidement,  à  chaque  élection  générale  en  Canada,  qu'il 
résultera,  je  n'en  doute  pas,  des  actes  de  législation  pré- 
cipités et  passionnés.  La  réforme  portée  tout  à  coup  à 
'l'extrême,  après  une  opiniâtre  résistance  pendant  de 
trop  longues  années,  au  lieu  d'en  accorder  de  graduelles 
et  modérées,  va  faire  autant  de  mal  venant  de  notre 
position  coloniale,  que  l'Angleterre  en  a  fait  dans  le 
passé  en  soutenant  à  tort  l'excessive  prépondérance 
qu'elle  donnait  à  l'Exécutif.  Elle  ne  comprend  pas  mieux 
îles  besoins  sociaux  du  présent  qu'elle  n'a  compris  ceux 
du  passé,  parce  qu'elle  ne  peut  pas  concevoir  un  autre 
état  de  société  que  le  sien  propre.  Nous  tombons,  je  le 
crains,  dans  un  état  d'anarchie  législative  ;  commençant 
en  majorité,  les  ministères  finiront  en  minorité,  et 
chaque  nouveau  parlement  aura  à  détruire  de  fond  en 
comble  l'œuvre  du  précédent.  » 

Si  cette  appréciation  a  lieu  de  surprendre  chez  Pa- 
pineau, elle  n'en  constitue  pas  moins  une  critique  assez 
raisonnable  de  notre  gouvernement  ;  certes,  si  la  charte 
de  1840  avait  un  défaut,  Papineau  l'a  admirablement 
saisi.  Nous  ne  sommes  pas  loin  de  partager  son  opinion  : 
de  cette  constitution  auraient  pu  découler  tous  les  maux 
que  Papineau  y  voyait  en  germes,  si  le  bon  sens  du 
peuple  ne  lui  avait  pas  servi  de  contrepoids  ; 
mais  ce  qui  nous  surprend,  c'est  de  trouver  dans  la 
bouche  d'un  vieux  libéral  un  langage  que  des  tories 

13 


190  LE  RETOUR  AU  PAYS 

comme  Draper  et  McNab  auraient  à  peine  osé  tenir. 
Papineau  a-t-il  en  ceci  obéi  à  une  loi  assez  commune  qui 
fait  changer  les  points  de  vue  avec  l'âge  et  nous  porte  à 
modifier  nos  opinions  premières?  On  peut  dire,  en  thèse 
générale,  que  l'homme  naît  libéral  et  meurt  conser- 
vateur. L'âge  mûr  perçoit  ce  qu'il  y  a  de  faux  dans 
bien  des  théories,  car  l'expérience  lui  fait  voir  les  plus 
brillantes  «'écroulant  au  choc  des  choses.  A  mesure 
que  l'on  avance  dans  la  vie,  la  difficulté  de  plier 
l'humanité  avec  ses  défauts  aux  exigences  des  savants 
systèmes,  admirables  sur  le  papier,  devient  de  plus  en 
plus  palpable.  Le  plus  souvent,  les  institutions 
valent  mieux  que  les  hommes,  et  ce  sont  les  défauts  de 
ceux-ci  qui  les  rendent  impraticables.  En  cette  matière, 
Papineau  n'est-il  pas  resté,  au  surplus,  dans  son  rôle  de 
critique  quand  même  ? 

Si  la  nostalgie  de  la  politique  l'avait  suivi  dans  sa 
retraite,  cette  affection  n'alla  pas  au  point  de  le  pousser 
sur  la  place  publique.  Il  ne  s'ouvrait  sur  ce  sujet  de 
ses  prédilections  qu'à  ses  amis  intimes,  dans  ces  cau- 
series à  la  plume  qu'il  avait  toujours  aimées  et  aux- 
quelles il  savait  donner  tant  de  charmes.  Une  fois 
seulement,  et  ce  fut  la  dernière,  il  reparut  en  public,  à 
l'Institut-Canadien  de  Montréal,  où  il  donna  une  longue 
conférence,  le  17  décembre  1867.  Il  s'y  montra,  à  ce 
moment,  au  déclin  de  sa  carrière,  sous  les  fatigues  dé- 
primantes de  l'âge,  avec  des  ardeurs  juvéniles  dans 
l'expression  de  ses  sentiments  et  surtout  de  ses  vieilles 
antipathies;  c'était  comme  le  dernier  rugissement  du 
lion  en  face  de  son  ennemi.  Sa  conférence  présentait  un 
résumé  succinct  de  l'histoire  de  la  domination  anglaise 


LE  RETOUR  AU  PAYS  191 

an  Canada,  sujet  qui  ouvrait  largement  la  porte  à  une 
confession  finale  du  patriote  endurci,  fier  de  se  montrer 
au  bord  de  la  tombe  sans  repentir  pour  son  passé  et  sans 
désespérance  sur  l'avenir  de  la  démocratie.  Bien  que 
Papineau  eût  cessé  depuis  longtemps  d'être  en  commu- 
nication d'idées  politiques  et  religieuses  avec  la  majorité 
de  ses  concitoyens,  il  n'en  restait  pas  moins,  à  leurs  yeux, 
la  figure  historique  la  plus  attachante  du  pays  et  la 
foule  continua  toujours  à  le  regarder  avec  admiration 
comme  elle  regarde  tous  ceux  qui  la  dépassent  et  la  do- 
minent. 


Page  193. 


I'ai'inkat,  dans  1rs  dernières  année»  de  sa  vie  ;  reproduction  réduite  d' lédaillon 

exécuté  par  M.  Napoléon  Bourawai 


CHAPITRE  SEIZIEME 

CONCLUSION 

Le  portrait  qui  se  trouve  au  commencement  de  ces 
pages  répond  bien  à  la  conception  que  nous  nous  faisons 
de  Papineau.  Quelle  énergie  dans  les  lignes  de  la  figure 
si  expressive!  Quelle  mâle  beauté  dans  l'ensemble  de  la 
tête!  Ses  yeux  ne  semblent-ils  pas  lancer  un  défi  à  tout 
venant?  Son  attitude  altière,  sa  mâle  prestance,  révèlent 
le  lutteur  obstiné  qu'il  a  été  durant  sa  longue  carrière. 
Le  psychologue  voit  en  Papineau  une  nature  peu  com- 
plexe; son  esprit  plutôt  simpliste  s'adapte  bien  à 
l'unité  de  sa  vie  consacrée  à  une  grande  cause  autour  de 
laquelle  l'ensemble  de  ses  facultés  intellectuelles  n'a 
cessé  de  graviter.  1 

Un  homme  comme  lui  ne  s'explique  point  par  les  évé- 
nements seuls  auxquels  il  a  été  mêlé,  bien  qu'ils  aient 
eu  une  grande  répercussion  sur  sa  mentalité.  Sans 
vouloir  accepter  la  théorie  que  tout  être  est  le  produit 
du  milieu  où  il  vit,  il  ne  nous  paraît  guère  contestable 
qu'il  subit  l'action  de  l'air  environnant  et  des  circons- 
tances. L'homme  à  qui  La  vie  réussit  ne  voit  pas  le 
monde  sous  le  même  angle  que  son  voisin,  que  la  flaillite 
constante  de  ses  entreprises  ne  cesse  de  poursuivre. 
Chez  Papineau,  les  idées  sont  la  résultante  de  certaines 
antécédances  et  d'influences  ambiantes  par  lesquelles 

i  Ce  portrait  fait  à  Paris,  par  Maurin  (circà  1840),  était  d'une  grande 
ressemblance  au  dire  des  connaisseurs  et  des  artistes. 


194  CONCLUSION 

il  a  été  touché  au  début  de  sa  carrière.  Fils  d'un  person- 
nage politique  important,  qui  avait  vu  les  premiers 
temps  de  la  domination  anglaise,  il  a  dû  fatalement 
recueillir,  par  hérédité,  ses  rancunes,  ses  préjugés,  consé- 
quences de  l'arbitraire  du  régime  nouveau.  Personne 
mieux  que  Papineau  n'en  connaissait  les  sombres 
annales.  A  ses  propres  antipathies  pour  les  auteurs 
des  malheurs  de  la  patrie,  venaient  se  superposer  celles 
de  son  père  et  de  ses  amis.  Son  enfance  s'écoula  dans 
un  air  imprégné  de  passions  violentes,  et  c'est  à  ce 
contact  que  son  esprit  devint  si  combatif.  La  lutte 
engagée  entre  lui  et  le  pouvoir  durant  tant  d'années 
n'était  pas  faite  pour  atténuer  son  penchant  à  la  critique 
ardente;  et  lorsque  des  jours  meilleurs  luirent  pour  le 
pays,  la  lumière  nouvelle  ne  lui  sourit  pas  comme  à 
La  Fontaine  et  à  ses  amis.  Si  nous  ne  savions  pas  qu'il 
a  agi,  à  son  retour  au  Canada,  sous  une  inspiration  res- 
pectable bien  qu'erronée,  nous  dirions  que  l'Angleterre 
lui  ayant  fourni  tant  de  sujets  de  critique  légitime  du- 
rant tant  d'années,  il  ne  pouvait  plus  voir  rien  de  loua- 
ble chez  ceux  qui  travaillaient  sous  son  égide. 

Sa  santé  robuste  le  tint  sur  pied  pendant  quelques  an- 
nées encore,  lorsque  soudain,  sans  rien  perdre  de  la  force 
de  son  intelligence,  il  parut  s'affaisser  sous  le  poids  des 
ans,  et  il  mourut  le  23  septembre  1871,  à  la  veille  de  sa 
quatre-vingt-cinquième  année.  Ses  compatriotes,  pres- 
que tous  hommes  de  foi  et  très  attachés  aux  idées  et  à  la 
pratique  de  la  religion,  regrettèrent  de  ne  pas  voir  auprès 
de  son  Ut,  au  moment  suprême,  un  représentant  de  la 
miséricorde   divine.   Mais  passonsi  sur  ce  moment  de  sa 


CONCLUSION  195 

carrière  sans  appuyer  davantage  ;  dans  les  affaires  déli- 
cates, sacrées  de  la  conscience,  l'homme  n'est  comptable 
qu'à  Dieu,  qui  le  juge  peut-être  autrement  que  l'opinion. 
Papineau,  philosophe  spiritualiste,  fut  plutôt  qu'un  anti- 
clérical, un  adversaire  de  l'intervention  du  prêtre  dans  la 
politique.  On  le  vit,  à  plusieurs  reprises  durant  sa  car- 
rière, réclamer  la  liberté  religieuse  pour  l'Eglise  du 
Canada  avec  autant  de  zèle  et  d'ardeur  que  la  liberté  po- 
litique pour  le  pays.  En  1837,  l'autorité  ecclésiastique 
ayant  dû,  à  bon  droit,  mettre  les  Canadiens  en  garde 
contre  les  menées  révolutionnaires  de  Papineau,  il  res- 
sentit contre  le  clergé,  à  raison  de  cette  intervention, 
une  aigreur  qui  s'exaspéra  avec  le  temps. 

Sa  carrière  se  divise  en  deux  parties  bien  différemment 
remplies,  et  dont  les  erreurs  de  l'une  ne  doivent  pas  faire 
oublier  les  mérites  de  l'autre.  Quel  homme  que  le 
Papineau  de  1820!  Il  incarne  à  ce  moment  toutes  les 
revendications  des  Canadiens  dans  un  moment  où  leur 
existence  nationale  court  un  grand  danger.  C'est  bien 
la  voix  de  la  patrie  qui  éclate  dans  ses  harangues,  dénon- 
ciations emportées  des  complots  tramés  contre  les 
libertés  de  ses  concitoyens.  De  1820  à  1835,  on  ne  voit 
pas  de  plus  belle  figure  dans  notre  histoire.  Son 
existence,  pleine  de  gloire,  mais  d'une  gloire  payée  de 
sacrifices  constants,  est  immolée  à  la  plus  noble  des 
causes,  qu'il  soutient  sans  fléchir,  bien  que  le  triomphe 
final  soit  incertain. 

C'est  avec  la  catastrophe  de  1837  que  sa  carrière 
publique  eût  dû  se  terminer.  Quel  malheur  qu'il  n'ait 
pas  compris  la  situation  de  la  province  et  la  sienne  en 


196  CONCLUSION 

1847!  Oe  fut,  certes,  une  grave  erreur  de  sa  part  de  ne 
pas  s'être  confiné  alors  dans  l'étude  et  une  plus 
grande  encore,  d'avoir  encouragé  une  scission  dans  la 
petite  armée  canadienne.  On  l'a  rendu  responsable  de 
la  fondation  du  parti  radical  et  de  l'existence  du  Club 
démocratique,  de  Montréal.  Nous  ne  le  trouvons  nulle 
part  en  rapport  avec  cette  dernière  organisation,  bien 
que  nombre  de  ses  idées  soient  inscrites  à  son  célèbre 
programme  rédigé,  croyons-nouis,  par  le  «  citoyen  » 
Blanchet  et  quelques  autres  hommes  avancés  de 
l'époque.  Mais  y  a-t-il  entre  Papineau  et  leur  groupe 
assez  de  relations  de  cause  à  effet  pour  que  la  création 
du  club  lui  soit  imputable?  N'oublions  pas  que  les  idées 
anti-religieuses  ou  voltairit  nnes,  à  Montréal  et  à  Québec, 
furent  un  instant  à  la  mode,  surtout  parmi  la  classe 
instruite,  avant  1837  et  sous  l'Union.  On  y  rencontrait 
assez  souvent  des  disciples  de  Voltaire,  des  encyclopé- 
distes, des  déistes  comme  Papineau  et  des  partisans  de 
la  morale  indépendante. 

I]  convient  aussi  de  faire  remarquer  que  son  oppo- 
sition à  La  Fontaine  n'a  été  qu'un  incident  de  la  lutte 
engagée  contre  le  gouvernement  anglais,  qu'il  pour- 
suivait par-dessus  ses  adversaires  du  Canada.  Ses 
éloges  de  la  démocratie,  ses  sarcasmes,  ses  attaques 
contre  l'idée  aristocratique  que  l'on  relève  dans  les  92 
Résolutions,  accusent  bien  la  tendance  de  son  esprit 
dès  1834.  Fendant  son  séjour  en  France,  la  fréquenta- 
tion de  Lamennais,  de  Béranger  et  de  Louis  Blanc,  laissa 
son  empreinte  sur  ses  idées,  le  poussa  en  plein  radica- 
lisme,  que  la  révolution  de  1848  vint  encore  exalter. 


CONCLUSION  197 

Le  triomphe  de  la  démocratie,  telle  est  son  idée  fixe  à 
son  retour  au  Canada.  Il  faut  se  débarrasser  de  l'aris- 
tocratie sous  toutes  ses  formes,  car  elle  nous  tient  dans 
un  vasselage  humiliant.  C'est  ainsi  que  lui  apparaît 
l'état  colonial.  Ses  antipathies  lui  font  tout  pousser  au 
noir.  Mais  patience  !  l'émancipation  qu'il  appelle  de 
tous  ses  vœux  viendra.  «  En  attendant,  il  faut,  écrit-il 
à  Aubin,  rédacteur  du  Canadien,  en  1848,  rendre  au 
pays  le  service  de  le  ramener  à  la  politique  pratiquée  et 
suivie  de  1791  à  1835.  Nous  devons  aimer  maintenant 
la  démocratie  durant  notre  servitude  pour  la  savoir 
pratiquer  après  notre  émancipation.  » 

Papineau  n'a-t-il  été  qu'un  agitateur  incoercible, 
qu'un  démocrate  ne  rêvant  que  le  triomphe  de  ses  idées, 
sans  plan  dénotant  une  certaine  envergure  d'esprit? 
Certes,  les  circonstances  déterminent  souvent  les  con- 
ceptions des  hommes,  et  il  est  évident  que  Papineau 
évoluant  sur  le  théâtre  restreint  de  la  politique  provin- 
ciale ne  pouvait  pas  concevoir  des  projets  à  la  Richelieu. 
Cependant,  ce  n'était  pas  une  idée  particulariste  que 
celle  qu'il  conçut  avant  1837,  de  se  trouver  des  alliances 
chez  nos  voisins  de  l'Est  et  de  l'Ouest.  Il  fut  longtemps 
en  correspondance  avec  Lyon  Mackenzie,  de  Toronto,  et 
quelques  libéraux  des  provinces  maritimes,  avec  l'in- 
tention manifeste  de  se  concerter  avec  eux  pour  porter 
l'effort  de  leurs  forces  réunies  aux  nôtres,  contre  l'Angle- 
terre. Il  put  croire  à  une  certaine  heure  à  la  réussite 
de  son  projet.  On  aperçoit  dans  les  lignes  principales 
de  son  plan,  qui  ne  reçut  qu'un  commencement  d'exé- 
cution, l'idée  maîtresse  d'une  confédération  à  rebours  de 


198  CONCLUSION 

celle  qui  s'est  faite  plus  tard.  Poussant  par  delà  les 
frontières  ses  démarches  à  la  recherche  d'alliés,  il  en 
avait  trouvé  de  très  ardents  aux  Etats-Unis.  Ce  furent 
ces  sympathizers  américains  qui  prêtèrent  main  forte  à 
Mackenzie  et  à  Robert  Nelson,  aux  jours  de  la  seconde 
prise  d'armes  de  1838. 

L'influence  des  autorités  américaines  réussit  à  neutra- 
liser ses  manœuvres;  mais  ne  semble-t-il  pas  que  de  ce 
premier  rapprochement  des  libéraux  du  Bas-Canada  avec 
ceux  de  la  province  occidentale,  ébauché  par  Papineau, 
ait  germé  plus  tard  cette  alliance  de  La  Fontaine  et 
Baldwin,  si  féconde  en  heureux  résultats? 

Après  avoir  dit  adieu  à  la  politique,  en  1854,  Papineau 
se  retira  dans  son  manoir  de  la  Petite-Nation  et  n'en 
sortit  plus  guère  jusqu'à  sa  mort,  en  1871.  C'est  là  que, 
depuis  son  retour  au  Canada,  il  nous  apparaît  sous 
l'aspect  le  plus  sympathique.  Au  milieu  de  ses  livres, 
de  ses  auteurs  favoris,  il  se  montre  avec  la  physionomie 
captivante  qui  lui  était  naturelle,  mais  que  la  mêlée  des 
luttes  politiques  avait  souvent  assombrie.  C'était  dans 
l'intimité  une  des  figures  les  plus  aimables  de  son  temps. 
Homme  du  monde,  il  apportait  en  société  toutes  les 
manières  aisées  d'un  grand  seigneur.  Sa  bienveillance 
délicate  envers  ses  inférieurs,  sa  respectueuse  affabilité 
vis-à-vis  des  femmes,  le  faisaient  rechercher.  Il  y  avait 
chez  lui  cette  fleur  de  politesse  exquise,  plante  rare 
aujourd'hui  et  qui  a  du  mal  à  fleurir  dans  les  marécages 
de  notre  démocratie.  Il  était  comme  un  demeurant 
d'un  autre  âge.  De  son  père,  qui  avait  vécu  avec  les 
Canadiens  de  l'ancien  régime,  élevés  dans  les  traditions 


CONCLUSION  199 

de  Versailles,  il  tenait  ces  grâces,  ce  bon  ton,  qui  ré- 
pandaient tant  de  charmes  dans  les  relations  sociales 
d'autrefois.  Toutes  les  lettres  de  Papineau,  qui  ne 
traitent  pas  d'affaires,  respirent  ce  parfum  de  bonne 
compagnie  et  portent  en  plus  l'empreinte  affectueuse 
d'une  chaude  amitié.  Le  cceur  est  toujours  de  moitié 
avec  l'esprit  dans  ses  entretiens  avec  ses  intimes.  Nos 
lecteurs  nous  sauront  gré  de  leur  faire  voir,  à  côté  du 
tribun  sous  les  armes,  un  Papineau  en  tenue  des  champs, 
au  milieu  de  sa  famille  et  de  ses  amis,  se  complaisant 
aux  mille  détails  de  la  vie  intime.  A  son  retour  d'une 
promenade  à  Québec,  où  il  avait  été  l'hôte  de  Christie, 
son  ancien  adversaire  devenu  son  ami,  il  écrit  cette  lettre 
pour  le  remercier  de  son  hospitalité.  1 

1  Cette  grande  amitié  de  Papineau,  qui  apparaît  dans  la  lettre  ci-dessus, 
n'avait  pas  toujours  existé.  Avant  1837,  le  tribun  s'était  montré  très  dur 
à  l'égard  de  Christie,  alors  qu'il  représentait  le  comté  de  Gaspé  à  la, 
Chambre  d'assemblée.  A  quatre  reprises,  il  fit  prononcer  son  expulsion 
de  ce  corps  parce  que  ce  député  était  sensé  avoir  conseillé  à  lord  Dalhou- 
sie  de  dissoudre  la  Chambre.  Cette  façon  de  traiter  un  adversaire  était 
le  comble  de  l'arbitraire.  Ni  le  droit  constitutionnel,  ni  aucun  règlement 
de  la  chambre  ne  pouvait  justifier  un  tel  coup  d'autorité.  Les  patriotes 
qui  tonnaient  sans  cesse  contre  l'arbitraire  des  gouverneurs,  auraient  pu  se 
dispenser  de  les  imiter.  L'accusation  portée  contre  Christie  n'était  pas 
prouvée,  mais  l'eût-elle  été,  qu'on  ne  pouvait  lui  demander  compte  d'un 
acte  indépendant  du  contrôle  de  la  Chambre;  ne  suffisait-il  pas  d'en 
rendre  l'Exécutif  seul  responsable? 

On  sait  que  M.  Christie  est  l'auteur  d'une  histoire  du  Canada  en  six 
volumes.  Dans  une  des  pages  de  ce  travail  il  fait  de  M.  Papineau  un 
portrait  dont  nous  aimons  à  détacher  le  passage  qui  suit  : 

"They  who  hâve  only  known  Mr.  Papineau  through  his  politics  and  the 
asperities  of  public  life,  in  which,  perhaps  he  has  been  more  inflexible  than 
is  consistent  with  skilful  statesmanship,  can  hâve  no  just  idea  of  the 
many  excellent,  moral,  social  and  domestic  qualifies  for  which  in  private 
life  he  is  distinguished.  Uniting  the  érudition- of  the  man  of  letters  with 
the  urbanity  of  a  gentleman  ;  possessing  also  the  highest  conversational 
powers  and  in  an  eminent  degree,  communicative  and  convivial,  he 
is  out  of  politics  ail  that  can  be  desircd,  and  in  the  domestic  circle,  un- 
rivalled  for  the  amenity  and  kindness  of  his  manners  and  disposition. 
Few  hâve  ventured  to  enter  the  lists  and  cope  with  him  who  hâve  not 
been  floored  in  the  contest.  Expressing  himself  with  equal  ease,  élégance 
and  energy,  in  the  English  as  in  the  French  language,  his  éloquence  is  at 
once  felt  to  be  of  a  superior  order,  grave,  dignified  and  sénatorial." 


200  CONCLUSION 

«  Montebello,  13  juillet,  1856. 

«  Mon  cher  monsieur  Christie, 

«  Toutes  les  amitiés,  fêtes  et  prévenances  dont  nous 
avons  été  l'objet  chez  vous  d'abord,  et  à  votre  exemple 
chez  tant  d'autres  obligeants  amis,  sont  le  sujet  constant 
de  nos  entretiens  depuis  notre  retour  de  Québec.  Tant 
d'empressement  nous  a  sensiblement  touchés.  Ma 
femme,  mes  enfants  et  moi,  nous  nous  rappellerons 
toujours  avec  reconnaissance  que  ces  quelques  jours  de 
délicieuse  promenade  doivent  toujours  être  comptés  par 
nous,  au  nombre  des  jours  heureux  qu'on  aime  à  se 
rappeler,  dans  les  moments  de  gaieté,  pour  les  rendre 
plus  riants,  dans  les  moments  de  tristesse,  pour  ne  pas 
se  laisser  abattre. . .  Les  jeunes  demoiselles  qui  se 
trouvaient  pour  la  première  fois  dans  cette  aimable 
société  québeequoise,  où  de  charmantes  et  nombreuses 
réunions  se  forment  à  quelques  heures  d'avis,  l'ont  sa- 
vourée avec  bonheur.  A  Montréal,  le  mélange  des 
diverses  populations  a  introduit  un  peu  trop  d'étiquette 
et  de  gêne.  Les  réunions  y  sont  donc  plus  rares  et 
façonnières,  et  dès  lors  bien  moins  gaies.  J'aurais  dû 
vous  dire  tout  cela  à  l'instant  même  de  notre  retour  ; 
mais  mon  absence  avait  jeté  en  arrière  plusieurs  des 
améliorations  entamées,  et  pendant  ces  derniers  jours, 
j'ai  passé  beaucoup  de  temps  arec  les  travailleurs  et 
donné  le  surplus  à  la  bonne  société  de  nos  compagnes  de 
voyage,  que  je  ne  puis  assez  remercier  d'être  venues 
avec  nous.  Si,  au  retour  de  chez  vous,  nous  nous  étions 
trouvés  seuls,  dans  notre  agreste  solitude,  la  transition 


CONCLUSION  201 

eût  été  trop  soudaine;  mais  avec  Mlle  Douce  t  pour 
parler  des  jours  de  notre  jeunesse,  et  Mlle  Trudeau  pour 
parler  des  jours  de  jeunesse  d'elle  et  de  ses  jolies  amies 
de  son  âge,  le  temps  coule  facilement.  Dites  à  monsieur 
et  madame  Trudeau  que  je  les  remercie  à  chaque  instant 
du  jour  de  m'avoir  confié  une  aussi  douce  et  agréable 
société  pour  mes  filles  comme  pour  leurs  vieux  parents. 
Nos  amusements  ne  peuvent  être  très  variés,  mais  ces 
demoiselles  ont  la  bonté  de  dire  qu'elles  se  plaisent  avec 
nous,  ce  qui  n'empêchera  pas  que  quand  vous  y  serez 
avec  madame  Christie,  elles  s'y  plairont  encore  mieux, 
parce  que  le  bonheur  de  vous  avoir  avec  nous  nous  rend 
vraiment  plus  aimables  que  lorsque  vous  nous  manquez 
et  que  nous  vous  regrettons.  Ezilda  n'en  revient  pas 
de  la  prestesse  avec  laquelle  madame  Christie  a  impro- 
visé une  si  jolie  fête,  pour  une  si  nombreuse  réunion,  et 
convient  qu'elle  n'a  rencontré  plus  habile  qu'elle;  mais 
dit-elle,  en  se  proposant  cet  exemple  pour  modèle,  je 
me  fortifierai  dans  la  bonne  voie  ou  du  moins  j'y  suis 
entrée. 

«  Il  n'y  a  pas  à  particulariser  les  compliments  et  les 
éloges  quand  nous  les  devons  à  un  aussi  grand  nombre 
d'amis.  Néanmoins,  je  me  dis  qu'une  partie  des  empres- 
sements de  tous,  nous  la  devons  à  la  chaleur  de  votre 
vieille  amitié  qui  vous  avait  porté  à  nous  louanger  tous 
au  delà  de  nos  mérites.  J'adresse  mes  affectueux  remer- 
ciements à  tous,  mais  plus  particulièrement  à  ceux  qui 
ont  organisé  notre  belle  promenade  au  Saguenay,  à  M. 
Buteaux  qui  s'est  donné  tant  de  soins  pour  nous  la  pro- 
curer et  à  ceux  et  celles  qui  en  ont  fait  partie  avec  nous. 


202  CONCLUSION 

Trois  demoiselles  absolument  parfaite®  et  accomplies, 
et  trois  hommes  qui  valent  mieux  que  beaucoup  d'autres, 
puis  mes  deux  fillettes  et  moi  formions  une  partie  de 
neuf,  nombre  toujours  heureux  et  qui  l'a  été  du  moins 
pendant  ces  trois  jours  de  réunion.  Ah!  se  répètera-t- 
elle  jamais?  Qui  sait?  Si  elle  ne  se  répète  pas  en  réalité, 
elle  le  fera  par  la  fraîcheur  et  la  vivacité  des  souvenirs. 
Voir  les  plus  belles  campagnes  qu'il  y  ait  au  monde, 
dans  la  meilleure  compagnie  possible,  c'est  à  ne  pas 
oublier  de  longtemps  ;  c'est  à  ne  jamais  oublier.  » 

Nous  venons  de  voir  Papineau  tout  au  bonheur  de 
l'amitié  et  à  lia  joie  de  vivre;  mais  ce  n'est  pas  là  l'état 
normal  de  la  vie,  sur  laquelle  souffle  le  plus  souvent  le 
vent  du  malheur.  La  mort  d'un  petit-fils  lui  arrache 
des  accents  émus,  lorsque,  l'âme  abîmée  par  la  douleur, 
il  fait  part  de  cette  perte  à  M.  Christie: 

«  15  mars,  1855. 

«  Dans  le  temps  où  votre  lettre  m'est  parvenue,  j'étais 
dans  l'affliction  profonde  que  m'a  causée  la  mort  de  mon 
cher  et  seul  petit-fils,  magnifique  enfant  de  près  de  onze 
mois,  que  sa  première  maladie  nous  a  enlevé.  Connais- 
sant l'extrême  sensibilité  de  mon  fils  et  de  ma  bru,  et  la 
faiblesse  naturelle  de  leur  constitution,  qu'ils  n'ont 
fortifiée  que  par  des  ménagements  continuels  et  des 
soins  éclairés,  je  me  suis  nourri  de  larmes  et  d'alarmes 
pour  eux  et  sur  notre  perte  commune,  plus  que  je  ne 
pouvais  supporter.  A...  m'écrivait  qu'il  voulait  venir 
m'apporter  lui-même  les  restes  de  son  cher  enfant.  Je 
cherchais  par  l'intermédiaire  d'un   ami,  à  le  détourner 


CONCLUSION  203 

d'une  tâche  qui  me  paraissait  trop  dangereuse  pour  lui, 
en  suggérant  à  un  bon  ami  et  bon  parent  de  venir  lui- 
même.  Mais  la  mère  eût  cru  voir  une  espèce  de  tiédeur 
•coupable  à  confier  un  aussi  saint  et  précieux  dépôt  en 
d'autres  mains  que  celles  du  père  lui-même.  Le  cher 
enfant  a  accompli  courageusement  ce  triste  devoir. 
Nous  avons  déposé  ensemble  les  reliques  de  notre  beau 
petit  ange  dans  la  chapelle  de  famille,  bâtie  dans  un 
bouquet  de  bois,  à  une  couple  d'arpents  de  la  maison. 
Mon  cher  fils,  à  la  mort  de  mon  Gustave,  que  je  faisais 
enterrer  dans  l'église  paroissiale,  fut  le  premier  à  parler 
de  bâtir  cette  chapelle  de  famille,  ce  à  quoi  je  pensais 
sans  en  avoir  dit  un  mot,  en  vue  d'y  déposer  les  restes 
de  mon  père  et  de  mon  fils  en  attendant  que  les  miens  y 
reposent,  supposé  que  j'eusse  le  temps  de  la  finir.  Et 
c'est  pour  engloutir  la  dépouille  mortelle  de  son  cher 
enfant  que  la  première  fosse  y  a  été  ouverte.  Voilà  la 
vie  et  ses  déboires  et  ses  contradictions.  Il  y  faut  faire 
son  devoir  tant  que  l'on  est  debout,  et  après,  tomber  sans 
regret.  » 

Voilà  une  page  des  mieux  écrites  et  des  plus  tou- 
chantes! Elle  nous  représente  le  vieillard  déposant  un 
jeune  enfant  dans  la  tombe  creusée  pour  lui-même,  en  un 
groupe  d'un  puissant  relief.  On  ne  peut  le  regarder 
sans  émotion.  Nous  partageons  l'angoisse  de  cet  homme 
qui  se  débat  sous  l'étreinte  d'une  double  douleur:  celle 
qu'il  ressent  pour  la  perte  de  l'enfant  et  celle  que  lui 
cause  l'affliction  de  son  fils. 

Comme  par  un  dédoublement  de  sa  personnalité,  cet 
homme  si  agressif  dans  la  politique,  si  insensible  au  mal 


204  CONCLUSION 

qu'il  pouvait  faire  à  ses  adversaires,  se  retrouve  dans 
l'intimité  un  être  de  douceur  et  d'affection  ouvert  aux 
sentiments  les  plus  délicats,  au  cœur  débordant  de  tris- 
tesse en  présence  de  la  maladie  de  quelqu'un  des  siens. 
Lorsque  la  vieillesse  avec  son  cortège  de  misères  lui 
montre  les  rangs  éclaircis  de  ses  parents  et  de  ses  amis, 
il  peint  son  isolement  dans  ses  lettres  avec  des  couleurs 
qui  font  saisir  l'impression  de  douce  mélancolie  qui 
teinte  ses  jours  déclinants.  «  Il  est  bien  peu  d'hommes, 
écrit-il,  pour  qui  ce  ne  soit  pas  un  grand  malheur  de 
vieillir.  Il  n'y  a  que  dans  la  jeunesse  que  les  illusions, 
que  chacun  se  forme  sur  un  avenir  de  succès,  rendent  la 
vie  supportable. 

«  La  vieillesse  additionne  des  souvenirs  de  déceptions, 
de  douleurs,  de  pertes  récidivées  de  ceux  qui  lui  ont  été 
chers;  elle  n'est  plus  qu'une  plaie  vive,  de  plus  en  plus 
sensible  aux  souffrances  du  cœur,  quand  elle  ne  l'est 
plus  du  tout  aux  plaisirs.  Moins  elle  est  forte  pour 
s'aider,  plus  elle  doit  être  reconnaissante  pour  ceux  qui 
lui  viennent  en  aide  comme  vous  le  faites  pour  nous.  » 
Dans  la  lettre  pleine  de  cris  douloureux  d'où  nous  avons 
tiré  ce  passage,  il  tient  bien  le  langage  d'un  chrétien 
courbé  sous  les  coups  dont  le  Ciel  l'accable.  «Que  grand 
est  le  besoin  que  Dieu  nous  donne  de  voir  ce  cher  enfant 
se  rétablir!  Si  son  inscrutable  volonté  était  de  nous  re- 
fuser ce  bienfait,  priez  pour  que  nous  ne  blasphémions 
pas  son  saint  nom  et  que  nous  pleurions  le  reste  de  nos 
jours  sans  murmures  impies  et  offensants!))  Dans  les 
tristesses  inséparables  de  l'âge  avancé,  il  s'attache  plus 
que  jamais  au  travail.     «  L'étude,  écrit-il  en  1863,  c'est 


CONCLUSION  205 

l'une  des  plus  efficaces  distractions  aux  douleurs  les  plus 
poignantes.»  1 

Ce  serait  faire  injure  à  sa  mémoire  que  de  conclure  de 
l'attitude  de  Papineau  dans  les  luttes  qui  ont  occupé 
une  partie  de  sa  vie,  qu'il  fût  un  homme  imbu  de  pré- 
jugés de  races.  Son  hostilité  n'a  jamais  été  dirigée 
contre  les  Anglais  comme  peuple;  elle  visait  uniquement 
les  ministres  qui  refusaient  de  nous  accorder,  dans  toute 
leur  intégrité,  les  droits  de  sujets  britanniques  que  nous 
étions  fondés  à  réclamer.  Il  serait  impossible  de 
relever  dans  l'ensemble  de  ses  discours  une  seule  parole 
malsonnante  à  l'adresse  du  peuple  anglais.  Ses  idées 
l'auraient  plutôt  entraîné  à  un  cosmopolitisme  conforme 
aux  aspirations  de  la  démocratie.  A  ce  point  de  vue, 
il  est  en  avance  sur  ses  contemporains  de  tous  les  pays, 
où  les  préventions  religieuses  et  nationales,  toujours  ac- 
tives, ne  rappellent  que  trop  souvent  les  hommes 
arriérés  des  siècles  évanouis.  Un  jour  que  M.  Gugy, 
Suisse  d'origine,  inféodé  au  parti  anglais,  disait,  à  la 
Chambre  de  Québec,  qu'il  préférerait  voir  aux  affaires 
un  ministère  composé  de  citoyens  nés  dans  le  pays,  Pa- 
pineau lui  répondit  :  «  Pour  moi,  ce  que  je  désire,  c'est 
un  gouvernement  composé  d'amis  des  lois,  de  la  liberté, 
de  la  justice;  d'hommes  qui  protègent  indistinctement 
tous  les  citoyens,  qui  leur  accordent  tous  les  mêmes 
privilèges.     J'aime,  j'estime     ces     hommes     sans     dis- 

1  Louis-Joseph  Papineau  avait  épousé  mademoiselle  Julie  Bruneau. 
De  leur  union  naquirent  trois  garçons,  Lactance,  Gustave  et  Amédée,  et 
deux  filles,  Ezilda  et  Azélie  qui  épousa  M.  Napoléon  Bourassa.  De  ses 
trois  fils,  un  seul,  Amédée,  lui  survécut.  Lactance  avait  étudié  la  mé- 
decine à  Paris  ;  Gustave  était  doué  de  talents  remarquables  ;  à  17  ans,  il 
rédigeait  V Avenir.     Ces  deux  derniers  moururent  fort  jeunes. 

14 


206  CONCLUSION 

tinction  d'origine;  mais  je  hais  ceux  qui,  descendants 
ait  i  ers  des  conquérants,  viennent  dans  notre  pays  nous 
contester  nois  droits  politiques  et  religieux . . .  On  nous 
dit  :  «  Soyons  frères  »  !  Oui,  soyons-le,  maie  vous  voulez 
tout  avoir:  le  pouvoir,  les  placée  et  For,  c'est  cette  injus- 
tice que  nous  ne  pouvons  souffrir.  » 

Prenez  garde  aussi  qu'à  plusieurs  reprises,  Papineau 
vit,  à  sa  suite  en  Chambre,  la  majorité  des  députés 
anglais,  et  qu'il  a  compté  parmi  ses  adhérents  des 
hommes  de  l'importance  de  Neilson,  Leslie,  Chapman 
et  Andrew  Stuart.  Mais,  nous  dira-t-on,  que  dites-vous  de 
ses  emportements  de  1837?  Ils  ne  contredisent  en  rien 
notre  assertion.  On  ne  doit  voir  là,  qu'une  explosion  de 
colère,  un  emballement  provoqué  par  les  résolutions  de 
lord  John  Russell  visant  à  nous  enlever  le  contrôle  des 
finances,  ce  qui  équivalait  à  la  suppression  de  la  charte 
du  pays  et  constituait  un  attentat  de  lèse-nation.  Est-il 
étonnant  que  l'exagération  dans  l'arbitraire  d'un  côté 
ait  fait  jaillir  de  l'autre,  dans  des  coeurs  indignés,  une 
exagération  de  langage,  une  intempérance  de  paroles  ? 
L'irritante  provocation  de  lord  John  Russell  ne  faisait- 
elle  pas  dire  à  sir  Robert  Peel  que,  pour  faire  accepter 
ces  résolutions  par  la  province,  il  serait  sage  d'y  envoyer 
en  même  temps  quelques  régiments  ? 

M.  Papineau,  comme  plusieurs  de  ses  contemporains, 
écrivait  beaucoup  et  longuement.  Ses  lettres,  d'une 
écriture  large,  très  lisible,  couvraient  souvent  quatre 
et  quelquefois  huit  pages.  Son  style  n'est  pas  souvent 
très  clair,  et  ses  phrases,  comme  les  périodes  de  ses 
discours,  sont  parfois  laborieuses.      La  correspondance 


CONCLUSION  207 

occupait  une  partie  de  ses  loisirs  à  la  Petite-Naton,  où 
l'hospitalité  la  plus  large  attendait  toujours  ses  amie. 
On  se  sentait  chez  soi,  sous  le  toit  de  ce  beau  manoir  de 
Montebello  aux  vastes  salons,  dont  les  larges  baies 
ouvrent  une  vue  profonde  sur  l'Ottawa  et  où  rien  ne  sent 
la  démocratie  hirsute.  Evidemment,  si  Papineau  fut  un 
Pierre  Leroux  d'idées,  ses  goûts  et  ses  manières 
étaient  bien  plutôt  ceux  d'un  aristocrate.  On  aperçoit 
chez  lui  la  survivance  du  dix-huitième  siècle;  l'imagina- 
tion, frappée  par  la  distinction  attardée  de  sa  personne, 
se  surprenait  à  chercher,  s'il  n'y  avait  point  sur  son  habit 
à  la  française,  quelques  légers  nuages  de  cette  poudre 
chère  aux  belles  marquises  de  Versailles,  tellement  la 
grâce  de  ses  manières  rappelait  les  élégances  de  cette 
société,  la  plus  raffinée  que  le  monde  ait  connue. 

On  le  vit  rarement  quitter  Montebello  après  sa  re- 
traite de  la  vie  publique.  Une  fois  cependant,  comme 
nous  l'avons  dit  plus  haut,  il  consentit  à  se  rendre  au 
désir  de  ses  admirateurs  de  Montréal,  désireux  de  le 
revoir.  Il  parut  donc  à  une  séance  de  l'Institut-Ca- 
nadien, dont  il  fit  les  frais.  Sa  conférence  le  montra  à 
ses  auditeurs,  radical  impénitent,  avec  toutes  les  idées 
de  toute  sa  vie,  bien  emmurées  dans  son  intelligence. 
Et  cette  unité  de  sa  carrière  lui  a  coûté  assez  cher  pour 
qu'on  lui  en  tienne  compte.  Qui  sait  si  Papineau  rallié 
au  nouvel  ordre  de  choses  n'aurait  pas,  lui  aussi,  conquis 
les  premières  places!  Après  un  rapide  coup  d'oeil  jeté 
sur  l'histoire  du  Canada  depuis  le  traité  de  Paris  (1763), 
il  peignit  à  grands  traits  les  différentes  phases  de  notre 
régime  colonial  jusqu'à  celle  de  1867;  «  la  confédération 


208  CONCLUSION 

intronisée  depuis  trois  mois,  le  régime  le  plus  coupable 
-de  tous.  »  Dans  cette  conférence,  ses  haines  d'autrefois 
reparaissent  toutes  sans  défaillance,  en  dépit  de  l'âge 
qui  auraient  dû  les  atténuer.  Sa  vieille  ennemie, 
l'aristocratie  anglaise,  avait  droit  à  quelques  coups  de 
verges,  il  l'en  accable.  Il  n'épargne  pas  non  plus  les  au- 
teurs de  la  Confédération,  «  ces  hommes  malfamés  et  per- 
sonnellement intéressés.  »  Ses  rancunes  n'avaient  pas 
vieilli.  N'analysons  pas  ce  réquisitoire;  ce  ne  fut  pas 
le  chant  du  cygne,  mais  le  chant  du  guerrier  sauvage  qui 
va  mourir.  Il  vaut  mieux  ne  retenir  de  cette  confé- 
rence que  cet  élan  à  l'adresse  de  son  pays: 

«  Vous  me  croirez,  j'espère,  si  je  vous  dis:  j'aime  mon 
pays.  L'ai-je  aimé  sagement?  l'ai-je  aimé  follement?. . . 
Au  dehors,  les  opinions  peuvent  être  partagées.  Néan- 
moins, mon  cœur  puis  ma  tête  consciencieusement  con- 
sultés, je  crois  pouvoir  décider  que  je  l'ai  aimé  comme 
il  doit  être  aimé.  Ce  sentiment,  je  l'ai  sucé  avec  le  lait 
de  ma  nourrice,  ma  sainte  mère.  L'expression  brève 
par  laquelle  il  est  le  mieux  énoncé:  MON  PAYS  AVA  NT 
TOUT,  je  l'ai  balbutiée  sans  doute  sur  les  genoux  de  mon 
père.  » 

C'est  par  ces  paroles  enflammées  d'amour  pour  son 
pays,  paroles  qui  rachètent  bien  des  excès  de  langage, 
et  montrent  avec  quelle  force  la  fibre  nationale  vibrait 
en  lui  au  moindre  choc,  qu'il  convient  à  notre  sens  de 
terminer  ces  pages  consacrées  à  la  mémoire  d'un  homme 
qui,  dans  la  meilleure  partie  de  sa  carrière,  a  vengé  les 
siens  des  insultes  de  leurs  ennemis,  relevé  au  Canada 
la  race  française  à  ses  propres  yeux  et  aux  regards  de 


CONCLUSION  209 

ceux  qui  voulaient  son  humiliation  et  son  anéantis- 
sement. Des  traverses  de  toutes  sortes  ont  empêché 
son  œuvre  d'être  aussi  complète  qu'il  l'avait  rêvée.  Mais,, 
il  est  hors  de  conteste  que  les  combats,  nourris  par  sa 
parole  ardente  durant  un  quart  de  siècle,  ont  répandu 
des  idées  fécondes  d'où  sont  sorties  les  bienfaisantes 
floraisons  de  nos  libertés  politiques.  A  ce  titre  comme  à 
celui  de  son  talent  d'orateur,  dont  nous  nous  plaisons 
tant  à  tirer  gloire,  il  a  droit  aux  hommages  de  la  posté- 
rité, comme  tous  ceux  qui  ont  consacré  dans  le  désinté- 
ressement leur  existence  au  triomphe  d'une  grande 
cause. 


APPENDICE 


APPENDICE 


Nous  croyons  faire  plaisir  à  nos  lecteurs  en  repro- 
duisant, à  la  suite  de  notre  travail,  le  premier  et  unique 
fascicule  de  l'Histoire  de  V insurrection  du  Canada,  de 
Papineau,  d'abord  publié  en  1839,  par  la  Revue  du  progrès, 
de  Paris,  et  réédité,  quelques  mois  plus  tard,  à  Bur- 
lington, Verni  ont,  à  l'imprimerie  du  Patriote  Canadien, 
journal  que  Ludger  Duvernay  avaiit  fondé  après  la 
suppression  de  la  Minerve. 

Papineau  ne  donna  pas  de  suite  à  cette  première  partie 
de  son  Histoire  de  l'insurrection.  C'est  bien  plus  un 
pamphlet  qu'une  revue  impartiale  des  événements  dont 
il  ne  pouvait,  on  le  comprend  sans  peine,  parler  avec 
limpartialité.  Ce  récit  violent  des  faits,  à  travers  lequel 
passe  comme  un  souffle  de  colère,  est  d'une  lecture 
intéressante,  malgré  les  exagérations  qu'il  renferme;  il 
montre,  ça.  et  là,  une  force  de  raisonnement  peu  ordinaire 
et  nous  révèle  des  faits  peu  connus  comme  la  conversation 
si  curieuse  que  Papineau  eut  avec  lord  Bathurst. 

Il  nous  a  semblé  que  cette  histoire  incomplète,  dont 
les  exemplaires  existants  sont  devenus  rarissimes,  mé- 
ritait, à  plus  d'un  titre,  d'être  conservée. 


214  APPENDICE 


HISTOIRE  DE  L'INSURRECTION  DU  CANADA 

Le  gouvernement  anglais  pourra  peut-être  pendant 
quelque  temps  encore  prolonger  son  occupation  militaire 
des  Canadas.  Mais  parce  qu'il  a  commencé  la  guerre 
civile  contre  des  populations  qui  ne  l'avaient  pas  pro- 
voquée, à  qui  elle  n'avait  pas  été  conseillée,  qui  ne  la 
voulaient  pas  au  moment  où  elle  a  éclaté,  il  a  forfait  au 
droit,  et,  sans  retour,  il  a  perdu  la  possibilité  de  les  gou- 
verner. 

Il  y  a  déjà  seize  ans,  je  me  plaignais  à  lord  Bathurst, 
alors  ministre  pour  le  département  des  colonies,  et  je  lui 
remontrais,  avec  l'accent  d'une  douleur  vivement  sentie, 
combien  était  lourd  le  joug,  et  humiliante  la  condition 
de  notre  servage  colonial.  Il  en  convint,  et  voici  quel 
fut  à  peu  près  son  langage.  Je  rapporte  cette  conver- 
sation, parce  qu'elle  jette  un  grand  jour  sur  les  vues 
politiques,  les  appréhensions  et  les  espérances  secrètes 
de  l'Angleterre. 

"Je  conviens,  me  dit  lord  Bathurst,  que,  pour  des  possessions  continen- 
tales où  les  populations  se  trouvent  doublées  en  peu  d'années,  le  régime 
dont  vous  vous  plaignez  ne  peut  être  qu'une  époque  de  transition  orageuse 
et  d'évolutions  maladives,  que  doivent  suivre,  pour  les  peuples  qui  y  sont 
soumis,  des  jours  sereins,  et  une  organisation  normale  de  la  vie  politique 
et  de  l'indépendance  nationale.  Je  crois  même  que  les  temps  d'épreuves 
seront  courts  pour  vous  :  catholiques  français,  régis  par  des  Anglais  pro- 
testants, votre  position  est  forcée,  il  faut  le  reconnaître;  elle  est  contre  na- 
ture. Vous  êtes  trop  éloignés  de  l'Angleterre  pour  la  bien  apprécier,  et 
trop  rapprochés  des  Etats-Unis  d'Amérique  pour  n'être  pas  éblouis  par 
leur  trompeuse  prospérité.  Je  ne  vous  demande  donc  que  vingt-cinq  ans 
de  patiente  résignation. 

"Mais,  comme  homme  d'Etat,  je  prévois  et  prédis,  avant  la  fin  de  cette 
période,  de  grands  déchirements  entre  les  diverses  parties  de  la  confédé- 
ration américaine.  L'Angleterre  serait  prête  alors  à  octroyer  aux  colo- 
nies qui  lui  seraient  demeurées  fidèles,  et  leur  indépendance  et  des  ins- 
titutions meilleures  que  celles  qui  reposent  sur  le  pacte  fédératif.  En 
effet,  dégagée    de    tout    contre-poids,  la  démocratie    serait    fougueuse  et 


APPENDICE  215 

anarchique,  tandis  qu'elle  serait  le  meilleur  des  gouvernements  possibles 
si  on  la  tempérait  par  une  magistrature  héréditaire,  dont  la  perpétuité 
serait  assurée,  dans  son  éclat  et  sa  force,  au  moyen  de  majorats  et  de 
substitutions.  Il  est  bien  entendu  que  le  gouvernement  anglais  doterait  de 
ces  majorats  les  hommes  influents  comme  vous,  Monsieur,  s'ils  voulaient 
se  prêter  à  une  aussi  sage  combinaison. 

"En  donnant  votre  appui  à  ce  plan,  et  en  le  faisant  accueillir  à  vos 
compatriotes,  vous  hâteriez  pour  votre  pays  l'ère  du  bonheur  et  de  la 
puissance.  On  y  attirerait  des  familles  riches  d'Angleterre  qui  sont  amies 
des  institutions  héréditaires,  et  des  familles  riches  des  Etats-Unis,  que 
dégoûte  la  faible  influence  que  leur  laisse  l'ascendant  démocratique. 

"D'un  autre  côté,  vous  trouveriez  dans  les  familles  influentes,  tant  de 
la  province  que  du  dehors,  les  moyens  de  constituer  un  gouvernement  fort, 
qui  contracterait  avec  nous  une  alliance  offensive  et  défensive  de  la  na- 
ture de  celle  qui  lie  l'Angleterre  et  le  Portugal.  Et  ainsi  vous  n'auriez 
plus  rien  à  craindre  des  empiétements  de  vos  ambitieux  voisins. 

"Ils  ne  sont  déjà  que  trop  formidables,  et  pour  peu  qu'à  leurs  res- 
sources vinssent  s'ajouter  celles  des  Canadas,  ils  pourraient  bien  porter 
atteinte  à  la  suprématie  anglaise  sur  les  mers.  Or,  si  jamais  l'Angleterre 
descendait  au  rang  de  puissance  du  troisième  ordre,  ce  serait  un  malheur 
pour  l'humanité.  Car,  avec  des  institutions  aussi  parfaites  que  les  siennes 
et  une  primauté  généralement  reconnue,  l'Angleterre  est  sur  le  continent 
l'appui  de  tous  les  peuples  opprimés,  et  souvent  ses  représentations  ont 
arrêté  les  gouvernements  absolus  dans  leurs  projets  tyranniques. 

"Une  grande  lutte  est  à  la  veille  de  s'engager  sur  tous  les  points  de 
l'Europe  continentale  entre  deux  principes  ennemis.  D'une  part,  l'amour 
d'une  liberté  qui  pourrait  devenir  indocile  et  turbulente  chez  ces  peuples 
encore  peu  préparés  à  la  recevoir;  d'autre  part,  une  répugnance  calculée 
chez  les  rois  à  concéder  des  réformes  promises  par  eux  au  jour  des 
frayeurs  que  leur  a  fait  éprouver  le  prisonnier  de  Sainte-Hélène.  Or, 
l'Angleterre  serait  la  puissance  modératrice  appelée  à  empêcher  la  répéti- 
tion du  spectacle  de  sang,  de  despotisme  et  d'impiété  donné  par  cette 
France  révolutionnaire,  qu'il  aurait  fallu  mettre  au  ban  des  peuples  si  elle 
n'avait  pas  accepté  la  restauration,  seul  lien  de  réconciliation,  seule  garan- 
tie de  repos,  après  l'usurpation  du  trône  français  par  le  soldat  ambitieux 
qui  s'y  était  assis. 

"Eh  bien  I  l'exemple  des  Etats-Unis  est  une  cause  perturbatrice  qui 
fait  obstacle  à  la  réalisation  de  ces  plans.  Je  sais  bien  que  ce  sont  des  en- 
thousiastes, étrangers  à  la  pratique  des  affaires,  qui  s'enflamment  pour 
cette  démagogie  américaine,  fabrique  de  sabje  sans  ciment,  destinée  à 
crouler  au  premier  jour,  mais  enfin  leurs  écrits  font  des  disciples,  ils  ali- 
mentent les  mauvaises  passions,  ils  enrôlent  les  hommes  de  néant  qui 
cherchent,  dans  le  renversement  des  ordres  supérieurs,  rang  et  fortune.  Et 
je  vous  avoue  que  tous  ces  cris  de  "gouvernement  à  bon  marché,"  de  sou- 
veraineté exclusive  du  Peuple  à  l'instar  des  Américains,  nous  inquiéte- 
raient fort,  si  nous  ne  voyions  clairement  que,  la  guerre  étant  un  des  ins- 
tincts malheureusement  naturels  à  l'homme,  il  y  a  des  causes  qui  la  déve- 


216  APPENDICE 

lopperont  bientôt  aux  Etats-Unis,  mettront  aux  prises  les  divers  partis  de 
la  confédération,  y  constitueront  des  sociétés  distinctes,  y  créeront  des 
formes  variées  de  gouvernement,  et  la  nécessité,  pour  les  protéger,  d'avoir 
des  armées  et  des  institutions  plus  fortes." 

Je  répondis  à  lord  Bathurst  que  mon  utopie  différait 
de  la  sienne,  et  me  paraissait  tout  à  la  fois  plus  désirable 
et  plus  réalisable;  que  la  confédération  américaine 
serait  dans  l'avenir  une  et  indivisible;  qu'elle  me  pa- 
raissait plutôt  marcher  vers  l'aggrégation  et  la  crois- 
sance que  vers  la  mutilation  et  l'impuissance;  qu'au  jour 
de  notre  indépendance,  le  droit  de  commune  citoyenneté 
et  de  commerce  libre  entre  Québec  et  la  Nouvelle- 
Orléans,  entre  la  Floride  et  la  Baie  d'Hudson,  assu- 
rerait au  Canada  une  période  indéterminée,  mais 
longue,  de  paix,  de  conquêtes  sur  la  nature,  de  progrès 
dans  les  sciences  morales,  politiques  et  industrielles, 
avec  individualité  pour  chaque  Etat  souverain,  sous  la 
protection  du  congrès,  qui  ne  pouvait  être  tyran,  n'ayant 
ni  sujets  ni  colonies,  et  ne  possédant  d'attributions  que 
dans  les  questions  de  paix  ou  de  guerre  avec  l'étranger 
et  de  commerce  extérieur.  J'ajoutai  que  de  tels  avan- 
tages étaient  trop  grands  et  trop  manifestes  pour  que  le 
Canada  se  laissât  enlacer  en  des  alliances  offensives  et 
défensives  avec  l'Angleterre  contre  l'Amérique;  et  que, 
quant  à  ce  délai  de  25  ans  fixé  par  lui,  lord  Bathurst,  il 
serait  certainement  abrégé  par  les  partialités  de  la  mé- 
tropole, l'impéritie  de  ses  choix  et  les  prévarications  de 
ses  agents. 

Lord  Bathurst  promit  des  réformes:  aucune  n'a  été 
effectuée.     Les  temps  sont  accomplis. 

Ami  intime  d'un  grand  nombre  de  mes  collègues  dans 
la  représentation,  honoré  de  l'intimité  et  de  la  confiance 
de  tous,  puisque,  pendant   vingt    ans,  ils   m'ont   porté, 


APPENDICE  217 

souvent  à  l'unanimité,  toujours  à  une  grande  majorité, 
à  la  présidence  de  l'Assemblée,  je  suis  parfaitement  au 
fait   de  tout   ce.  qui  s'est  passé  en   Canada  jusqu'au 
moment  où  les  troubles  ont  éclaté.     Je  connais  les  actes 
et  dires  de  vingt-cinq  de  mes  collègues  et  de  beaucoup 
de  citoyens  marquants,  dont  les  uns  ont  souffert  la  mort, 
dont  les  autres  ont,  comme  moi,  vu,  pour  ainsi  dire,  leur 
tête  mise  à  prix,  et  ont  été,  comme  moi,  traînés  en  exil 
sans  procès,  ou  bien  détenus,  souvent  sans  accusation, 
toujours  sans  confrontation,  puis  élargis  sans  procès, 
quoiqu'ils   provoquassent   un   jugement   par   demandes 
verbales  ou  écrites,  adressées  soit  au  dictateur  ensan- 
glanté  Oolborne,  soit  au   dictateur,  plus   faux   et  non 
moins  vindicatif,   Durham.     Car  tous   n'étaient-ils   pas 
passibles  des  mêmes  fins  ?  ils,  étaient  tous  coupables 
du  même  crime  !  leurs  vertus  étaient  chères  à  leurs  com- 
pati'iotes,  odieuses  à  leurs  oppresseurs  étrangers!  Eh 
bien!  je  mets  le  gouvernement  anglais  au  défi  de  me  dé- 
mentir, quand  j'affirme  qu'aucun  de  nous  n'avait  pré- 
paré, voulu  ou  même  prévu,  la  résistance  armée.     Mais 
le  gouvernement  anglais  avait  résolu  de  ravir  à  la  Pro- 
vince son  revenu,  son  système  représentatif;  il   avait 
résolu   de  nous  vouer,  les   uns  à  la  mort,  les   autres   à 
l'exil;  et  c'est  dans  ce  but  qu'il  avait  proposé  de  pro- 
clamer la  loi  martiale,  et  de  faire  juger  les  citoyens  par 
des   cours  martiales  pour  des   actes  que,  quelques  se- 
maines avant,  il  avait  reconnus  ne  pouvoir  donner  lieu  à 
aucune   accusation,  fondant   la   nécessité  de  créer  des 
tribunaux   militaires    sur  l'impossibilité    d'obtenir    des 
arrêts  de  mort  des  tribunaux  civils  !  Oui,  encore  une  fois, 
le  pouvoir  exécutif  a  mis  en  œuvre,  contre  des  hommes 
innocents,  en  vue  de  l'intérêt  métropolitain  mal  entendu 


218  APPENDICE 

des  combinaisons  inhumaines  qu'il  avait  reconnu,  lui- 
même,  n'avoir  pas  le  droit  de  se  permettre  :  c'est  de  lui 
qu'est  venue  la  provocation. 

Aussi,  parmi  les  acteurs  de  ce  drame  sanglant,il  n'y  en 
a-t-il  aucun  qui  se  repente  d'avoir  tenté  la  résistance  ;  et 
parmi  leurs  concitoyens,  il  n'y  en  a  pas  un  sur  mille  qui 
leur  reproche  de  l'avoir  fait.  Seulement,  il  y  a  dans  l'âme 
de  tous  un  chagrin  profond  que  cette  résistance  ait  été 
malheureuse,  mais  en  même  temps  un  grand  espoir 
qu'elle, sera  reprise  et  prévaudra. 

Ce  n'est  pas  que  l'insurrection  n'eût  été  légitime, 
mais  nous  avions  résolu  de  n'y  pas  recourir  encore. 
C'est  ce  que  nos  papiers  saisis  ont  appris  à  un  gouver- 
nement, calomniateur  pour  être  persécuteur. 

Et  quand  je  fais  cette  déclaration,  c'est  uniquement 
pour  rétablir  la  vérité  historique  et  nullement  pour 
répudier  la  responsabilité  morale  de  la  résistance  à  un 
pouvoir  insurgé  contre  les  saints  droits  de  l'humanité, 
insurgé  aussi  contre  «  les  droits  de  naissance  inalié- 
nables de  sujets  anglais  »,  comme  disent  les  juriscon- 
sultes de  la  Grande-Bretagne,  expressions  moqueuses  à 
l'égard  des  colonies  et  imaginées  pour  procurer  à  l'aris- 
tocratie anglaise  des  plaisirs  Spartiates,  celui,  par 
exemple,  de  donner  la  chasse  aux  ilotes  de  l'Irlande, aux 
ilotes  des  Canadas,  aux  ilotes  de  la  Jamaïque,  aux  ilotes 
de  toutes  ses  possessions  extérieures,  toutes  les  fois  que 
les  serfs  qui  les  habitent  veulent  cesser  d'être  corvéables, 
taillables,  mortaillables  à  merci  et  miséricorde. 

Je  comprends,  certes,  la  sainteté  du  ministère  de 
l'historien.  Bien  compris,  il  exclut  tout  ce  qui  n'est  pas 
la  vérité.  Mais  telle  est  l'impiété  de  la  tyrannie  anglaise 
que,  même  à  l'abri  de  son  influence  qui  empoisonne,  et 


APPENDICE  219 

de  ses  étreintes  qui  étouffent,  l'historien  des  Canadas  ne 
peut  pas  tout  dire  pendant  l'occupation  militaire  de  ses 
provinces,  pillées,  incendiées  et  décimées.  Car  le 
pouvoir  s'y  est  livré  à  de  telles  orgies  qu'il  y  est  ivre. 
Dites-lui  ses  crimes:  loin  d'en  sortir,  il  s'y  plonge,  et  ne 
surnage  que  pour  passer  bientôt  de  la  torpeur  à  la  fureur 
de  l'ivresse,  que  pour  faire  tomber  ses  coups  redoublés 
sur  le  pays,  où  il  hait  partout  et  partout  est  haï.  Dites- 
lui  les  noms  des  hommes  fidèles  au  culte  de  la  patrie: 
vous  êtes  un  dénonciateur  qui  peuplez  les  cachots,  un 
spectateur  féroce  qui  tenez  la  main  fermée  pour  que  les 
chrétiens  soient  jetés  aux  bêtes. 

On  ne  peut  donc  citer  que  des  faits  et  des  documents 
publics,  bien  connus  en  Amérique,  ignorés,  ou  qui  pis 
est,  dénaturés  en  Europe.  Le  gouvernement  anglais, 
en  effet,  a  eu  soin  de  mettre  sous  les  verroux,  en  même 
temps  que  les  éditeurs  et  imprimeurs,  tous  les  caractères 
et  presses  d'imprimerie  qui  n'étaient  pas  en  vente;  il  a 
acheté  tout  ce  qu'il  n'a  pas  mis  sous  les  verroux;  et  pour 
guider  sans  doute  le  parlement  impérial  sur  les  plans  du 
futur  gouvernement  du  Canada,  pour  éclairer  l'opinion 
publique,  et,  par  elle,  édifier  le  monde  sur  les  vertus  des 
gouvernants  et  l'ingratitude  des  gouvernés,  il  a  façonné 
ces  matériaux  bruts,  hommes  et  types  achetés,  en  pages 
d'histoire  contemporaine.  Les  moyens  connus,  le  but  est 
révélé.  Par  la  presse  anglaise,  vous  n'avez  appris  que 
des  mensonges  officiels. 

Ce  n'est  plus  à  moi  à  me  porter  l'accusateur  du  gouver- 
nement anglais,  comme  il  a  été  de  mon  devoir  de  le  faire 
pendant  trente  ans  de  ma  vie  publique.  Ce  gouver- 
nement s'est  lui-même  confessé  coupable  dans  les  cent 
vingt  pages  in-folio  que  vient  de  publier  lord  Durham. 


220  APPENDICE 

Corruption  systématique,  péculats  honteux,  antipathies 
contre  les  peuples,  exemples  révoltants  d'irresponsabi- 
lité dans  les  agents  du  pouvoir,  accaparement  du 
domaine  public  :  rien  ne  manque  à  ce  tableau  des  misères 
du  Canada,  tableau  tellement  hideux  que  son  pendant 
ne  pourrait  être  fourni  que  par  l'histoire  d'une  autre 
possession  anglaise,  l'Irlande. 

Et  pourtant,  l'auteur  a  uniformément  adouci  ses 
formules  accusatrices,  contre  l'autorité  dont  il  est  l'or- 
gane, et  à  laquelle  il  veut  conserver  son  sceptre  de  plomb 
sur  les  colonies  par  de  si  pitoyables  moyens,  qu'il  s'est 
perdu  de  réputation  comme  homme  d'Etat. 

Voulant    prouver    que    sa    race    favorite,    la   race 
saxonne,    est     seule    digne     du     commandement,    lord 
Durham   l'a  mensongèrement  peinte  en   beau,  et  il  a 
assombri  par  les  plus  noires  couleurs  le  faux  portrait 
qu'il  a  tracé  des  Canadiens  français.     Mais  malgré  cette 
avilissante    partialité,    je    renvoie    avec    confiance    les 
lecteurs  équitables  à  cet  étrange  rapport,  bien  convaincu 
qu'ils    en  tireront   cette    conclusion,  que  les  Canadiens 
n'ont  aucune  justice  à  espérer  de  l'Angleterre;  que  pour 
eux,  la  soumission  serait  une  flétrissure  et  un  arrêt  de 
mort,  l'indépendance,  au  contraire,  un  principe  de  résur- 
rection et  de  vie.     Ce  serait  plus  encore,  ce  serait  une 
réhabilitation  du  nom  français  terriblement  compromis 
en  Amérique  par  la  honte  du  traité  de  Paris  de  1763,  par 
la  proscription  en  masse  de  plus  de  vingt  mille  Acadiens 
chassés  de  leurs  foyers,  enfin,  par  le  sort  de  six  cent  mille 
Canadiens  gouvernés  depuis  quatre-vingts  ans  avec  une 
injustice  incessante,  aujourd'hui  décimés,  demain  con- 
damnés à  l'infériorité  politique,  en  haine  de  leur  origine 
française. 


APPENDICE  221 

Vrai  quand  il  accuse  le  pouvoir,  faux  quand  il  accuse 
le  peuple,  le  rapport  de  lord  Durham  servira  aussi  à 
prouver  que  l'indépendance  du  Canada  est  un  événement 
voulu  par  l'intérêt  de  l'ancienne  comme  de  la  nouvelle 
France,  et  par  l'intérêt  de  l'humanité  tout  entière.  C'est 
pourquoi  je  donnerai  ici  un  résumé  de  ce  travail,  qu'il 
est  d'ailleurs  nécessaire  de  connaître  pour  apprécier  la 
moralité  des  faits  que  j'ai  à  raconter. 

"Pendant  longtemps,  dit  le  Rapport,  les  Canadiens  ont  été  exclus  de 
toute  participation  au  pouvoir,  tous  les  emplois  de  confiance  et  de  profit 
ont  été  l'apanage  exclusif  d'étrangers  d'origine  anglaise. 

"Jusqu'à  une  époque  récente,  cette  exclusion  était  accompagnée  d'une 
insolence  qui  blessait  encore  plus  un  peuple  fier  que  ne  le  faisait  le  mono- 
pole de  la  puissance  et  de  la  fortune  publique. 

"Les  deux  races  furent  rendues  ennemies  irréconciliables  avant  que 
l'on  consentit  à  offrir  aux  Français  une  tardive  réparation  ;  et  même  alors, 
le  gouvernement  n'appela  quelques-uns  d'eux  aux  emplois  qu'à  des  condi- 
tions plus  insultantes  pour  le  peuple  que  ne  l'avait  été  le  système  d'ex- 
clusion. 

"Jamais  la  présente  race  de  Canadiens-français  n'aura  une  soumission 
loyale  pour  un  gouvernement  anglais;  jamais  la  population  anglaise  ne 
supportera  une  chambre  d'assemblée  à  majorité  française.  Les  milices, 
principal  moyen  de  défense  de  la  province  en  cas  de  guerre,  ne  peuvent 
plus  être  appelées  ;  ce  serait  armer  les  ennemis  du  gouvernement.  En 
1832,  le  nombre  des  émigrants  arrivant  à  Québec  fut  de  52,000  ;  en  1838 
de  moins  de  5,000.  Les  personnes  attachées  au  gouvernement  se  croient 
si  peu  en  sûreté,  qu'elles  désertent  leurs  propriétés  dans  les  campagnes 
pour  se  réfugier  dans  les  villes.  Nulle  considération  ne  peut  maîtriser 
plus  longtemps  chez  les  Canadiens  un  sentiment  qui  absorbe  tous  les  au- 
tres, celui  de  leur  haine  contre  les  Anglais.  Pour  assouvir  leur  vengeance 
et  jouir  d'un  moment  de  triomphe,  ils  sont  prêts  à  se  soumettre  à  quelque 
domination  que  ce  soit.  Leurs  anciennes  antipathies  contre  les  Améri- 
cains ont  cessé.  Une  armée  d'invasion  peut  compter  sur  l'entière  coopé- 
ration de  toute  la  population  française  du  Bas-Canada. 

"D'un  antre  côté,  toute  mesure  de  clémence  ou  même  de  justice  pour 
eux  est  regardée  par  la  population  anglaise  avec  jalousie:  car  ils  savent 
qu'étant  une  minorité,  le  retour  vers  les  principes  constitutionnels  les  sou- 
mettrait à  une  majorité  française,  et  je  suis  persuadé  qu'ils  ne  le  souffri- 
raient pas  paisiblement. 

"Mais  l'hostilité  des  races  ne  suffit  pas  pour  faire  connaître  les  causes 
de  si  grands  maux,  puisque  l'on  peut  observer  les  mêmes  résultats  dans 
les  provinces  voisines. — Le  Bas-Canada  ou  même  les  deux  Canadas  ne  sont 

15 


222  APPENDICE 

pas  les  seules  dans  nos  colonies  où  soit  engagée  la  lutte  entre  le  pouvoir 
exécutif  et  les  corps  populaires.  Dans  le  Haut-Canada,  avant  les  derni- 
ères élections,  les  représentants  étaient  hostiles.  Ce  n'est  que  tout  ré- 
cemment que  l'on  paraît  avoir  calmé  les  mécontentements  les  plus  sérieux 
dans  le  Nouveau-Brunswick  et  l'île  du  Prince-Edouard;  le  gouvernement 
est  en  minorité  dans  l'assemblée  de  la  Nouvelle-Ecosse  et  les  dissensions 
ne  sont  pas  moins  violentes  à  Terre-Neuve  que  dans  les  Canadas.  L'état 
naturel  dans  toutes  ces  colonies  est  celui  de  collision  entre  le  pouvoir  ex- 
écutif et  les  représentants. 

"Un  tel  état  de  choses  indique  une  déviation  de  quelque  principe  cons- 
titutionnel. Quand  nous  examinons  le  système  mis  en  oeuvre  dans  ces 
colonies,  il  semblerait  que  l'objet  de  ceux  qui  l'ont  conçu  ait  été  de  com- 
biner avec  des  institutions  populaires  en  apparence,  une  absence  complète 
de  tout  contrôle  de  la  part  du  peuple  sur  les  fonctionnaires.  Ainsi  le  sys- 
tème représentatif  a  été  élevé  sur  la  base  large  et  solide  de  suffrages  si 
nombreux  qu'ils  équivalent  au  suffrage  universel  ;  la  réunion  annuelle  des 
représentants  est  voulue  par  des  dispositions  textuelles,  et  leurs  attribu- 
tions dans  leurs  provinces  sont  presque  aussi  étendues  que  celles  de  la 
chambre  des  communes  en  Angleterre.  Mais  en  même  temps  la  couronne 
voulait  des  revenus  soustraits  à  tout  contrôle  et  prétendait  conduire  le 
gouvernement  à  sa  guise.  Dans  le  Bas-Canada,  du  moment  où  l'assem- 
blée voulut  faire  usage  de  ses  pouvoirs,  elle  se  trouva  aux  prises  avec 
l'exécutif.  L'exercice  de  la  liberté  des  débats  dans  son  enceinte  entraîna 
l'emprisonnement  de  ses  membres  les  plus  influents.  Bientôt  les  nécessi- 
tés du  gouvernement  le  réduisirent  à  accepter  l'offre  de  l'assemblée  d'y 
subvenir  par  de  nouvelles  taxes  ;  mais  pendant  plus  de  20  ans  le  contrôle 
lui  en  fut  contesté  :  elle  ne  l'obtint  qu'en  1832. 

"Du  reste,  après  cette  reconnaissance  de  son  droit,  l'assemblée  n'a  pas 
été  plus  respectée  qu'auparavant.  Elle  pouvait  faire  rejeter  les  lois,  octroy- 
er ou  refuser  les  subsides,  mais  ne  devait  avoir  aucune  influence  sur  le 
choix  d'un  seul  des  serviteurs  de  la  couronne.  Il  est  même  arrivé  que  le 
seul  fait  d'une  hostilité  connue  contre  la  majorité  de  la  Chambre  a  porté 
des  personnes  d'une  incapacité  notoire  à  des  postes  de  profit  et  d'honneur. 
Les  lois  emportées  après  une  longue  résistance  étaient  livrées  pour  leur 
exécution  à  la  foi  de  ceux  qui  les  avaient  combattues  avec  la  plus  opini- 
âtre animosité. 

"Un  gouverneur  colonial,  arrivant  dans  un  pays  qu'il  ne  connaît  pas, 
est  obligé  de  s'en  rapporter  à  ceux  qu'il  trouve  en  place.  Ils  savent  tou- 
jours le  mettre,  à  son  début,  en  collision  avec  le  pays,  et  par  là  le  jeter 
dans  leur  dépendance. — Fortifié  par  des  raisons  de  famille,  par  l'intérêt 
commun  à  tous  ceux  qui  ont  ou  qui  sollicitent  des  emplois,  le  parti  officiel 
dans  le  Bas-Canada  forme  un  corps  compact,  permanent,  affranchi  de 
toute  responsabilité,  inaltérable,  exerçant  sur  le  gouvernement  en  entier 
une  autorité  absolument  indépendante  du  peuple  et  de  ses  représentants, 
et  seul  ayant  les  moyens  d'exercer  une  influence  sur  les  décisions  du  gou- 
vernement en  Angleterre  et  du  représentant  de  la  couronne  dans  la  colo- 
nie.    L'opposition  de   l'assemblée  était  le    résultat  inévitable  d'un    tel  sys- 


APPENDICE  223 

tème.  Quand  tous  les  autres  moyens  lui  ont  manqué  de  pouvoir  influen- 
cer les  choix  ou  les  mesures  du  gouvernement  colonial,  elle  a  eu  recours  à 
cette  ultima  ratio  du  pouvoir  représentatif  à  laquelle  les  retraites  pru- 
dentes de  la  couronne  n'ont  pas  réduit  les  communes  en  Angleterre,  et 
pour  détraquer  la  machine  d'un  tel  gouvernement,  elle  a  refusé  les  sub- 
sides. 

"Le  conseil  législatif  (la  seconde  chambre  de  la  législature  est  ainsi 
nommée)  était  composé  de  manière  à  n'avoir  aucune  autorité  morale  au- 
près du  peuple  ou  de  ses  représentants,  à  qui  l'on  avait  prétendu  l'opposer 
comme  contrepoids.  Sa  majorité  fut  toujours  composée  de  ceux  qui  con- 
duisaient le  département  exécutif,  et  n'était  dans  le  fait  qu'une  sorte  de 
veto  entre  les  mains  des  fonctionnaires  publics. 

"Il  est  littéralement  vrai  de  dire  qu'il  n'y  a  pas  dans  la  province  de 
pouvoir  qui  dirige  les  mesures  du  .pouvoir  exécutif.  Le  gouverneur,  dit- 
on,  représente  le  souverain  ;  mais  en  réalité,  il  n'est  qu'un  employé  subor- 
donné, recevant  des  injonctions  d'un  secrétaire  d'Etat  et  responsable  vis- 
à-vis  de  lui  seulement.* 

"La  tendance  a  été  de  référer  toutes  les  questions  au  bureau  colonial,  , 
où  l'on  ne  pouvait  pas  avoir  les  lumières  nécessaires  pour  les  bien  décider. 
La  colonie,  dans  tous  les  moments  de  crise,  dans  tous  les  détails  d'admi- 
nistration, a  donc  éprouvé  l'embarras  d'avoir  ainsi  son  autorité  execu- 
tive fonctionnant,  non  chez  elle,  mais  de  ce  côté  de  l'océan.  Les  fré- 
quents changements  de  ministère  qui  ont  lieu  chez  nous,  quoiqu'ils  n'eus- 
sent aucune  liaison  avec  les  intérêts  coloniaux,  n'en  ont  pas  moins  dépla- 
cé les  ministres  des  colonies  si  rapidement  qu'aucun  d'eux  n'a  eu  le  temps 
d'acquérir  une  connaissance  même  élémentaire  de  la  situation  de  sociétés 
si  nombreuses  et  hétérogènes.  De  1827  à  1838,  il  y  a  eu  huit  ministres  co- 
loniaux, et  la  politique  de  chacun  de  ces  hommes  d'Etat  a  différé  de  celle 
de  son  prédécesseur.  Les  affaires  les  plus  importantes  ont  été  conduites 
par  de  secrètes  et  mystérieuses  correspondances  entre  le  gouverneur,  et  le 
secrétaire  d'Etat.  Le  voile  n'était  levé  que  par  des  désastres  et  des  faits 
accomplis,  après  un  long  intervalle  d'incertitude  et  de  malentendu. 

"Le  premier  besoin  des  peuples  est  une  administration  efficace  de  la 
justice.  Or,  c'est  un  fait  lamentable  et  qui  ne  doit  pas  être  celé,  qu'il 
n'existe  pas  dans  l'esprit  du  peuple  de  cette  province  le  plus  léger  degré 
de  confiance  dans  l'administration  de  la  justice  criminelle.  Quant  aux 
juges  de  paix,  la  charge  est  impopulaire  chez  les  Canadiens,  d'après  la 
persuasion  qu'ils  ont  très  généralement  qu'ils  sont  nommés  dans  un 
esprit  de  parti  et  de  préférence  nationale.  Je  suis  obligé  de  remarquer 
que  le  gouvernement  anglais  n'a  rien  fait,  ni  même  essayé  de  faire  pour 
l'avancement  de  l'éducation  dans  la  province,  depuis  qu'il  en  est  en  pos- 
session. Il  a  employé  une  partie  des  biens  qui  avaient  appartenu  à  l'ordre 
défunt  des  Jésuites,  et  qui  étaient  consacrés  à  l'enseignement,  pour  sub- 
venir à  une  espèce  de  fonds  pour  services  secrets,  et  pendant  de  longues 
années  il  a  soutenu  une  lutte  opiniâtre  contre  l'assemblée,  afin  de  conti- 
nuer cette  malversation." 


224  APPENDICE 

En  parlant  des  colonies  où  la  population  n'est  plus 
mixte  mais  tout  anglaise,  celles  de  la  Nouvelle-Ecosse 
et  du  Nouveau-Brunswick,  qui  sont  l'ancienne  Acadie 
française  et  l'île  du  Prince-Edouard,  alors  île  Saint- 
Jean,  le  rapport  continue  : 

"Leurs  ressources  amples  et  variées  sont  déplorablement  négligées. 
Leur  faible  population  étale  un  hideux  aspect  de  pauvreté,  de  paresse,  de 
torpeur;  et  si  quelques  portions  sont  améliorées,  cela  est  presque  toujours 
dû  à  quelques  capitalistes  ou  cultivateurs  venus  des  Etats-Unis.  La  Nou- 
velle-Ecosse offre  le  spectacle  affligeant,  dans  une  grande  partie  de  son 
étendue,  de  la  moitié"  des  maisons  abandonnées,  de  fermes  épuisées  et  en 
ruines.  Les  terres  achetées,  il  y  a  trente  à  quarante  ans  passés,  au  prix 
de  cinq  shillings  l'acre,  s'y  revendent  au  prix  de  trois.  Faute  de  capital, 
les  habitants  se  laissent  enlever  leurs  pêcheries  sur  leurs  côtes,  à  la  porte 
de  leurs  demeures,  par  les  Américains.  Ces  provinces,  avec  trente  mil- 
lions d'acres  en  superficie,  quoique  des  plus  anciennement  établies  ont  au 
plus  trois  cent  soixante  mille  habitants,  (elles  n'en  ont  que  deux  cent 
soixante-dix  mille.) 

Quels  contrastes  sur  toute  l'étendue  des  frontières  limitrophes  I 

"Du  côté  des  Américains  indépendants,  partout  l'aspect  d'une  indus- 
trie productive,  de  richesses  croissantes,  d'une  civilisation  progressive: 
des  ports  nombreux  où  se  pressent  des  flottes  nombreuses,  de  grandes  et 
belles  maisons,  d'immenses  magasins  et  dépôts  d'effets  de  commerce,  des 
ateliers,  des  villages,  des  villes,  de  grandes  cités  surgissant  comme  par  en- 
chantement. 

"Du  côté  des  Anglais,  tout  est  solitude,  tout  est  désolation. 

"Cette  pénible,  mais  incontestable  vérité,  est  apparente,  sur  tous  les 
points  d'une  frontière  de  plus  de  quatre  cents  lieues. 

"  La  différence  du  prix  des  terres  y  est  immense,  souvent  de  mille  par 
cent,  et  quelquefois  plus.  Le  prix  des  terres  dans  les  Etats  de  New- 
York  et  de  Michigan  est  infiniment  plus  considérable  que  celui  des  terres 
dans  le  Haut-Canada.  Dans  le  Vermont  et  le  nouveau  Hampshire,  il  est 
de  cinq  dollars  l'acre,  d'un  dollar  dans  le  Bas-Canada. 

"L'émigration  anglaise,  au  lieu  de  se  fixer  dans  nos  colonies,  se  réfugie 
en  nombre  aux  Etats-Unis,  et  par  cette  cause  le  Haut-Canada  qui,  sans 
cette  retraite,  aurait  cinq  cent  mille  habitants,  n'en  compte  que  quatre  cent 


APPENDICE  225 

mille.  11  en  a  été  de  même  des  émigrants  qui  ont  mis  pied  à  terre  dans  la 
Nouvelle-Ecosse  et  le  Nouveau-Brunswick  ;  n'y  trouvant  pas  assez  d'en- 
couragement, ils  ont  continué  leur  marche  et  se  sont  rendus  aux  Etats- 
Unis.     Beaucoup  d'anciens  colons  en  font  autant.* 

"Voilà  les  résultats  lamentables  des  maux  politiques  sociaux  qui  ont 
longtemps  fatigué  les  Canadas;  et  à  cette  heure  nous  sommes  dans  la 
nécessité  de  prendre  des  mesures  immédiates  contre  des  dangers  aussi 
alarmants  que  ceux  de  la  rébellion,  de  l'invasion  étrangère  et  de  la  dé- 
population par  la  désertion  en  masse  de  peuples  réduits  au  désespoir." 

Tel  est  le  gouvernement  Anglais  peint  par  lui-même. 
Telle  est  l'esquisse  adoucie  et  flattée  de  la  condition  qu'a 
faite  à  ces  colonies  cette  aristocratie  prétentieuse  qui 
pose  devant  les  nations,  et  se  donne  comme  un  modèle 
de  sagesse  et  de  science,  qu'elles  doivent  étudier  et  copier 
pour  apprendre  à  se  gouverner.  L'une  de  ses  supério- 
rités les  plus  éniinentes  est  ce  lord  Durham  qui  a  signé 
le  rapport  qui  contient  les  accusations  sanglantes  quoi- 
qu'affaiblies  qu'on  vient  de  lire:  Rien  n'est  plus  propre  à 
faire  ressortir  combien  est  artificiel  et  faux  le  système 
social  de  l'Angleterre,  que  la  réputation  de  capacité,  de 
lumières  et  de  libéralité  qu'a  usurpée  ce  despote 
ignorant.  Ses  prétendus  rares  talents,  ses  prétendues 
hautes  vertus  ont  été  le  motif  qui  a  réuni  en  sa  faveur 
tous  les  partis  en  Parlement,  et  lui  a  fait  déférer  la  dic- 
tature, comme  s'il  n'était  pas  présumable  qu'il  pût  en 
abuser. 

Et  cependant,  sous  moins  d'un  mois  après  s'être  saisi 


*I1  y  en  avait  au  plus  trois  cent  quarante  mille  quand  lord  Durham 
est  arrivé  au  Canada  en  mai  1838  ;  et  les  fruits  de  sa  folle  mission,  soute- 
nue par  une  armée  de  vingt  mille  hommes,  et  une  dépense  de  plus  de  cent 
millions  de  francs  depuis  le  commencement  des  troubles,  ont  été  de  déci- 
der déjà  cinquante  mille  de  ses  habitants  à  s'expatrier,  qui  vont  donner  à 
la  confédération  américaine,  sans  qu'elle  ait  dépensé  un  sou  pour  eux,  au 
quatre  de  juillet  prochain,  le  nouvel  Etat  souverain  et  indépendant  d'Iowa. 


226  APPENDICE 

avec  empressement  de  cette  toute-puissance  qui  avait 
troublé  de  bien  plus  fortes  intelligences,  corrompu  de 
bien  plusi  pures  vertus  que  les  siennes,  il  s'était  déshonoré 
par  des  proscriptions  infâmes  prononcées  sans  enquête 
contre  des  hommes  innocents.  Sous  deux  mois,  il  était 
désavoué  et  censuré  par  le  Parlement;  sous  trois  mois, 
ce  sage  envoyé  pour  apaiser  la  révolte  y  tombait  lui- 
même,  et  avec  autant  d'étourderie  que  de  pétulance, 
renvoyait  sa  commission,  désertait  son  poste,  sans  l'auto- 
risation du  pouvoir  qui  l'y  avait  installé;  puis  laissait 
tomber  au  hasard  cette  dictature  créée  pour  lui  seul, 
entre  les  mains  du  premier  soldat  de  fortune  qui,  par 
son  grade,  se  trouverait  avoir  le  commandement'  en 
Canada. 

Deux  traits  suffiront  pour  prouver  combien  est  faible 
la  tête,  et  mauvais  le  cœur  d'un  homme  si  mensongè- 
rement  adulé.  Celui  qui  a  pu  signer  le  rapport  ci-dessus 
écrit,  a  osé  dire  publiquement  à  des  députations  en 
Canada  :  «  Ce  ne  seront  pas  cent  ans,  ni  trois  cents  ans, 
qui  verront  la  séparation  de  ces  provinces  d'avec  la  mé- 
tropole. Elles  sont  un  des  plus  beaux  joyaux  de  la  cou- 
ronne, elles  doivent  donc  en  être  une  dépendance  éter- 
nelle, et  ce  n'est  que  pour  obtenir  ce  résultat  que,  revêtu 
de  l'amplitude  des  pouvoirs  propres  à  l'assurer,  j'ai 
consenti  à  me  déplacer.  »  Fut-il  jamais  charlatanisme 
plus  éhonté,  si  lord  Durham  ne  croyait  pas  à  ce  qu'il 
disait? 

Si  lord  Durham  était  sincère,  je  le  demande,  fut-il 
jamais  verbiage  plus  vide  de  sens,  méconnaissance  plus 
complète  des  principes  les  plus  incontestés  de  l'économie 
politique  et  des  résultats  qu'a  eus  et  que  doit  avoir  la 
scj »a  ration  des  anciennes  colonies  anglaises  de  l'Amé- 
rique du  Nord? 


APPENDICE  227 

On  dit  que  cette  idole  de  la  populace  et  des  grands  de 
l'Angleterre  est  un  homme  d'Etat  d'une  valeur  peu  com- 
mune. Les  feuilles  qu'il  soudoie  affirment  que  lui  seul 
est  capable  de  préserver  l'Angleterre  des  sanglantes 
catastrophes  dont  elle  est  menacée.  A  les  entendre,  il 
ne  lui  faudrait  que  le  pouvoir  pour  accomplir  ce  mer- 
veilleux tour  de  force  de  constituer  solidement  en  Angle- 
terre (et  cela  du  consentement  de  l'oligarchie  la  plus 
forte  qui  ait  jamais  pesé  sur  le  monde)  la  démocratie 
pure  par  des  parlements  triennaux,  le  suffrage  quasi- 
universel,  et  le  vote  par  ballot;  et  d'établir  en  même 
temps  le  despotisme  pur  dans  toutes  les  colonies  anglai- 
ses de  l'Amérique  du  Nord  (et  cela  du  consentement  des 
colonies  chez  qui  l'on  chercherait  en  vain  d'autres 
éléments  sociaux  que  les  principes  de  l'égalité,  et 
d'autres  influences  actives  que  celles  de  l'exemple  et  du 
voisinage  des  Etats-Unis  d'Amérique). 

Où  donc  cet  homme  a-t-il  mérité  d'occuper  la  première 
place:  dans  les  conseils  de  l'Etat  ou  à  Bedlam? 

L'histoire  détaillée  de  la  mission  de  lord  Durham 
révélerait  un  excès  à  peine  croyable  de  vanité  person- 
nelle. Son  entourage  se  composait  exclusivement 
d'hommes  pleins  de  vices  et  de  perversité,  mais  qui  ne 
lui  épargnaient  pas  la  flatterie.  Quant  aux  hommes 
honnêtes  qui,  sur  la  foi  des  éloges  parlementaires,  ont 
voulu  l'aborder,  l'entretenir  d'autres  choses  que  de  lui- 
même,  et  faire  descendre  son  esprit  des  hauteurs  eni- 
vrantes où  il  se  complaisait,  sur  une  terre  de  larmes  et 
de  douleurs,  ces  hommes  ont  été  indécemment  repoussés. 
Tibère  s'était  livré  aux  Séjans. 

Même  avant  son  départ  de  Londres,  les  vomitoires  des 
prisons  étaient  l'égoût  où  le  noble  lord  était  allé  prendre 


228  APPENDICE 

par  la  main,  pour  les  élever  à  son  niveau,  les  faire  asseoir 
à  sa  table,  les  installer  auprès  de  sa  femme  et  de  ses 
filles,  les  initier  à  ses  conseils  intimes,  deux  hommes 
flétris  tous  deux  par  la  justice:  le  premier,  pour  avoir 
séduit  une  enfant  et  ravi  sa  fortune,  le  second,  pour  avoir 
suborné  la  sœur  de  sa  femme,  et  avoir  troqué  l'une 
contre  l'autre. 

Ces  choix  ont  choqué  jusqu'à  la  moralité,  quelque 
débonnaire  qu'elle  soit,  de  la  chambre  des  lords.  Que 
devaient-ils  produire  sur  la  société  américaine,  si  morale, 
si  austère? 

La  même  vanité  qui  appelait  autour  de  lord  Durliam 
ceux  qui  l'enivraient  des  fumées  du  plus  grossier  encens, 
le  mit  aux  pieds  de  certains  hommes  qui  Pavaient 
outragé  avec  fureur  et  dont  il  voulait  à  tout  prix  être 
loué. 

De  tous  les  hommes  odieux  aux  Canadiens,  pas  un  qui 
le  fût  à  plus  juste  titre  que  l'éditeur  du  journal,  le 
Montréal  Herald.  Tory  fougueux,  cet  homme,  nommé 
Adam  Thom,  avait  depuis  plusieurs  années  traîné  dans 
la  boue  le  nom  de  tous  les  ministres  whigs  et  celui  de 
lord  Durham. 

Mais,  le  John-Bull  ne  suffisant  pas  à  alimenter  par  ses 
anecdotes  calomnieuses  la  malignité  d'Adam  Thom,  ses 
correspondances  particulières,  réelles  ou  simulées, 
étalaient  au  grand  jour  les  turpitudes,  vraies  ou  fausses, 
de  la  plupart  des  hommes  marquants  dans  l'opinion 
libérale. 

A  la  nouvelle  de  la  nomination  de  lord  Durham,  à 
laquelle  des  whigs  et  des  radicaux  mystifiés  applau- 
dirent d'une  manière  qui  paraît  si  étrange  aujourd'hui, 
ce  fut  un  incroyable  débordement  d'injures.     Les  aboie- 


APPENDICE  22& 

ments  du  Cerbère  déchiraient  si  douloureusement  les 
oreilles  de  lord  Durhani,  qu'il  se  hâta  de  lui  jeter  le 
gâteau  soporifère.  Et  quelques  semaines  après  le 
débarquement  pompeux  du  vice-roi,  et  parce  qu'il  l'avait 
outragé,  Adam  Thom  était  son  commensal  et  son  con- 
seiller. 

Cet  homme,  qui  n'était  qu'un  partisan  passionné,  de 
talents  médiocres,  journellement  excité  par  l'abus  des 
liqueurs  fortes,  quand  il  traitait  de  la  politique  anglaise^ 
devenait  un  fou  furieux,  quand  il  parlait  des  Canadiens 
français.  Exaltée  par  la  soif  du  sang,  sa  haine  alors  ne 
connaissait  pais  de  bornes.  Depuis  plusieurs  années, 
des  outrages  contre  la  nation  tout  entière  et  des  provo- 
cations réitérées  à  l'assassinat  contre  les  représentants 
les  plus  populaires  souillaient  chaque  jour  les  pages  de 
ison  journal:  on  l'avait  vu  figurer,  comme  chef  de  bande, 
dans  plusieurs  émeutes  qui,  depuis  quatre  années, 
avaient  éclaté  dans  Montréal  :  émeutes  dirigées  par  des 
magistrats  anglais  contre  les  citoyens  qui,  dans  les 
élections  ou  dans  la  Chambre  des  députés,  s'étaient  mis 
en  opposition  avec  le  pouvoir  exécutif.  Ces  violences 
furent-elles  jamais  réprimées?  En  rechercha-t-on  une 
seule  fois  les  auteurs?  Non.  Les  troupes  à  la  dispo- 
sition des  magistrats  ensanglantèrent  nos  villes;  on 
violenta  le  cours  de  la  justice  pour  interdire  aux  parents 
des  victimes  l'exercice  du  droit  sacré  de  poursuivre  le 
châtiment  du  crime  devant  les  tribunaux,  et  l'on  s'em- 
para des  procédures  pour  soustraire,  par  des  procès 
simulés,  les  coupables  à  toute  condamnation. 

Adam  Thom  avait  organisé  le  Doric-club,  société 
armée  dans  le  but  avoué  de  faire  main  basse  sur  les 
Canadiens  français  si  le  gouvernement  leur  accordait 


230  APPENDICE 

l'objet  incessant  de  leurs  demandes:  un  conseil  législatif 
électif.  Cinq  mois  avant  sa  promotion  aux  conseils  de 
lord  Durham,  et  alors  que  les  prisons  s'emplissaient  de 
Canadiens,  il  écrivait:  «La  punition  des  chefs,  quelque 
agréable  qu'elle  puisse  être  aux  habitants  anglais,  ne 
ferait  pas  une  impression  aussi  profonde  et  aussi  utile 
sur  l'esprit  du  peuple  que  la  vue  de  cultivateurs 
étrangers  placés  sur  l'habitation  de  chaque  agitateur 
dans  chaque  paroisse.  Le  spectacle  de  la  veuve  et  des 
enfants  étalant  leur  misère  autour  des  riches  demeures 
dont  ils  auraient  été  dépossédés,  serait  d'un  bon  effet. 
II. ne  faut  pas  balancer  à  exécuter  cette  mesure.  Des 
commissaires  spéciaux  doivent  être  instantanément 
nommés  et  chargés  de  mener  à  fin  le  procès  de  cette 
fournée  de  traitres  qui  est  en  prison.  Il  serait  ridicule 
d'engraisser  cela  tout  l'hiver  pour  le  conduire  plus  tard 
à  la  potence.  » 

Tel  est  au  Canada  le  langage  de  la  presse  qui  est  sub- 
ventionnée non  par  des  traitements  fixes  parce  que  les 
députés  n'en  accordent  point  pour  ce  genre  de  services, 
mais  par  les  honneurs  et  les  charges  rétribuées  que 
distribue  le  gouvernement  et  auxquels  conduisent 
infailliblement  de  pareilles  diatribes,  par  les  sous- 
criptions des  employés  anglais  et  par  le  monopole  des 
avis  ou  annonces  de  l'administration  pour  contrats  et 
fournitures  de  toute  espèce. 

Le  même  Adam  Thom,  trois  mois  avant  l'arrivée  de 
lord  Durham,  poussait  des  cris  de  mort  contre  quatre 
cents  personnes  entassées  dans  un  local  où  deux  cents 
auraient  été  à  l'étroit.  Il  disait  qu'un  gouvernement 
qui  ajournait  l'instruction  de  leur  procès  montrait  une 
coupable  hésitation;  que  s'il  était  possible  d'imaginer 


APPENDICE  231 

que  l'on  voulût  ravir  sa  proie  au  Doric-club,  il  était  assez 
fort  pour  se  faire  justice  malgré  les  murs  des  prisons  et 
les  bayonnettes  des  soldats;  que  le  Doric-club  pouvait 
punir  comme  il  avait  pu  protéger  ;  qu'il  n'accordait 
qu'un  court  délai  après  lequel  on  verrait  que  ses  avis 
n'étaient  pas  d'oiseuses  menaces. 

En  effet,  l'affreux  complot  conçu  par  cet  énergumène 
et  ses  affidés  prit  une  telle  consistance,  que  les  autorités 
furent  obligées  de  fortifier  les  prisons  par  des  ouvrages 
additionnels  et  de  doubler  les  portes.  Voilà  le  misé- 
rable que  lord  Durham  fit  asseoir  à  sa  table  et  siéger 
dans  ses  conseils.  Ses  antécédents  étaient  connus  du 
Canada  tout  entier. 

En  faisant  ce  choix  aussi  insensé  que  dépravé,  lord 
Durham,  envoyé  ostensiblement  pour  une  mission  de  paix 
et  de  conciliation,  était-il  traître  à  ses  engagements,  ou 
bien  n'était-ce  qu'un  fourbe  chargé  de  continuer  le  plan 
commencé  l'année  précédente,  par  le  gouvernement  mé- 
tropolitain peut-être,  par  le  gouvernement  provincial 
assurément,  plan  qui  consistait  à  pousser  le  peuple  à 
quelques  écarts  pour  légitimer  les  violences  commises  et 
faire  naître  un  prétexte  aux  violences  à  commettre? 

Du  reste,  dès  avant  son  départ  d'Angleterre,  le  dic- 
tateur s'était  si  étroitement  lié  à  la  faction  des  vieux 
ennemis  des  Canadiens  français,  par  les  manœuvres  de 
son  neveu,  M.  Edouard  Ellice,  son  intermédiaire  entre 
eux  et  lui,  qu'à  peine  arrivé,  il  s'aboucha  tout  de  suite 
avec  leurs  agents,  ceux  des  marchands  anglais  de  Québec 
et  de  Montréal  qui  de  tout  temps  ont  affiché  une  haine 
indestructible  contre  le  peuple  canadien  et  ses  repré- 
sentants. Ce  sont  eux  qui,  dès  1808,  avaient  arrêté  le 
plan  de  gouvernement  tyrannique  dont  lord  Durham  n'a 


232  APPENDICE 

fait  qu'adopter  la  honteuse  paternité.  En  1822,  ils 
avaient  été  sur  le  point  d'en  Surprendre  l'approbation  en 
parlement.  La  résistance  imprévue  du  vertueux  sir 
James  Macintosh  fit  seule  échouer  leurs  projets. 

Dans  cette  circonstance  la  démoralisation  systéma- 
tique du  gouvernement  anglais  se  dévoila  avec  plus  d'im- 
pudeur et  de  balourdise  que  jamais. 

Un  de  ses  agents,  le  sous-secrétaire  des  colonies, 
s'écria  dans  la  chambre  des  communes:  hâtez-vous,  je 
vous  en  conjure,  d'adopter  ce  projet  de  loi  avant  que  les 
intéressés  en  aient  connaissance,  sinon,  je  vous  le  prédis, 
vous  serez  importunés  de  leurs  plaintes  et  de  leur  oppo- 
sition: nous  sommes  avertis  que  la  grande  majorité 
d'entre  eux  le  repousseraient. 

C'est  en  effet  ce  qui  arriva  l'année  suivante.  Le 
projet  fut  repoussé,  et  repoussé  avec  succès  par  la 
grande  majorité  des  Canadiens.  Désigné  pour  être 
porteur  des  protestations  de  mes  concitoyens,  je  trouvai, 
je  dois  le  dire,  auprès  d'un  ministère  tory,  conservateur 
et  absolutiste,  un  accueil  bienveillant  et  une  honnête 
déférence. 

Le  plan  dont  je  parle  est  aujourd'hui  plus  odieux,  plus 
universellement  réprouvé  qu'il  ne  l'était  alors;  et  ce- 
pendant, lord  Durham,  le  pair  du  peuple,  dominé  par  les 
intrigants  qui  avaient  trompé  lord  Bathurst,  l'accueille 
avec  ferveur  et  va  selon  toute  apparence  l'imposer  au 
ministère  whig.  Chose  peu  difficile  au  reste:  car  ce 
ministère,  prétendu  libéral,  réformé  et  réformateur,  a, 
dans  toute  sa  conduite  envers  les  colonies  britanniques, 
violé  audacieusement  les  plus  saintes  lois  de  l'humanité. 

Une  jeune  femme  de  vingt  ans  règne  sur  l'Angleterre. 
Et   c'est  sous  de  pareils  auspices  que,  dans  les  deux 


APPENDICE  233 

Canadas,  cinq  cents  personnes  ont  été  condamnées  à 
mort  par  des  tribunaux  exceptionnels,  par  des  cours 
martiales!  '  Ah!  j'ai  besoin  de  croire  que,  pour  obtenir 
l'approbation  de  leur  souveraine,  les  ministres  ont  fait 
violence  aux  sentiments  de  pitié  naturels  à  son  sexe  et 
à  son  âge;  j'ai  besoin  de  me  rappeler  que  la  monarchie, 
en  Angleterre,  n'est  qu'un  instrument  entre  les  mains 
des  nobles,  un  brillant  colifichet  qu'à  certains  jours  la 
main  des  charlatans  fait  scintiller  aux  yeux  de  la  foule. 

L'illégalité  de  l'établissement  des  cours  martiales  dans 
le  Bas-Canada  était  manifeste  et  avait  été  proclamée  par 
les  juges  des  tribunaux  civils.  Mais  qu'importent  aux 
oppresseurs  le  droit,  la  légalité,  la  justice?  Les  ma- 
gistrats, coupables  d'avoir  rempli  leur  devoir  avec 
courage  et  loyauté,  ont  été  suspendus  de  leur  fonction. 
Censurée  en  Angleterre,  par  les  ministres,  cette  quasi 
destitution  a  été  maintenue  par  eux  en  Canada,  et  l'on  a 
passé  outre  à  l'exécution  des  condamnations. 

Dans  le  Bas-Canada,  douze  malheureux  ont  subi  le 
dernier  supplice.  Autant  d'assassinats  juridiques! 
Dans  le  Haut-Canada  le  nombre  des  victimes  s'élève  à 
plus  de  trente.  Mais  ces  barbaries,  loin  de  consolider  la 
domination  de  la  farouche  puissance  qui  les  ordonna, 
l'ont,  au  contraire,  rendue  à  jamais  impossible.  Elles 
ont  soulevé  l'horreur  du  monde  civilisé. 

Aux  Etats-Unis  surtout,  l'impression  a  été  profonde; 
qu'on  en  juge  par  l'extrait  suivant  de  la  Revue  Démo- 
cratique, journal    mensuel,  publié    à   .Washington,  sous 


1  Papineau  commet  ici  une  erreur.  Les  condamnations  à  la  peine  ca- 
pitale ont  été  de  89  dans  le  Bas-Canada  et  une  soixantaine  dans  la  pro- 
vince voisine.  Il  y  a  eu  douze  exécutions  chez  nous  et  trois  dans  le  Haut- 
Canada. 


234  APPENDICE 

la  direction  et  avec  le  concours  des  hommes  publics  les 
plus  influents  de  l'union.  Cet  arrêt  de  proscription, 
fulminé  au  vu  et  su  du  congrès,  dans  les  premiers  jours 
de  mars  dernier,  contre  la  domination  anglaise  en  Amé- 
rique, a,  pour  qui  en  connaît  la  source,  la  plus  grande 
portée. 

"C'est  en  vain  que  le  gouvernement  anglais  cherche  à  justifier  les  ex- 
écutions récentes  qui  ont  ensanglanté  les  Canadas,  par  cette  raison  que 
des  lois  les  autorisaient.  Les  lois  de  l'Angleterre,  ses  rois  les  ont  souillées 
par  une  pénalité  atroce  décrétée  contre  toute  espèce  d'offense.  Comme 
celles  de  Dracon,  elles  sont  écrites  avec  du  sang.  La  peine  de  mort  s'y 
applique  à  un  si  grand  nombre  de  délits,  et  si  injustement,  que,  pour 
rendre  bonne  justice,  le  juge  est  souvent  obligé  de  torturer  le  sens  de  la 
loi,  de  la  faire  taire  ou  même  de  la  violer  ouvertement. 

"La  loi  de  haute  trahison,  prétexte  de  tant  de  meurtres  juridiques,  et 
qui  date  du  règne  d'Edouard  III,  prononce  la  peine  de  mort  contre  les 
attentats  à  la  vie  du  roi.  Et,  c'est  en  vertu  de  cette  loi  vieille  de  plusieurs 
siècles,  que  l'on  punit  de  mort  un  crime  véritablement  imaginaire,  puis- 
qu'il ne  peut  être  commis  en  Amérique.  Oui,  l'esprit  d'assassinat  s'est  in- 
carné dans  l'esprit  de  la  monarchie  anglaise. 

"Mais  ce  n'est  pas  au  peuple  anglais  que  nous  reprochons  ces  crimes 
monstrueux  :  son  influence,  quand  elle  a  pu  se  faire  sentir  et  pénétrer 
dans  la  législation  britannique,  a  été,  comme  celle  du  peuple  de  tous  les 
pays,  humaine,  éclairée,  protectrice.  L'influence  de  la  monarchie  fut  au 
contraire  invariablement  funeste.  Et  qui  pourrait  énumérer  ces  nom- 
breux holocaustes  des  plus  illustres  et  des  meilleurs  des  fils  de  la  Grande- 
Bretagne,  consommés  pour  honorer  et  apaiser  son  dieu  Moloch,  sa  mo- 
narchie. 

"Quelle  noble  armée  de  martyrs,  bientôt  rendus  au  culte  dont  ils  sont 
dignes,  ne  composera  pas  la  longue  liste  de  ses  héros  !  Depuis  les  Cob- 
hams  et  les  Balls,  de  l'époque  de  ces  vieilles  chroniques,  jusqu'aux  Russell 
et  aux  Sydney,  des  temps  de  ces  modernes  annales,  jusqu'aux  Emmett 
et  aux  Lount,  des  jours  déplorables  de  son  histoire  contemporaine  ! 
Hommes  sublimes  !  dont  la  réputation  croissante  brillera  bientôt  de  l'éclat 
le  plus  pur,  puisque  la  colère  et  le  dégoût  soulèvent  enfin  cette  libre  et 
puissante  opinion  publique  qui  va  effacer  le  système  qui  les  immola. 
L'ineffable  sentiment  d'horreur  et  d'indignation  qu'ont  fait  naître  ces 
cruautés  dans  toute  l'étendue  en  largeur  et  en  longueur  de  cette  terre  de 
liberté,  où  l'opinion  publique  est  franche  et  saine  à  ce  point  qu'elle  semble 
parler  le  langage  de  la  postérité,  révèle  déjà  quels  pieux  éloges  éternise- 
ront la  gloire  de  ces  grandes  victimes  et  l'infamie  de  leurs  bourreaux. 
Qu'ils  égorgent  donc  encore  pendant  quelques  jours.  Jamais,  non, 
jamais,  ne  s'effaceront  chez  les  hommes  éclairés  la  haine  et  le  dégoût  que 


APPENDICE  235 

leur  ont  inspiré  contre  le  gouvernement  anglais  les  meurtres  juridiques 
qu'il  demande  contre  les  infortunés  Canadiens;  jamais  ne  s'apaisera 
l'aversion  qu'elle  inspire,  cette  puissance  haïssable,  aussi  étrangère  aux 
mœurs,  aux  intérêts,  aux  sympathies,  comme  elle  l'est  à  la  terre  des 
hommes  libres  tant  qu'elle  n'aura  pas  été  rejetée  de  toute  l'étendue,  vaste 
comme  elle  est,  de  l'Amérique  septentrionale,  que  sa  politique  détestable  et 
féroce  a  polluée." 

Aux  désordes  dont  lord  Durham  a  déroulé  l'intermi- 
nable tableau,  aux  désordres  plus  nombreux  et  plus 
graves  qu'il  n'a  pas  même  indiqués,  quelle  digue  pré- 
tend-il opposer?  Il  signale  ce  que  la  liberté  a  produit  de 
bien  chez  les  Américains  indépendants,  ce  que  le  despo- 
tisme a  produit  de  maux  chez  les  Américains  anglais;  il 
prouve  l'impossibilité  de  la  prolongation  du  gouver- 
nement du  Canada  par  l'Angleterre,  et  il  conclut  au 
maintien  de  cet  état  de  choses.  Quelle  fatale  inconsé- 
quence ! 

Je  montrerai  dans  un  prochain  article  combien  sont 
injustes  les  griefs  de  lord  Durham  contre  le  Canada. 

C'est  pourtant  de  ces  prétendus  griefs  que  découle  la 
grande,  la  seule  mesure  de  réforme  législative  que  recom- 
mande lord  Durham:  l'absorption  de  la  population  fran- 
çaise par  la  population  anglaise  au  moyen  de  l'union  des 
deux  Canadas.  C'est  cette  mesure  qui  avait  été  arrêtée 
en  1808  par  les  monopoleurs  du  commerce  des  pelleteries 
au  moment  où  Us  perdirent  la  majorité  dont  ils  avaient 
disposé  jusqu'alors. 

Depuis  cette  époque,  et  durant  trente  années,  un  gou- 
vernement prétendu  constitutionnel,  s'appuyant  sur  des 
minorités,  s'est  constitué  en  hostilité  permanente  contre 
la  majorité  des  représentants,  qui,  après  les  deux  der- 
nières élections  générales,  étaient  dans  l'une  des 
assemblées,  de  soixante-dix-huit  contre  huit,  et  de 
quatre-vingts   contre    10    dans    l'autre.     Des    membres 


236  APPENDICE 

composant  ces  minorités  un  seul  était  né  dans  la  pro- 
vince. Au  moment  de  leurs  élections  ces  majorités 
avaient  reçu  de  leurs  commettants  le  mandat  d'insister 
sur  un  changement  organique  dans  les  institutions,  et 
de  demander  que  la  seconde  chambre  fut  élective.  Cette 
réclamation  unanime,  lord  Durham  l'a  rejetée  avec  le 
même  dédain  que  les  tories  ses  prédécesseurs.  Le  par- 
lement britannique  la  repousse  également.  Ce  que  vous 
demandez,  dit-il,  nous  le  refusons.  Mais  nous  sommes 
bienveillants  et  nous  voulons  que  vous  soyez  contents 
de  ce  que  nous  déciderons  vous  convenir.  La  race 
saxonne  est  bien  plus  propre  à  gouverner  que  vous  ne 
pouvez  l'être  vous-mêmes.  Dans  le  Haut-Canada,  elle 
est  criblée  de  dettes,  vous  n'en  avez  point.  Eh  bien! 
nous  allons  former  une  grande  et  belle  province  qui  ne 
devra  plus  rien,  après  le  mélange  du  plein  et  du  vide. 
Vous  aurez  alors  un  vice-roi,  et  à  son  titre  de  reine  du 
royaume-uni  de  la  Grande-Bretagne  et  d'Irlande,  notre 
gracieuse  souveraine  ajoutera:  et  de  l'Amérique-Britan- 
nique-Septentrionale. Abjurez  une  étroite  nationalité. 
Revêtez-en  une  plus  grande  et  plus  noble.  Quittez  votre 
nom  de  Canadiens,  et  prenez  celui  de  Bretons  de  l'Amé- 
rique-Septentrionale ! 

Hélas!  si  notre  nom,  effacé  par  acte  du  parlement, 
était  trop  court,  celui  qui  le  remplace  n'est-il  pas  trop 
long?  et  celui  d'Américains  indépendants  n'est-il  pas 
dans  de  plus  justes  proportions! 

On  récit  historique,  impartial  et  succinct,  des  évé- 
nements qui  se  sont  passés  dans  mon  pays  pendant  les 
deux  dernières  années  portera  dans  tous  les  esprits  cette 
conviction  que  ce  ne  sont  pas  les  statuts  anglais  qui 
régleront  le  prochain  avenir  du  Canada;  mais  que  cet 


APPENDICE  237 

avenir  est  écrit  dans  les  déclarations  des  droits  de 
l'homme  et  dans  les  constitutions  politiques  que  se  sont 
données  nos  bons,  sages  et  heureux  voisins,  les  Amé- 
ricains indépendants. 

Oeux-ci  savent  bien,  d'ailleurs,  que  leur  révolution 
n'est  pas  encore  entièrement  terminée.  Dans  l'opinion 
de  leurs  hommes  d'iiitat,  elle  ne  le  sera  que  le  jour  ou 
TU  mon  n'aura  plus  pour  voisine  une  puissance  qui, 
depuis  le  traite  ue  li b'ô,  n'a  cessé,  même  en  pleine  paix, 
d'intriguer  pour  amener  le  démembrement  de  la  confé- 
dération; puissance  inquiète  qui  a  suscité  les  guerres 
indiennes,  les  a  perfidement  alimentées  par  des  distri- 
butions d'armes  et  de  vivres  aux  tribus  belligérantes; 
et  s'est  maintenue  dans  l'occupation  violente  de  cer- 
taines portions  du  territoire,  bien  qu'aux  termes  des 
traités,  ces  portions  envahies  eussent  dû  être,  longtemps 
avant  ce  jour,  restituées  aux  Américains!  puissance 
ambitieuse  enfin  qui  ne  conserve  plus  la  possession  des 
Canadas  dans  des  vues  légitimes  de  commerce  et  de 
colonisation,  mais  comme  un  poste  militaire  d'où  elle  se 
prépare  à  fondre  sur  la  confédération  américaine,  pour 
y  porter  le  trouble,  la  division  et  la  ruine! 

LOUIS  JOS.  PAPINEATJ. 

Paris,  mai  1839. 


1C 


TABLE  ANALYTIQUE 


A 

Pages. 
AYLMER  (Lord),  étudie  les  griefs  de3  Canadiens •. 79 

B 

BATHURST    (Lord),   conversation  avec  Papineau  sur  les  affaires  du 

Canada 214 

BLANCHET  (J.-B.),  député,  explique  pourquoi  les  Canadiens  acceptent 
des  lois  contraires  à  leurs  intérêts 12 

BOUCHETTE  (B.  S.-M.).  — Son  opinion  sur  les  événements  de  "37".  .   148 

BROWN  (Storrow),  a  l'assemblée  de  Saint-Charles ....     127 

Commande  à  Saint-Charles,  25  novembre 135 

BURTON  (Sir  Francis),  cède  le  contrôle  des  subsides  à  la  chambre...     66 

c 

CANADA  (Le).  —  Sa  situation  avant  Papineau 21  et  seq. 

CANADIENS   (les).  —  Traits  particuliers  de  leur  caractère  durant  les 

premiers  temps  du  régime  anglais 10 

CARLETON  (Le  général),  gouverneur  du  Canada,  se  montre  l'ami  des 

Canadiens 8 

CHENIER  (Dr),  commande  les  patriotes  a  Saint-Eustache 135 

CHOLERA  ASIATIQUE  (Le),  au  Canada  1832.    La  chambre  accuse 
Aylmer  de  n'avoir  pris  aucune  mesure  pour  le  combattre 92 

CICERON.  —  Fait  connaître  le  droit  des  vainqueurs  sur  les  peuples 

vaincus  d'après  les  Romains 124 

COLBORNE  (Le    général),  commande  les  Anglais  a    Saint-Eustache. 

Son  attitude  durant  les  troubles  pohtiques 141 

CONSEIL  LEGISLATIF  (Le).  — Son  opinion  en  matière  de  finances..     65 

Changement  dans  sa  composition  suggéré  par  Kempt 77 

Papineau  demande  un  Conseil  législatif  électif 82 

Jugé  par  Papineau ,  •  •  . .  . .  . .  , 83  et  seq. 


240  TABLE  ANALYTIQUE 

Pages. 
CONSTITUTION  (La)  de  1774 31 

CONSTITUTION   (La)   de  1791.  — Un  grand  nombre  de  Canadiens  y 

sont  opposés 34-35 

CRAIG  (Sir  James),  gouverneur  du  Canada,  gouverne  despotiquement.    30 
Question  des  subsides  soulevée  sous  son  administration 40 

CUVILLIER,    délégué    en    Angleterre    pour    présenter    les    pétitions 

contre  Dalhousie 68 

D 

DAVIGNON.  —  Arrêté  a  Saint-Jean 130 

DALHOUSIE  (Lord).  —  Son  caractère. 49 

Question  des  subsides  sous  son  administration 50 

Querelle  avec  Papineau 50 

Proroge  les  chambres  en  prononçant  des  paroles  blessantes  pour 

l'Assemblée 67 

DEBARTZOH  (M.),  écrit  a  Papineau  pour  lui  demander  de  plaider  la 

cause  des  Canadiens  en  Angleterre 53 

DEMARAY.  —  Arrêté  â  Saint- Jean 130 

DEMERS    (M.),    prêtre   du   Séminaire    de    Québec,    écrit   a    Papineau 

pour  l'engager  a  accepter  la  délégation  a  Londres 53 

DURHAM  (Lord).  —  Son  rapport  analysé  par  Papineau 221 

E 

ETAT  SOCIAL  ET  POLITIQUE  de  la  province  avant  1837 154 

Insolence  des  bureaucrates  vis-à-vis  des  Canadiens 156 

EVENEMENTS  de  "  37  "  (Responsabilité  des) 143 

F 

FILS  I>E  LA  LIBERTE  aux  prises  avec  le  Doric  Club 129 

G 

GIROD   (Amury),  à  Saint-Eustache 138 

GODERICH  (Lord),  propose  un  compromis  a  Papineau 80 

GORE  (Col).  — Marche  sur  Saint-Denis 130 


TABLE  ANALYTIQUE  241 

Pages. 
GOSFORD  (Lord),    arrive  à    Québec  en  1835.    Cherche  a   se   concilier 
l'affection  des  Canadiens.     Est    nommé    commissaire  royal  avec 

mission  d'étudier  l'état  de  la  province 113 

Témoignage  qu'il  rend  à  Papineau  a  son  retour  en  Angleterre...  115 
Convoque  les  Chambres  qu'il  est    obligé    de    proroger    bientôt  a 

raison  du  refus  de  la  chambre  de  voter  les  subsides 118 

Retourne  en  Angleterre  en  1838 140 

GROTIUS.  —  Ses  principes  en  matière  de  droit  des  gens 24 

GUGY    (  Conrad- Augustus),    défend    le    gouvernement    anglais    contre 

Papineau ' 103 

H 

HALDIMAND  (Le  général) ,  gouverneur  du  Canada.  —  Son  hostilité  en- 
vers les  Canadiens 9 

X 

KEMPT   (Sir  James),  administrateur  pendant  l'absence  de  Dalhousie 

1829 7» 

L 

LA  FONTAINE  répond  aux  attaques  de  Papineau 181 

Il  obtient  une  amnistie  pour  Papineau 181 

Fait  connaître  les  causes  de  sa  retraite  de  la  politique 187 

LARTIGUE  (Mgr),  dénonce  les  agissements  de  Papineau 120 

M 

MORIN  (A.-N.),  propose  que  la  Chambre  blâme  le  gouvernement  an- 
glais de  n'avoir  pas  répondu  aux  92  Résolutions 103 

MURRAY  (le  général),  gouverneur  du  Canada,  convoque  une  assem- 
blée législative  a  Québec 6 

Ses  sentiments  a  l'égard  des  Canadiens 7 

Accusé  de  cruauté  par  Papineau  et  de  Gaspé 7 

N 

NEILSON   (John),  délégué  avec  Papineau  à  Londres  pour  combattre 

l'Union 54 

Son  opinion  sur  les  ennemis  des  Canadiens 54 

Délégué  à  Londres  en  1827    pour  porter  les    pétitions  contre  Dal- 
housie    68 


242  TABLE  ANALYTIQUE 

Pages. 

NELSON  (Robert),  commande  les  insurgés  en  1838 141 

NELSON  (Wolfred),  a  Saint-Charles 127 

Béunit  les  patriotes  à  Saint-Denis 130 

Fait  prisonnier 140 

0 

O'CALLAGHAN  (Dr),  son  opinion  sur  les  événements  de  "  37  " 145 

P 

PAPINEAU    (Louis-Joseph) .  — Comparé  à   Georges-Etienne  Cartier..  15 

Ses  débuts  dans  la  vie  publique 39 

Président  de  la  Chambre  d'assemblée 43 

Son  opinion  sur  la  constitution  de  1791 44 

Délégué  a  Londres  pour  combattre  le  projet  d'Union 52 

Son  arrivée  a  Londres.    Entrevue  avec  les  ministres 54 

Ecrit  à  Neilson  pour  se  plaindre  de  Dalhousie 61 

Fait  signer  des  requêtes  contre  Dalhousie 68 

Ecrit  à  Neilson,  octobre  1827,  pour  se  plaindre  de  l'apathie  des 

Québecquois '4 

Appelé  à  faire  partie  de  l'exécutif 77 

Refuse  d'accepter  les  propositions  de  Goderich 81 

Attaque  violemment  Lord  Aylmer  à  la  session  de  1835 102 

Dénonce  les  résolutions  Russell  aux  assemblées  de  Saint-Ours, 

de  Saint-Laurent  et  de  Saint-Charles 125,  126,  127 

Quitte    Montréal  en   novembre  1837  à    raison  des   troubles   que 

provoque  ea  présence  en  ville.  —  Passe  aux  Etats-Unis  . .    . .  140 

En  exil I69 

Ses  occupations  a  Paris 161 

Ses  lettres  à  son  frère,  Denis-Benjamin  Papineau,  sur  la  situation 

politique  au  Canada 163 

Son  opinion  sur  la  présence  de  son  frère  et  de  M.  Viger  dans  le 

cabinet  Draper 167 

Son  opinion  sur  l'annexion  du  Canada  aux  Etats-Unis 170 

Rentre  au  Canada  en  1845 173 

Son  manifeste  aux  électeurs  de  St-Maurice 176 

Il  attaque  le  cabinet  Lafontaine-Baldwin 177,  179 

Fonde  le  parti  radical 186 

Ses  idées  religieuses 1*" 

Sa  mort i94 

Coup  d'oeil  sur  sa  carrière 193  et  seq. 


TABLE  ANALYTIQUE  243 

Pages. 
Histoire  de  l'insurrection  de  1837,  par  Papineau 214 

Analyse  le  rapport  de  Lord  Durham 221 

PAPINEAU  (Joseph).  —  Son  portrait  par  Garneau 18 

PARENT  (Etienne),  se  sépare  de  Papineau 124 

PLESSIS  (Mgr),  fait  l'éloge  du  régime  anglais 10 

RESOLUTIONS  (Les  92) 89 

Rédigées  par  Morin 90 

Leur  rédaction  ampoulée 93     94 

Le  ministre  des  colonies  ne  fait  aucune  réponse  aux  92  Résolu- 
tions qui  lui  avaient  été  adressées 101 

Irritation  de  la  Chambre  à  ce  sujet 102 

RUSSELL  (Lord  John).  —  Résolutions  proposées  au  Parlement  anglais, 
pour  enlever  à  la  Chambre  le  contrôle  des  subsides;  causes  immé- 
diates du  soulèvement  de  1837 120 

S 

SAINT-CHARLES  (Assemblée  des  six  comtés  à) 127 

SAINT-DENIS  (Bataille  de). — Description  par  le  lieutenant  Lysons.   131 

SAINT-EUSTACHE    (Affaire  de) 136 

SALNT-OURS  (M.  de),  presse  Papineau  d'aller  combattre  le  projet  d'u- 
nion du  Canada  à  Londres 53 

XJ 

UNION.  —  Premier  projet  d'union  du  Canada 61 

Les  marchands  de  Montréal  et  de  Québec  l'appuient  à  Londres. 
Il  est  mis  de  cAté 59 

V 

VALLIERES  (De  Saint-Réal),  attaqué  par  Papineau 76 

"VTGER    (Denis-Benjamin),   délégué  en   Angleterre  pour   présenter   les 
pétitions  contre  Dalhousie 69 

w 

WEIR  (Le  lieut.  Jack),  tué  à  Saint-Denis 164 

Sa  mort  vengée  à  Saint-Eustache 139 

WETHERALL  (Col.),  marche  sur  Saint-Charles 134 


TABLE  DES  MATIÈRES 


Pages 
A  vis   \r  LECTEUR I 

Introduction 5 

Chapitre        I.  —  Les  Papineau 15 

Chapitre       II.  —  Quelques  pages  d'histoire 21 

Chapitre     III.  —  Régime  parlementaire 31 

Chapitre     IV.  —  Débuts  de  Papineau 39 

Chapitre       V.  —  Premier  projet  d'union  des  provinces 49 

Chapitre     VI.  —  Lord  Dalhousie  et  Papineau 61 

Chapitre    VIL  —  Les  ennuis  de  Papineau 71 

Chapitre  VIII.  —  Lord  Aylmer _, 79 

Chapitre     IX.  —  Les  92  Résolutions 89 

Chapitre       X.  —  La  convention 101 

Chapitre      XL  —  Gosford,  les  propositions  Russell 113 

Chapitre   XII.  —  Aux  armes 129 

Chapitre  XIII.  —  Après  la  bataille 143 

Chapitre  XIV.  —  L'exil 159 

Chapitre    XV.  —  Le  retour  au  pays 1 75 

Chapitre  XVI.  —  Conclusion 193 

Appendice 213 

Table  analytique 239 


* 


17 


691      #3 


9 


«WDING  SECT.     OCT  -  9 1074. 


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Celles,  i 

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Duclos 

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Papineau 

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